Deux sources dans les chapitres 13 et Ik
Ces chapitres, d'un si haut intérêt historique, présentent des redites, des surcharges, des obscurités; certaines d'entre elles proviennent, sans doute, du mauvais état du texte
masoréthique * ; d'autres, des amplifications insérées après coup 2 ; mais il y en a aussi qui paraissent trahir la présence de deux récits parallèles fondus ensemble.
Les opérations préliminaires du combat sont, dans la relation actuelle, d'une confusion et d'une invraisemblance extrêmes. « Saûl choisit 3.000 hommes du milieu d'Israël ; et 2.000 s'établirent avec Saûl à Micmas et sur la montagne de Béthel, et 1.000 étaient avec Jonathan à Guibea de Benjamin ; puis il renvoya le reste du peuple chacun à sa tente (v.2); et Jonathan frappa le nesib des Philistins qui était à Guèba ))(v. 3). Saiil appelle aussitôt aux armes tout le peuple qui se réunit à Guibea •'^, tandis qu'une formidable armée philistine se concentre à Micmas.
Est-il vraisemblable que Saûl ait ainsi congédié tout le peuple, ne gardant que 3.000 hommes, au moment même où il allait, en abattant le nesib, se mettre à dos toutes les forces des Philistins? Pouvait-il ne pas prévoir qu'il aurait le lendemain à convoquer de nouveau tout son monde ? Et puis, pourquoi cette occupation en force de Béthel et de Micmas, tandis que dans la suite il n'est plus question que de Guibea, sans que l'abandon des deux autres positions soit mentionné *? Ajoutez à cela que, d'après 3^, c'est Jonathan qui frappe le nesib des Philistins, tandis qu'au v. 4 cet exploit est attribué à Saûl ; que, au v. 5, la situation de Micmas est
* Voyez sur ce point les travaux de MM. Wcllhausen (Der Texl der Bûcher Samiielis, Gœttinguc, 1872), Budde, Smith.
^ Nous avons essayé de les indiquer dans notre § 1.
^ V, 4 (texte corrige). D'après la leçon actuelle, il se réunit à Guilgal, d'où il ne remonta à Guibea que huit jours après. La leçon actuelle a été introduite, au plus tard, par l'auteur de 7b-15a (voj^ez Ti» : Saûl était encore à Guilgal. — Smith).
* Si la leçon « Guilgal » (v. 4) est exacte, la stratégie de Saûl est plus étrange encore : de Guilgal (11,15) il monte occuper Guibea et le plateau ; puis il abandonne tout le haut pays pour redescendre à Guilgal, se concentrant ainsi bien loin à l'Est; il remonte ensuite à Guibea ; et tout cela sans être inquiété par l'ennemi, qui est pourtant à Micmas.
précisée, comme si le lecteur entendait nommer cette ville pour la première fois, alors qu'il en a déjà été question au V. 2 1 ; enfin que Béthel est appelée S.s-nu au v. 2, tandis que dans a suite du récit elle est nommée Beth-Aven (13, 5 ; 14, 23). Et l'on conclura que les v. 2 et 3" sont cViine autre source que 3''-5. Les v. 2 et 3" forment la continuation naturelle de notre source de Jabès ; car, on l'a souvent remarqué, 13, 2 (choix de 3.000 hommes parmi le peuple) se rattache directement à 11, 15 (le peuple assemblé à Guilgal). Le second récit (3''-5), qui devait s'ouvrir par une phrase comme celle-ci : « et Saiil frappa le nesib des Philistins qui était à Guèl)a », fournil la suite que nous a paru demander la source du Voyant.
Ainsi les v. 2-5 contiennent l'amorce de deux récits de la bataille de Micmas. D'après l'un (sozrrce de ,/atès), les Israélites occupent Micmas, Béthel et Guibea ; et l'exploit de Jonathan consiste à abattre le nesib des Philistins. D'après l'autre {source du Voyant)^ les Israélites sont à Guibea et ce sont les Philistins qui campent à Micmas.
Dès lors, il est clair que c'est à cette dernière source qu'il faut, dans la relation de la bataille proprement dite, attribuer le récit de l'exploit de Jonathan quittant en secret Guibea et allant audacieusement attaquer, seul avec son écuyer, le poste philistin qui se trouvait devant Micmas (13, 23; 14, 1-14. 16-19).
Examinons les autres versets du récit actuel de la rencontre (13, 17. 18; 14, 15. 20-23), pourvoir si des fragments de la source de Jabès n'y auraient pas été conservés. Ces versets présentent des redites et des doublets. Au v. 15, l'armée des Philistins est désignée par une surabondance d'expressions parallèles, qui a fort embarrassé crili(iues et traducteurs et qui ne s'explique guère sous la plume d'un
' M. Smith a fait aussi cette observation, ainsi que la précédente ; mais il en conclut que les v. 4. 5'' sont des additions de l'amplificateur qui a ajouté G-lô».
seul et même auteur. Le texte masoréthique porte : « Et il y eut une panique dans le camp, dans la campagne et dans toute l'armée, l'avant-poste et le masliit ^ furent en déroute eux aussi. » On se demande (ceci à titre de simple hypothèse) si ce mashii n'appartenait pas à la source de Jabès et si la sortie de ce corps en trois colonnes, racontée au ch. 13, V. 17. 18^ n'était pas primitivement le déhut d'une attaque dirigée par les Philistins contre les positions de Saiïl : on sait que la marche en trois colonnes était l'ordre de bataille ordinaire des Israélites et de leurs adversaires (Juges 7, 16; 9,43; 1 Sam. 11, 11; 2Sam.l8, 1.2; Job 1,17; cf. Gen. 14, 15).
Quoi qu'il en soit de ce point particulier, il y a surabondance d'expressions au v. 15. Il y a aussi un bien grand nombre de motifs donnés à la déroute des Philistins et au triomphe de la petite armée Israélite. La panique des ennemis est causée, d'après v. 14. 15'», par l'audacieux exploit de Jonathan, d'après 15'' par un tremblement de terre; si la multitude immense des envahisseurs est refoulée, c'est, d'après v. 20, parce qu'ils se tuèrent entre eux, d'après v. 21 parce que les Hébreux qui avaient fait cause commune avec eux se joignirent à Saïil et à ses gens, d'après v. 22 parce que les Israélites qui s'étaient cachés dans le voisinage sortirent de leurs abris dès qu'ils apprirent la déroute des Philistins, Ces divers traits ne sont sans doute pas inconciliables ; mais un tel luxe de détails est suspect ; les récits de bataille de l'Ancien Testament sont d'ordinaire très sobres.
Enfm, au v. 23, il y a deux indications parallèles sur l'extension que prit le combat. Ce verset, complété d'après les LXX, porte : « aj Et Yahvéh en ce jour-là sauva Israël et le combat dépassa Beth-Aven; bj et tout le peuple qui était avec Saiïl se trouva être de 10.000 hommes e//e combat se dispersa dans toute la montagne dEphrdim. » La première de ces
^ « Corps de ravageurs » ? MM, Siegfried et Stade traduisent ici Hinierhalt, « réserve ».
indications lopographiques, désignant Béthel sous le nom de Beth-Aven, reviendra à la source du Voijant (cï. 13, 5), et la seconde à la source de J(d)ès. Ce qui confirme qu'il y a ici deux documents, c'est, comme l'a remarqué M. Bruston, qu'au V. 31 on trouve, sur la direction dans laquelle se fit la poursuite, un témoignage ((ui ne concorde pas avec 23» : d'après 23" les Philistins se retirent vers Beth-Aven, c'est-àdire vers le nord-ouest ; d'après 31, vers Ajalon, donc vers le sud-ouest.
Voici, sous toutes réserves, comment on pourrait reconstituer les deux récits parallèles du comhat. De la source du Voijanl : 13,23; 14, 1-11. l-'v (en partie). 16-20. 23». De la source de Jabès : 13, 17-18 (?); 1 1, l.")''. 15» (en partie). 21. 22. 231'.
Passons enfin au récit de la poursuite. Deux incidents y sont relatés : 1'^ Une faute de Jonathan : Saûl avait fait jurer au peuple de ne rien manger jusqu'au soir; Jonathan, qui n'a pas entendu ce serment, prend un peu de miel; pour ce crime il est condamné à mort par son père; mais le peuple le rachète (v. 25-30. 36-45). 2" Une faute du peuple : éj^uisés par le combat, les hommes de Saiil mangent de la viande sans en avoir auparavant réi)andu le sang, ce qui est un péché contre Yalivéh; Saiil se hâte de faire rouler une grande pierre, où le bétail est égorgé en l'honneur de Yahvéh 1 (v. 32-35).
Ces deux épisodes, pris en eux-mêmes, sont évidemment loin d'être inconciliables. Mais, comme l'a fort bien vu M. Bruston, les récits qui en sont faits ne peuvent guère être de la même main. Et voici, d'après nous, j)ourquoi :
loLev. 24- raconte deux fois comment Saiil imposa le jeune à ses troupes. Voici les deux versions distinguées par deux caractères différents : « Et Saiil avait fait un grand
' V. 34, lisez n"""^"! au lieu de """'Ti (Kloslermann, Hiulde, Smith). - Nous adoptons le texte restitué, d'après les LXX, parM.Budde.
vœu en ce jour-là et Saûl fit jurer le peuple en ces termes : Maudit soit quiconque mangera du pain jusquà ce soir et (jusqu'à ce) que je me sois vengé de mes ennemis, personne du peuple ne goûtera de pain. » Ainsi, d'une part, un serment du peuple, de l'autre un vœu du chef; d'après une version il faudra, pour manger, attendre jusqu'au soir; d'après l'autre, jusqu'à la victoire. Ce qui atteste qu'il y a bien là deux sources, c'est que, dans l'histoire de la faute de Jonathan, il n'est fait allusion qu'à l'une des deux versions : v. 28, « un homme du peuple répondit (à Jonathan) et dit : Ton père a fait faire au peuple un serment solennel : Maudit soit l'homme qui mangera du pain aujourd'hui. »
2» Le récit de la faute du peuple (31-35) se lie très mal à ce qui actuellement le précède et le suit. Le fait a été remarqué par plusieurs critiques, bien qu'ils aient en général cherché à l'expliquer sans recourir à l'hypothèse d'une dualité d'auteurs.
Prenons d'abord le début du morceau, v. 3L On vient de nous dire (v. 30) que Jonathan se plaint que la défaite des Philistins n'ait pas été assez grande. Est-ce le même auteur qui a pu ajouter aussitôt après : « Et ils battirent en ce jour-là les Philistins de Micnias à Ajalon », ce qui constituait une victoire éclatante? « La première moitié du verset, remarque avec raison à ce propos M. Smith, est difficile, telle qu'elle se présente, parce qu'elle semble parler d'un succès tel que Jonathan même l'eût approuvé. » Il propose, en conséquence, de corriger le texte, mais sans trouver de conjecture qui le satisfasse'. L'explication est plus simple : le V. 31 fait la transition entre le vœu de Saûl (v. 24) et la faute du peuple (31-35) : il nous apprend que Saûl s'est vengé
* M. Klostermann corrige njSw ^yCDGa en nSiS lîT tt;ay7(n) Dna « depuis la chaleur du jourjusqu'à la nuit», ce qui est par trop hypothétique. M. Budde : nS"'Sn ly U?a3ai « à Micmas (LXX) jusqu'à la nuit ». Mais la bataille a depuis longtemps quitté Micmas : dès le v. 23 elle a « dépassé Beth-Aven » et « s'est dispersée dans toute la montagne
de ses ennemis, en les lialtant jusqu'à Ajalon : maintenant les troupes affamées vont pouvoir manger.
Le récit du péché du peuple se termine par ces mots (v. 35) : « Et Saûl construisit un autel à Yalivéh ; ce fut le premier autel qu'il éleva à Yahvéh. » « Ce verset a l'air d'être la conclusion d'un chapitre dans l'histoire », observe avec raison M. Smith ; et M. Wellhausen a soutenu que le morceau qui suit, le récit de la condamnation à mort de Jonathan, était étranger au texte primitif '. M. Budde a montré que cette exclusion n'est pas justifiée et que, « depuis le V. 24-, tout tend vers le jugement de Dieu qui menace la vie du jeune héros Jonathan et qui montre la rigueur religieuse de Saùl à son point le plus haut, le plus effrayant ^ ». Et cependant, l'observation de M. Smith subsiste : le v. 35 a l'air d'une conclusion. Notre hypothèse concilie les deux points de vue : le v. 35 est la conclusion de l'un des récits de la bataille, tandis que l'autre se continue par la condamnation et la délivrance de Jonathan.
Le récit qui raconte la faute de Jonathan, découverte par Vourini-tGiimmim, appartient naturellement à la source du Voyant qui, déjà dans la relation de la bataille, faisait une place à la consultation de l'éphod et attribuait le premier rôle au jeune héros (cf. v. 45) ; c'est parce qu'il était occupé à son audacieux coup de main contre le camp philistin (v. 1-14. 16-19), que Jonathan n'a pas entendu le serment que son père a fait prêter au peuple (v. 27). Le récit de la
d'Ephraïm » ; maintenant il s'agit de descendre derrière les I^hilistins (V. 36), tandis que de Micmas, quand on va vers l'ouest, il faut monter M. Wellhausen prend le parti radical de supprimer toute la phrase 31'' (Bleek's Einleiliing in das A. T.^ (1878), p. 215).
1 Bleek^ ibid.; Comp. des Hexateuchs^ (1889), p. 248. Il parait être revenu sur cette hypothèse, car dans son Israclit. und jiid. Gesch. ^ (1895), p. 55, il utilise les versets 36-45 au même titre que les précédents.
Cela n'est vrai que des versets 24-30.
' Bûch. Richt. Sam., p. 206.
faute (lu peuple, au contraire, reviendra à la source de Jabès; d'après ce récit, en etfet^ les Philistins sont poursuivis vers le sud-ouest (31), tandis que dans la source du Voyant, ils se retirent vers le nord-ouest (23=1).
Conclusion.
Après cette longue et trop aride analyse, essayons de reconstituer les deux sources que nous avons distinguées dans le cycle royaliste.
Source du Voyant : 9 ; 10, 1-7. 9-12 ; 13, 3 (avec « Saiil » au lieu de « Jonathan »)- 5. 23; 14, 1-14. 15=' (en partie). 16-20. 23a. 24iJ (jusqu'à 2T;n )• 25-30. 36-46. Saûl, parti à la recherche des ânesses de son père, rencontre Samuel. Le voyant, averti par Yahvéh que c'est Saiil qui est chargé de délivrer Israël de la main des Philistins, l'oint secrètement. Il lui annonce que, en arrivant à Guiheat-Elohim, où est le nesib des Philistins, il sera saisi par l'Esprit et devra faire « ce que sa main trouvera, car Dieu est avec lui ». Saiil frappe le nesib des Philistins, puis sonne le ralliement par tout le pays. Les Philistins réunissent une immense armée, qui campe à Micmais. 600 hommes sont rassemhlés autour de Saùl à Guihea. Jonathan attaque le poste qui surveille le pas de Micmas ; la paniqué se répand dans tout le camp philistin. Saiil accourt et trouve les ennemis s'entr'égorgeant. Le comhat se poursuit au delà de Beth-Aven. Jonathan viole le serment que son père a fait prêter aux troupes pendant son ahsence. Aussi héroïques l'un que l'autre, Saiil se résout à sacrifier son fils et Jonathan se déclare prêt à mourir; mais le peuple rachète le coupahle. La source devait ajouter que Saiil, à la suite de cette victoire, reçut la royauté.
Source de Jabès : 11, 1-11. 15; 13, 2. 3^. 17-18 (?) ; 14, 15^. 15a (en partie). 21. 22. 23i\ 24» et i^ (depuis ^n^DDJi ). 31-35. Saiil se fait connaître comme un juge inspiré en délivrant
Jabès ; il est établi roi à Giiilgal. Aussitôt, il choisit dans l'assemblée 3.000 hommes, avec lesquels il occupe Micmas, Béthel et Guibea. Jonathan donne le signal de la révolte contre les Philistins en frappant leur nesib. Ceux-ci attaquent, mais sont mis en déroute par un tremblement de terre. Leurs alliés hébreux se joignent au vainqueur, ainsi que les paysans cachés dans la montagne d'Ephraïm. Saùl poursuit les Philistins jusqu'à Ajalon. Là, pour em|)écher le peuple de pécher contre Yahvéh, il roule une grande pierre (pii sert d'autel, (^est la fondation de ce sanctuaire local, monument de la piété de Saùl, qui forme la pointe du récit dans cette version.
Ont été ajoutés : 1" à la source du Voyant encore indépendante : 13, 7''-15'«, avec peut-être les v. 6. 7'. 15'' et 16 ; 13, 19-22. — 2" Lors de la réunion des deux sources royalistes : 10, 13-16. — 3" Après la fusion avec le document antiroyalisle : 9, 2''; 11, 7 (en partie) ; 13, 1. — 4" A une date incertaine : 9, 9; 11, cS'' (en partie); 11, 18'^ (?). 28b.
Ces divisions arrêtées et comme coupées au couteau ne doivent naturellement être prises que ciim grauo salis. Elles sont destinées surtout à fixer les idées. Nous avons rappelé à diverses reprises, au cours de cet exposé, que, dans })lus d'un cas, nous ne les présentons qu'à titre d'hypothèses et avec des réserves.
Si cette subdivision du cycle royaliste en deux sources est juste, nous possédons dans notre livre de Samuel trois versions parallèles de l'élévation de Saùl à la royauté. Qu'en résulte-t-il pour la reconstitution de l'histoire ?
Les trois versions diffèrent sur plus d'un point important. Par exemple, sur la façon dont Saùl a été désigné à ses hautes fonctions, sur le rôle qua joué Samuel dans cette élévation, et sur l'appréciation du caractère de Saùl. Il y a une sorte de gradation entre les trois récits. D'après l'un, Samuel n'intervient pas ; Saùl s'impose au peuple, à la façon