‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 5 sur 31 · II. — La notion du sacrifice · texte numérisé non relu

II. — La notion du sacrifice

La seconde assise du dogme, c'est l'idée de substitution dans le châtiment, satisfactio vicaria : la victime prenant la place du pécheur et le représentant dans l'endurance de la peine du péché. C'est là proprement la doctrine de l'expiation. On croyait pouvoir la déduire d'une sorte de révélation universelle, dont le rite du sacrifice, partout répandu, serait le témoignage. Mais est-ce bien le sens des sacrifices anciens et, en particulier, des sacrifices bibliques ?

Le sémite pieux se sentait, devant sa divinité particulière, dans la position d'un esclave, ebed, devant son maître, d'un sujet devant son roi. Voilà pourquoi ce mot ebed entre si souvent dans la composition des noms propres sémitiques ^ C'est ce sentiment de dépendance ou lV appartenance absolue qui caractérise la religion de la race entière et plus particulièrement celle d'Israël. L'adorateur se conduisait donc avec son dieu comme avec un maître terrestre. On ne pouvait pas se présenter devant lui les mains vides. (Voy. Mal. I, 7-9.) L'offrande qu'on apportait à l'autel était la reconnaissance de cette souveraineté, un tribut et un hommage dû.

Mais cette idée politique du sacrifice n'est pas encore l'idée primitive. Mille traces dans la Bible en décèlent une beaucoup plus ancienne : le dieu se nourrit comme l'homme, il a besoin d'aliments et le sacrifice fut d'abord une offrande d'aliments. L'autel est encore appelé par les prophètes « la table de Jahveh », et ce que l'on y offre, la prétendue nourriture de Jahveh. (Ézéch. XLI, 22 ; Mal. I, 12-14; Mich. VI, 6. Ps. L, 12 et 13, etc.). Plus tard, par une sorte de spiritualisation relative, on en vint à penser que le dieu se nourrissait de l'odeur des victimes brûlées et que cette odeur lui était

' Ebed melek, Abdiel, Obadiah, ou, en arabe, Abdcdlah, etc.

agréable. (1 Sam. XXVI, 19; Gen. YIII, 20; Ex. XXXIX, 18, etc.) ».

Naturellement l'adorateur choisissait, pour l'offrir, ce qu'il avait de plus précieux et de meilleur. Les jeunes animaux gras, à la chair délicate et tendre, valaient plus et mieux que les fruits de la terre, et, dans l'animal, les parties les plus savoureuses étaient aussi de préférence la part réseiTée au Dieu. Il faut entendre avec quelle sévérité Malachie reproche aux Juifs de son temps de réserver à l'autel de Jahveh, leurs bêtes malades (Mal. 1,7-14), ce qu'ils n'oseraient pas faire à l'égard d'un roi de la terre.

Il y avait encore une autre idée dans le sacrifice antique, l'idée de communion, d'association intime, et ici apparaissait le rôle du sang. Quand deux individus de race différente voulaient s'unir ils se faisaient réciproquement une incision et suçaient le sang l'un de l'autre. Alors ils étaient autant que congénères. Tout pacte d'alliance devait ainsi être scellé de sang. Il n'en allait pas autrement de l'alliance conclue avec la divinité. C'est le sang qui donne efficacité et vertu au pacte. 2 (Ex. XXIV, 6-8.)

Le rituel du sacrifice contenu dans les premiers chapitres du Lévitique est d'une rédaction postérieure et contemporaine du second Temple. Mais tous les développements que la casuistique sacerdotale lui a donnés, avec le tarif soigneusement arrêté des compensations entre la gravité des fautes et le prix de la victime, se ramènent, en définitive, aux idées primitives très simples que nous venons de rappeler. Quant à l'idée d'une substitution pénale, d'un échange de la vie et de la souffrance du coupable contre la vie et la souffrance de la victime, elle n'apparaît pas une seule fois.

Deux ou trois remarques fixeront la nature et la portée du rite de propitiation : 1° Ce qui rend Dieu propice, c'est le fait

' L'épître aux Ephés. (V, 2) tire de cette vieille conception une métaphore qu'elle applique à la mort du Christ, eu^/av tw Gîw ù; q'j^y.-j sOwiîtaç " Marc. XIV, 24.

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qu'on lui donne quelque chose qui lui est agréable. Il s'agit de flatter ses goûts et de lui plaire en lui montrant que, pour obtenir sa faveur, l'on n'hésite pas à lui apporter ce qu'on a de plus précieux. L'offrande efface le péché, parce qu'elle le couvre : les yeux de Dieu s'arrêtent au don et ne voient plus la faute. Aussi bien chacun ofifre-t-il ce qu'il a. Si quelqu'un est trop pauvre pour donner même deux jeunes pigeons, il offrira pour son péché une petite mesure de fleur de farine pour l'expiation. (Lév. Y, 11.) Il est évident que ce que le Lévitique entend par expiation est tout autre chose que ce que la théologie ecclésiastique entend aujourd'hui. Puisque dans ce sacrifice pour le péché, le sang peut être remplacé par la fleur de farine, il n'est pas douteux que le sang fut d'abord offert à Dieu, non pas à cause de la souffrance pénale qu'il représenterait, mais parce qu'étant la vie même, il appartenait en propre à Dieu, l'auteur de la vie, et devait toujours lui revenir. (Lév. XVII, 11.)

2oLe sang est l'élément sacré par excellence et, comme tel, il a une vertu de purification supérieure, il enlève la souillure. Aussi asperge-t-on de sang non seulement l'adorateur, mais tous les objets que l'on veut consacrer à Dieu et présenter purs devant lui : l'autel, les instruments du sacrifice, les vêtements, les maisons souillées, les lépreux guéris, etc. (Lév. IV, 7, 17; XIV, 51, etc.) Ce n'est pas expiation, c'est purification qu'il faudrait dire. Il n'y a pas ici plus expiation proprement dite qu'il n'y en a dans le sacrement catholique du baptême, où l'eau consacrée est censée laver par sa vertu intime la tache originelle.

3'5 L'acte de poser la main sur la tête de la victime offerte se répète dans toute espèce de sacrifices. (Lév. I, 4 ; III, 2, 8, 12 ; IV, 4, 24, etc.). Mais ce geste rituel ne vise ni une substitution de personnes, ni le transfert des péchés de l'homme sur la tête de l'animal. Il marque seulement l'acte d'offrir librement, l'abandon volontaire de ce que l'on possédait et que l'on consacre à Dieu. Le péché du peuple est mis par le

rand prêtre sur la tête du bouc d'Azazel, non seulement ar le geste de la main, mais par une confession publique et une déclaration expresse. (Lév. XVI, 21.) Alors ce bouc est souillé ; il ne saurait être offert à Dieu ; il est chassé au désert pour qu'il y emporte les iniquités de la nation. Azazel auquel il est dévoué ne peut être qu'un dieu mauvais, l'adversaire de Jahveh, un démon qui fait sa demeure dans les lieux sauvages. Au contraire, le bouc réservé à lahveh n'est chargé d'aucun péché ; il est immolé comme une victime sainte, et l'offrande propitiatoire agit sur Dieu, non parce que le péché a été puni dans la victime, mais parce que celle-ci étant de belle qualité, a fait une agréable impression sur celui à qui elle a été offerte.

40 Le code sacerdotal a tiré des vieilles idées et coutumes,, toute une casuistique où est tarifée exactement la valeur de l'oblation proportionnelle à chaque faute. Mais ce tarif même prouve que le sacrifice lévitique se meut dans un tout autre cercle d'idées que celui de l'expiation juridique.

50 Enfin on remarquera que dans le rituel du Lévitique, il ne s'agit pas de tous les péchés, mais uniquement des péchés d'ignorance et involontaires. Quant aux crimes commis haut la main et de propos délibéré, leurs auteurs doivent être exterminés ; il n'y a pas d'expiation ou de satisfaction possible. (Nomb. XV, 27-30.)

En définitive, les idées de substitution et de satisfaction pénale sont totalement absentes du sacrifice biblique. Faire propitiation pour le péché, c'est se rendre Dieu propice, c'est-à-dire obtenir sa bonne grâce, et on l'obtient en lui faisant des offrandes de nourriture exquise ou d'autres choses précieuses. Les prophètes ont combattu cette conception enfantine et grossière du culte, cette superstition de la vertu des sacrifices, pour faire entendre la voix de la conscience.

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