‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 25 sur 31 · I. — Les deux grands cycles de traditions · texte numérisé non relu

I. — Les deux grands cycles de traditions

L'un d'eux s'ouvre au chapitre 7. Les Israélites opprimés par les Philistins crient à Yahvéh. Samuel leur promet l'assistance de Dieu, s'ils reviennent à lui de tout leur cœur. Et, en effet, après que les Israélites ont écarté les divinités étrangères qu'ils adoraient, les Philistins, marchant contre Mispa, où Samuel a organisé une assemblée déjeune, sont mis en déroute par le tonnerre de Yahvéh. « Et, ajoute le narrateur (v. 13), les Philistins... ne continuèrent plus à venir dans le

* Die Bûcher Richter iind Samuel, ihre Quelleii und ihr Aiifbau, Giessen, Ricker, 1890 ; The Books of Samuel, critical édition of the hebrew text, printed in colors, exhibiting Ihe composite structure of the book, dans The Sacred Books of the Old Testament, publiés sous la direction de M. Paul Haupt, Leipzig, Hinrichs, 1894.

1)1 l'KEMIER LIVRE DE SAMUEL 261

terriloiie d'Israël... tous les jours de Samuel. » Samuel apparaît donc ici comme un juge, un juge tel que les concevait le rédacteur du livre des Juges, à la fois réformateur et guerrier (2, 17).

Au ch. 8, même conception du pouvoir de Samuel. Se sentant vieillir, il a établi ses fils juges sur Israël. Seulement ceux-ci ne marchent pas dans les voies de leur père. Les anciens d'Israël viennent demander à Samuel de leur donner un roi. La chose lui déplaît. Cependant, il consulte Yahvélî, qui lui répond : « Ce n'est pas toi (seulement) qu'ils rejettent ; mais c'est moi qu'ils rejettent pour que je ne sois plus roi sur eux. » Comme au ch. 7, Samuel est ici le souverain d'Israël ; demander un roi, c'est rejeter le juge. C'est de plus rejeter le seul roi légitime d'Israël, Yahvéh, qui gouverne au moyen de ses prophètes ; aux yeux de notre narrateur, l'institution d'une royauté humaine en Israël est une impiété. La fin du chapitre est dans le même esprit. Samuel essaie de faire revenir les Israélites sur leur requête en leur dépeignant « le droit du roi », c'est-à-dire la manière dont il agira. Mais en vain. Sur l'ordre de Yahvéh, il accède alors à leur demande.

La suite du récit se trouve au ch. 10, v. 17-25''. Samuel convoque les Israélites à Mispa. Il leur déclare : « Aujourd'hui vous avez rejeté votre Dieu... et vous avez dit : Non, mais établis un roi sur nous. » Néanmoins, Samuel consulte Yahvéh par le sort ; et Saûl, fils de Kis, qui se cachait derrière les bagages, est désigné. Le peuple l'acclame.

Israël ayant un nouveau chef, il faut que l'ancien, Samuel, résigne ses pouvoirs et rende ses comptes. C'est ce qu'il fait au ch. 12, mais non sans demander à Yahvéh d'accomplir un prodige, afin, dit-il, que « vous sachiez et vo3'iez que grand est le péché que vous avez commis aux yeux de Yahvéh en demandant un roi » (v. 17). Pourtant, il promet de continuer à instruire le peuple et le roi de la voie droite et bonne.

Il tient sa promesse. Au cli. 15 on le voit ordonner à Saiil d'entreprendre une guerre d'extermination contre Amaleq. Le roi désobéit au prophète : il épargne le roi Agag et les meilleures têtes de bétail. Samuel se présente alors devant Saiil et, lui reprochant avec indignation sa désobéissance, lui déclare : « Parce que tu as rejeté la parole de Yahvéh, lui aussi t'a rejeté comme roi. » En vain Saûl le supplie, essaie de le retenir par son manteau : Samuel, après avoir tué Agag, se retire. « Et il ne vil plus Saiïl jusqu'au jour de sa mort. »

Passons à l'autre cycle de traditions, actuellement mélangé au premier, mais où se retlète une toute autre conception du rôle de Samuel et de la valeur de la royauté.

Clî. 9 et 10, 1-16. Un Benjaminite du nom de Kis, ayant perdu ses ânesses, envoie à leur recherche son fils Saûl avec un serviteur. Au bout de trois jours de vains efforts, le serviteur dit à Saûl : « Il y a dans cette ville un homme de Dieu ; c'est un homme considéré; tout ce qu'il dit arrive. Allons-y ; peut-être nous indiquera-t-il le chemin que nous devons prendre. » Pour prix du renseignement, Saûl et son serviteur décident de donner à rhomme de Dieu un quart de sicle. Ce voyant de petite ville, inconnu de Saûl et auquel on olïre quelques sous pour retrouver un objet perdu, c'est Samuel ; nous voilà bien loin du Samuel vainqueur des Philistins et juge d'Israël des chapitres 7 et 8.

Même difl'érence dans l'appréciation de la royauté. Samuel avait été dès la veille prévenu de l'arrivée de Saûl. « A cette même heure demain, lui avait dit Yahvéh, je t'enverrai un ,homme du pays de Benjamin; et tu l'oindras chef sur mon peuple d'Israël ; et il sauvera mon peuple de la main des Philistins ; car j'ai regardé l'oppression de mon peuple, parce que son cri est venu jusqu'à moi. «L'établissement de la royauté n'est nullement ici le fait du peuple révolté contre son Dieu, c'est au contraire un bienfait de Yahvéh : elle était nécessaire pour arracher enfin Israël à l'oppression des Philistins.

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■ .Sanuicl annonce à Saiil la grandeur qui l'attend ; il l'oint en secrcl, el, comme gage de la prédiction qu'il lui fait, lui donne sur son avenir une série d'indications : Saûl rencontrera diverses personnes, entre autres, en arrivant àGuibeat- Elohini ouest le ncsib^ des Philistins, une bande de prophètes ; Saiil se mettra aussi à prophétiser. « Lorsque ces signes te seront arrivés, ajoute Samuel, lais ce que ta main trouvera ; car Dieu est avec toi. » Il s'agit évidemment de quelque exploit patriotique. « Puis lu descendras avant moi à Guilgal ; et voici, je descendrai vers toi pour olTrir des holocaustes et immoler des sacritices de paix ; tu attendras sept jours jusqu'à ce que j'arrive auprès de toi... » Les signes se réalisent, en etïet, jusqu'au moment où Saiil est saisi par l'esprit prophétique. Il ne dit pourtant rien à personne, pas même à son oncle, de la prédiction que lui a faite Samuel au sujet de la royauté.

Ch. 10,27''; 11,1-11. 15. Un mois après- surviennent à Guibea des envoyés de la ville de Jabès de Galaad assiégée par les Ammonites ; ils implorent un secours immédiat. Saiil, passant par là avec ses bœufs, s'informe, et on lui apprend la nouvelle (on voit que Saiil est ici un homme privé, et non un roi déjà proclamé àMispa(l(), 17-24), comme le demande l'ordre du récit actuel). Saisi par l'esprit de Dieu, Saiil se met à la tête des Israélites et délivre Jabès. Au retour, (< tout le peuple se rendit à Guilgal et là ils établirent roi Saiil devant Yahvéh. »

Ch. 13 et 11. Saûl choisit 3.000 hommes et renvoie le reste du peuple. Puis Jonathan frappe le nesib des Philistins qui

est à Guéba (cf. 10,5). Comme ceux-ci assemblent une puis-

* Le mot est au pluriel dans le texte niasoréllii([ue, mais doit être corrigé (LXX). Il faut le traduire d'après les uns « le préiet », d'après d'autres « le poste », plutôt peut-être « la stèle », le monument attestant la prise de possession du pays par les Philistins.

■^ 10, 27i>, au lieu deu;nnc- V~", il faut probablement lire d'après les LXX : rincD Mr.

santé armée à Micmas, Saûl convoque tout le peuple à Guilgal. Là il attend Samuel sept jours selon ce qui était convenu (10, 8). Mais enfin, voyant que son armée se disperse et que Samuel n'arrive pas, Saûl offre lui-même l'holocauste. Samuel alors paraît. Il reproche à Saûl sa faute et lui déclare : « Ta royauté ne subsistera pas; Yahvéli s'est cherché un homme selon son cœur et Yahvéh l'a ordonné chef sur son peuple. » Saûl n'a avec lui que 600 hommes ; il remporte cependant, grâce à l'intrépidité de Jonathan, une grande victoire sur les Philistins. Il signale son zèle envers Yahvéh en empêchant le peuple de manger de la viande avec du sang et en condamnant à mort son fils pour la violation d'un serment.

Tels sont les deux cycles de traditions qui se dégagent avec une grande netteté du récit actuel, où ils sont juxtaposés, plutôt que mélangés ; car leurs différentes parties sont à peine soudées par quelques raccords assez gauches (par exemple, 10, 251^-27» ; 11, 12-14). Ces deux ensembles diffèrent surtout par l'attitude qu'ils prennent à l'égard de la royauté. L'un, que nous appellerons le cycle royaliste, et qui comprend les ch. 9 ; 10, 1-16. 27'^; 11, 1-11. 15; 13; 14, est manifestement le plus ancien : il reflète le point de vue Israélite primitif ; la royauté est un bienfait de Yahvéh, une nécessité. L'autre, que nous appellerons le cycle anliroyaliste, et auquel reviennent les ch. 7, 2-8, 22; 10, 17-25^; 12; 15, exprime des vues qui n'apparaissent qu'avec le prophète Osée : il y a rivalité entre la souveraineté de Yahvéh et la monarchie. C'est dans sa colère que Dieu a accordé un roi à son peuple rebelle (Os. 13, 11).

Ces faits peuvent être regardés comme acquis. Mais une nouvelle question se pose. Chacun de ces groupes de traditions est-il constitué par un document unique, intact ? Ne renferme-t-il pas des éléments hétérogènes, provenant soit de retouches successives, soit de la fusion de plusieurs sources?

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