Deux sources dans les chapitres
M. Bruston, en poursuivant ses remarquables études sur « les deux Jéhovistcs », a été amené à distinguer, dans les ch. 7-15 du premier livre de Samuel, trois sources, dont l'une, celle qu'il attribue au second jéhoviste, correspond à peu près à ce que nous avons appelé le cycle antiroyaliste, tandis que les deux autres, le premier jéhoviste et le second élohiste, se partagent les éléments que nous avons rapportés au cycle royaliste. Une étude répétée de ces chapitres de
' M. Smitli regarde tes v. 13, 4. ")!'. (>. 7' et peut-être 15'' comme des additions (p. 95. 99).
* Il faut dans ce verset, — Keil lui-même l'a reconnu, — adopter le texte des I.XX.
■' Budde, Richt. Sam., p. 20G ss.
Samuel nous a conduit à la même conclusion générale : les traditions royalistes ne proviennent pas d'un document unique, mais de deux récits parallèles. Dans la reconstitution de chacun de ces deux récits, nous sommes heureux de nous trouver d'accord aussi sur quelques points importants avec le savant doyen de la Faculté de Montauban '.
L'épisode de la délivrance de Jabès (11, 1-11. 15) est, nous semble-t-il, en sérieux désaccord avec l'ensemble du cycle royaliste et spécialement avec le récit de la rencontre de Saûl avec le voyant Samuel (9, 1-10,12).
lo) Dans ce dernier morceau, le danger philistin est pressant ; c'est en vue de ce péril que la royauté est instituée. Or, au chapitre 11, Saûl livre son premier combat, non aux Philistins, mais aux Ammonites;
2o) Est-il vraisemblable que les Philistins, qui, d'après 10,5 et 13,3, occupent Guibea, au cœur du pays, aient laissé les Hébreux faire de grands rassemblements de troupes et se constituer en corps de nation, comme cela est raconté au chapitre 11?
3") S'ils viennent de sortir vainqueurs d'une grande guerre contre les Ammonites et, dans leur enthousiasme, de proclamer roi le triomphateur, est-il vraisemblable que, même intimidés par les préparatifs des Philistins, les Israélites ne fournissent à leur heureux chef qu'une armée dérisoire de 600 hommes dans la guerre nationale contre les oppresseurs ?
4°) Dans le récit actuel, l'accès d'inspiration dont est saisi
1 Voici la division des sources proposée par M. Bruston (Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1885 (18o année), p. 511-521). Au 2d jéhoviste : 7, 2b-17; 8; 10, 17-27; 11, IK 8. 12-15; 12; 13, 1 ; 15. Au 1er jéhoviste : 7, 2a; 13, 5. 6 (ou 5-7a); 9, 15-17; 10, 1. 8; 13, 4b. 7o-15a. 15i'.23; 14, 1. 2. 3^-17. 20». 23. 24». 31b-35. Au 2d élohiste : 9, 1-14. 18-27; 10,2-7. 9-16; 11, 1-11 (sauf peut-être 7b.8); 13, 2-4a. 7a. 16-22; 14, 3a. 18-22 (sauf 20a). 24b-31a. 36-52. Nous n'entreprendrons pas une discussion détaillée de cette division des sources. Notre exposé suffira à montrer pourquoi nous avons cru devoir en adopter une autre.
Saiil, après avoir quitté Samuel, en arrivant à Guibea (10,6. 10), ne sert absolument à rien, qu'à expliquer le proverbe : « Saûl est-il aussi parmi les prophètes? » Il est difficile de croire que ce fût là sa destination primitive : cette destination n'est-elle pas indiquée par ces mots de Samuel : « Après cela tu arriveras à Guibeat-Elohim, oii est le nesib
des Philislins, et, lorsque tu y entreras, l'esprit de
Yahvéh sautera sur toi ; alors... fais ce que ta main
trouvera ; car Dieu est avec toi » (10, 5-7)? N'était-ce pas clairement suggérer à Saûl ce qu'il aurait à faire dans son accès d'enthousiasme inspiré : abattre cet odieux /i^.sz/jt^ Saûl l'abat en efîet (13, 4) ; mais actuellement cela ne vient que très tard, au chapitre 13. Primitivement, il ne devait pas en être ainsi : d'après la version à laquelle appartient le récit du Voyant (9, 1-10, 12), c'était sur-le-champ, dans son accès d'enthousiasme pour Yahvéh et pour Israël, que Saûl devait se mettre à la tâche patriotique en vue de laquelle il avait été élu : la guerre aux Philistins. Dans cette version, la bataille de Micmas devait venir aussitôt après les chapitres 9 et 10;
5») Un autre témoin du temps où le chapitre 13 suivait immédiatement le chapitre 10, c'est l'addition relative à la disgrâce de Saiil (10, 8 ; 13,7Ij-15'). D'après l'auteur de cette interpolation, Samuel, après avoir décrit à Saûl ce qui lui arrivera pendant son retour à Guibea, ajoute : « puis tu descendras avant moi à Guilgal... ; tu attendras sept jours, jusqu'à ce que j'arrive auprès de toi... » (10,8). Si ce rendezvous doit avoir quelque vraisemblance, il faut évidemment que Saûl, aussitôt rentré à Guibea, descende immédiatement à Guilgal et là attende sept jours ; sans quoi comment Samuel saurait-il quand Saûl ira à Guilgal? Or, dans le cycle royaliste, tel qu'on le reconstitue d'ordinaire, Saûl, avant de compter les sept jours convenus, reste à Guibea un mois dans l'inaction (10, 27i> LXX),fait une guerre, vient une première fois à Guilgal, où il est établi roi, remonte à Micmas,
et enfin descend (une seconde fois) à Guilgal. Par quel miracle Samuel a-t-il prévu la durée de toutes ces opérations ? Comment Saûl a-t-il deviné que Samuel lui donnait rendezvous, non au premier, mais au second séjour qu'il ferait à Guilgal ? 11 y a là des invraisemblances bien fortes pour qu'on puisse les prêter même au plus inintelligent desinterpolateurs. Non, à l'époque ou a été inséré le récit de la disgrâce de Saûl (10, 8 ; 13, 7i^-15'<), il n'y avait rien entre les chapitres 10 et 13.
Ainsi deux sources à la base des récits royalistes. D'après l'une (11, 1-11.15), Saûl délivre Jabès, puis est proclamé roi à Guilgal. D'après l'autre (9, 1-10, 12 ; ch. 13 et 14 en partie), aussitôt après avoir été oint secrètement par le Voyant Samuel, Saûl attaque les Philistins et les bat à Micmas. Dans cette seconde version, Saûl ne devait être reconnu roi qu'après la victoire sur les Philistins ; ce récit de la proclamation de Saûl aura été supprimé pour ne pas faire double (ou plutôt triple) emploi avec les deux autres relations du même événement, que le rédacteur avait trouvé moyen de conserver (10, 17-24 et 11, 15). Mais peut-être cette troisième version n'a-t-elle pas disparu sans laisser de trace. Immédiatement après le récit de la bataille de Micmas, on lit ces mots : « Lors donc que Saûl eut pris la ro3'^auté sur Israël...» (14,47). A l'époque, quelle qu'elle soit, où cette transition a été rédigée, ne devait-elle pas être précédée d'un récit de la façon dont Saûl « prit la royauté » ?
On objectera peut-être : les chapitres 13 et 14, aussi bien dans leurs parties anciennes que dans les additions, supposent que Saûl est déjà roi ; car il a avec lui un prêtre et un éphod ^ ; et, dans l'épisode racontant sa disgrâce, Samuel lui dit expressément: « ta royauté ne subsistera pas » (13,13.14). A cela nous répondrons : ces dernières paroles sont toutes naturelles dans la bouche de Samuel ; pour lui, Saûl est roi,
* D'après 14,18'' (texte masoréthique), il a aussi dans son camp l'arche de Dieu ; mais ce texte est fautif; voy. p. 271.
puisque Yahvéh l'a oint (10,1) ; cela ne prouve pas qu'il ail éié proclamé publiquement. Quant à la présence d'un prêtre, d'un éphod, voire même de l'arche, elle n'indique pas que Saiil soit roi : David avait un prêtre et un éphod lorsqu'il n'était encore qu'un simple chef de hande ; et l'arche avec ses prêtres accompagnait l'armée au temps des juges (1 Sam. 4).
Nous avons laissé de côté, jusqu'à présent, les v. 13-16 du chapitre 10, où Saiil rend compte à son oncle de son voyage à la recherche des ànesses, en ayant soin de garder le silence sur la royauté promise par Samuel. Ces versets sont sus])ects; on se demande ce que c'est que cet oncle qui apparaît ici ; il n'avait été question jusqu'à ce point du récit que du père de Saiil. De plus Saiil, dans ces versets, suppose Samuel connu de tout le monde, alors que lui-même, la veille encore, ignorait son existence (9, 6). Ce morceau aura été intercalé afiii d'expliquer pourquoi Saiil était encore dans l'inaction lorsqu'arrivérent les envoyés de Jabès (ch. 11). Ce doit être un raccord imaginé par le rédacteur qui a fondu ensemble les deux sources « du Voyant » et « de Jabès ».
Cette distinction de deux documents dans les récits royalistes de l'institution de la monarchie, qui nous a été suggérée par une indication émise, il y a une douzaine d'années, dans un cours, par M. Ph. Berger, peut être maintenue, quand même on n'adopterait pas les vues que nous allons exposer maintenant sur la composition des récits relatifs à la bataille de Micmas.