‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 26 sur 31 · II. Examen de l'unité et de l'intégrité du cycle · texte numérisé non relu

II. Examen de l'unité et de l'intégrité du cycle

ANTIROYALISTE.

1. M. Cornill observe que si, dans ce groupe de récits, il y a des passages catégoriquement hostiles à la monarchie, il y en a d'autres, au contraire, où respire la sympathie la plus vive pour Saiil. Par exemple, 10, 24, après que le sort est tombé sur Saiil, Samuel, en le montrant, s'écrie : « Avezvous vu celui que Yahvéh a choisi? Il n'y en a pas de semblable à lui dans tout le peuple. » Et tout le peuple cria : « Vive le roi! » De même au ch. 15, lorsque Yahvéh déclare à Samuel qu'il se repent d'avoir établi Saiil roi, « Samuel s'irrite et crie à Yahvéh toute la nuit » (15, 11). Et, même après le rejet du roi, le prophète mène deuil sur lui (15, 35). Un tel attachement est-il compréhensible de la part d'un serviteur de Dieu qui regarde l'institution de la royauté comme une impiété (ch. 8 et 12)? M. Cornill trouve aussi des variations dans le rôle attribué à Samuel : Samuel est tantôt un juge qui n'a qu'à rentrer dans l'ombre lorsqu'un roi est nommé, tantôt un prophète à la façon d'Elie ou de Jérémie, sans pouvoir politique, mais censurant les rois.

En conséquence, M. Cornill admet que les parties franchement antiroyalistes, 7, 2-8, 22 (sauf 8, 20); 10, 17-19^ 12, ont été ajoutées ultérieurement à la « source antiroyaliste ». Celle-ci, après l'histoire de l'enfance de Samuel (1-3) et celle de la perte de l'arche (4,P-7, 1), racontait les suites de la défaite du ch. 4, puis la demande des anciens à Samuel (8, 4. 20), la désignation de Saiil par le sort (10, 19''-24), l'onction de Saiil (au lieu de 10, 25); enfin venaient 10, 26''-27 et le ch. 15 '.

Cette décomposition ne nous paraît pas justifiée :

' Einleitiing in das A. T., 2' édit., 1892, p. 108-110. Dans la 3«-4>= éd. (1896), p. 99, l'auteur déclare maintenir « die Nothwendiijkeit, in dieser Erzœhlunysgruppe (7-12) aiich fiir 8 n. 10, 17-27 eine œltcrc nnd eine jiïngere Schicht zu iinterscheiden. »

lo Pour ce qui est de l'attitude vis-à-vis de la royauté, il est bien certain que même l'auteur des parties les plus franchement hostiles à la monarchie a admis que la royauté a été instituée par Samuel, sur Vordre de Yahvéh : voyez, par exemple, 8, 7, où Yahvéh dit à Samuel : « Ecoute la voix du peuple (c'est-à-dire : établis sur lui un roi)..., car ce n'est pas toi qu'ils ont rejeté, mais c'est moi. » Voilà affirmés dans une même phrase le caractère impie de la royauté et son institution par Dieu. De même 10, 19' : « Aujourd'hui voua avez rejeté voire Dieu... et vous avez dit : Non, mais élahlh un roi .sur nous. » Du moment que le roi est établi par Dieu, il ne peut être que bien choisi : Samuel, tout en blâmant l'institution, devra admirer, acclamer, soutenir la personne élue. La royauté est un mal; mais la royauté de Saûl, l'élu de Dieu, est le moindre mal.

La contradiction, si contradiction il y a, était du reste imposée par les faits. L'auteur le plus hostile à la royauté ne pouvait pas arracher de la conscience de ses lecteurs ni de sa propre conscience d'Israélite la conviction que la royauté était d'institution divine, que le roi était l'Oint de Yahvéh. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de condamner théoriquement la royauté et de la subordonner au prophétisme, en faisant du prophète Samuel le grand faiseur de rois.

2° Le double rôle prêté à Samuel, tantôt juge, tantôt prophète, s'explique dès lors naturellement. Avant la fondation de la royauté, Samuel était juge, c'est-à-dire à la fois souverain et prophète. Une fois Saiïl revêtu de la souveraineté politique, il reste à Samuel le rôle de porte-parole de Dieu. Et, en effet, dans les parties les plus hostiles à la royauté, Samuel, en renonçant à ses pouvoirs de juge, annonce (12, 23) qu'il continuera à donner au peuple la Ihornh sur le chemin bon et droit, c'est-à-dire qu'il continuera à être prophète.

Nous ne trouvons donc aucune incompatibilité entre les ch. 7 ; 8; 12 et les ch. 10, 19 ss. et 15.

DU PREMIKR LIVH1-: DK SAMUEL 267

2. Il y a pourtant dans le groupe des traditions antiroyalistes des contradictions de détail qui paraissent indiquer que le document primitif a subi des retouches. Voici l'un de ces disparates, auquel on n'a pas, nous semble-t-il, prêté une attention suffisante.

Dans le récit antiioyaliste actuel, la raison donnée par les Israélites pour demander un roi, c'est que les fils de Samuel ne marchent pas sur les traces de leur père (8, l-S''). Cela semble extrêmement suspect. Car : 1" d'après le ch. 12, qui est du cycle antiroyaliste, c'est à cause de l'agression de Nahas, roi des Ammonites, que les Israélites veulent un roi (v. 12). On se tire d'ordinaire de la difficulté en disant que ces mots du ch. 12 ont été intercalés i)ar le rédacteur pour harmoniser la source antiroj'aliste avec le ch. 11. Lharmonisation serait bien maladroite ; car, avec l'ordre actuel des chapitres, Saiil est déjà roi (ch. 10) avant l'invasion ammonite. De plus, — 2" au ch. 12, v. 2, Samuel paile de ses fils en termes qui supposent que ce sont de fort honnêtes gens. El — 3» comment pourrait-il faire si fièrement l'apologie de sa conduite (12, 2-5), si ses fils étaient des prévaricateurs? Dans les idées d'Israël, le père était responsable des crimes de ses enfants. Le châtiment d'Eli n'avait pas eu d'autre motif que l'indignité de ses fils. — 4» Si tel avait été le grief des Israélites contre le gouvernement de Samuel, comment celui-ci ne leur aurait-il pas répondu que les hasards de la succession sont bien plus à redouter avec la royauté que sous le régime des juges? — 5o Aucun autre passage du groupe antiroyaliste ne laisse entendre que le motif de l'institution de la royauté ait été la corruption des fils de Samuel. Tout, au contraire, suppose qu'Israël a demandé un roi pour cire délivré cViin ennemi redoutable. Samuel en faisant l'éloge de la royauté de Yahvéh ne dit pas : « 11 vous a donné des gouvernants intègres », mais toujours : « Ne vous a-t-il pas sauvés de la main de tous vos oppresseurs ? » (8,8; 10, 18.19; 12, G-12; cf. 8, 20). Enfin — t)0 les v. 8,

1-5" ont l'air d'être d'une autre main : dans ces versets, ce sont les anciens qui sollicitent Samuel ; dans la suite du chapitre, Samuel répond au peuple (8, 7. 10. 19. 21).

J'inclinerais donc à croire que, à la place des versets 8, l-ô'', il y avait primitivement dans la source antiroyaliste un récit de l'agression de Nahas, qui aura été supprimé pour ne pas faire double emploi avec le ch. 11, et remplacé par une réplique de l'histoire d'Eli.

3o Une autre difficulté se trouve au ch. 7, v. 13 et 15. Il y est dit que Samuel jugea Israël tous les jours de sa vie et que pendant tous les jours de Samuel les Philistins ne revinrent pas dans le territoire israélite : ce qui ferait supposer que Samuel est mort avant le combat de David et de Goliath, avant les incessantes guerres de Saûl et de David contre les Philistins, avant même l'institution de la royauté; ce qui contredit formellement la version antiroyaliste aussi bien que l'autre.

Nous remarquerons que le style de ces versets est celui du rédacteur du livre des Juges, et que les affirmations qui y sont contenues sont exigées par la théorie de ce rédacteur, lequel dit expressément (Juges 2, 18) que « Yalivéh était avec le juge et les sauvait (les Israélites) de la main de leurs ennemis tous les jours du juge ». Il faut en conclure que ces versets sont des additions ultérieures dues à ce rédacteur' ou suggérées par sa théorie.

Il a pu y en avoir d'autres, surtout dans les chapitres 7 et 12. Mais je ne puis me convaincre que ces deux chapitres, dans leur ensemble, ainsi que le veut, par exemple, M. Kittel^, soient des additions : ces deux morceaux ne sont pas de simples amplifications édifiantes, comme celles qu'affectionne

' Cf. Budde, Bûcher Richt. and Sam. p. 186. Dans un ouvrage plus récent [Sacr. Books of the Old Test.), M. Budde attribue ces versets à l'auteur de la source antiroyaliste lui-même.

' Dans die Heilige Schrift des Allen Teslaments, de Kautzsch, Fribourg et Leipzig, 1894.

le rédacteur deutéronomiste : ils sont nécessaires à la démonstration de la thèse antiroyaliste; il faut que Samuel remporte une éclatante victoire (cli. 7), pour qu'il soit prouvé qu'un roi n'était pas indispensable pour sauver Israël. Et, pour la même raison, il faut que Samuel fasse l'apologie de son gouvernement et du gouvernement de Yahvéh en général, et que cette apologie soit solennellement ratifiée par le peuple, puis par Dieu lui-même (ch. 12).

Ainsi les ch. 7, 2M7 ; 8; 10, 17-25^ 12 et 15 nous semblent former un tout homogène, la source antiroyaliste, si l'on en excepte quelques additions, telles que 7, 13. 15 et les versets 8, l-S"" qui ont remplacé le récit de quelque expédition guerrière.

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