‹ Etudes de théologie et d'histoireChapitre 8 sur 31 · VI. — La doctrine de Vépitre aux Hébreux · texte numérisé non relu

VI. — La doctrine de Vépitre aux Hébreux

Quand on passe des épîtres de Paul à l'épître aux Hébreux, on entre dans un ordre de considérations absolument différentes. L'idée centrale de cette épître, c'est l'idée du sacrifice. Toute l'œuvre du Christ se résume dans ses fonctions sacerdotales, et ces fonctions sacerdotales sont identiquement les mêmes que celles décrites dans le Lévitique. Le rituel du Lévitique est, pour lui, un code ou un cadre préétabli et divin, des rapports de l'homme avec Dieu,

' Vo5\ L Apôtre Paul. Esquisse d'une histoire de sa pensée, 3« édit., 1896, Appendice.

dans lequel sa pensée reste religieusement enfermée et au delà duquel elle ne songe pas à remonter '. L'autorité de la loi mosaïque est indiscutable et reste éternelle. 11 ne s'agit pas de la réformer, mais de l'entendre et de découvrir, sous les formes sensibles des institutions et sous la lettre, les types des choses spirituelles et permanentes dont elles sont la fidèle image.

L'auteur de l'épître aux Hébreux est un disciple de Philon. Il pense et raisonne dans la catégorie alexandrine du « monde sensible » et « du monde intelligible », le premier étant le reflet et la reproduction du second. De là découle toute une méthode d'exégèse. De même qu'il y a deux mondes, il y a deux alliances, deux sanctuaires, deux autels, deux sacerdoces, deuK cultes sacrificiels, opposés l'un à l'autre, comme le ciel à la terre, comme les types éternels à leur ombre ou à leur figure terrestre et passagère. Tel est le rapport des deux économies, la juive et la chrétienne ; elles coïncident absolument, avec cette différence que l'une n'est que l'ombre des biens dont l'autre possède la réalité. Tout est symétrique et se répète dans les deux avec une correspondance parfaite, avec des degrés différents d'efficacité et de gloire. Au sanctuaire terrestre, fait de main d'homme, correspond le temple invisible et céleste ; au grand prêtre aharonide qui fonctionne dans le premier, le grand prêtre selon l'ordre de Melchisédec qui fonctionne dans le second, pour l'éternité. De même les diverses sortes de sacrifices de l'ancienne alliance, depnis la simple offrande jusque au sacrifice pour le péché, reparaissent dans le culte nouveau et sont offertes par le sacrificateur éternel dans les lieux très hauts.

La seule différence que l'auteur de l'épître relève fortement, c'est que, dans le sacrifice nouveau, le Christ est tout

' E. Mknégoz, La théologie de Vépitre aux Hébreux, chapitre sur le sacrifice, 1894.

ensemble le sacrificateur et la victime. C'est son sang qu'il offre sur l'autel céleste pour la purification du peuple. Point très important à noter : l'idée d'un châtiment qui par substitution tomberait sur lui, l'idée que, lui innocent, subirait les souffrances méritées par les coupables, est complètement absente de notre épître, parce qu'elle' est entièrement étrangère au rituel lévitique, que l'auteur chrétien adopte et suit scrupuleusement. Sans doute c'est un axiome pour lui que, sans effusion et aspersion de sang, il n'y a ni rémission ni pacte d'alliance valable. Mais il ne l'entend pas autrement que le Lévitique lui-même. Le sang a cette efficacité, non à cause de la mort ou des douleurs qu'il pourrait représenter, mais parce qu'il est un agent divin de purification et que Dieu l'a donné pour être employé à cet usage à l'autel. Le sang des animaux étant charnel purifie les corps et les choses des souillures matérielles ; le sang du Christ étant spirituel, représentant la vie de l'esprit, purifie les consciences des souillures morales et rend Dieu propice. (Héb. IX, 22, 13 et 14, etc.) On voit que la notion lévitique du sacrifice n'est point, dans notre épître, une simple comparaison ou illustration littéraire, mais fait le fond et définit la nature même du sacrifice que le Christ offre à Dieu, en offrant son sang dans le temple céleste, sur l'autel éternel '.

Ce qu'il y a de plus nouveau dans la conception de notre épître et de plus décisif pour l'avenir de la doctrine, c'est le fait que la propitiation pour le péché est transportée de la terre dans le ciel. « Christ n'est pas entré dans un temple fait de main d'homme, mais il est entré dans le ciel même, dans un tabernacle plus grand et parfait », où, liturge divin,

' Remarque inii)()rt:inte : s'il est fait allusion, dans l'épître aux Hébreux, aux soulTrances que le Christ a endurées sur la terre, elles ne sont considérées que comme servant à le parfaire en soumission, en sainteté et à le rendre compatissant à nos propres épreuves ; mais elles n'entrent jamais en ligne de compte pour expliquer la vertu proj)itiatoire de son sacrifice.

il apporte sur l'autel céleste l'offrande sainte de son corps et du sang qui purifie de tout péché. (VIII, 2 ; IX, 11, 24, etc.) C'est une sorte de messe idéale et divine, si nous osons ainsi parler, que le grand-prêtre selon l'ordre de Melchisédec accomplit pour les hommes devant Dieu, éternellement. Ainsi la mort du Christ sort de l'histoire et prend le caractère d'un acte métaphysique. En même temps, le Christ luimême sort de l'humanité et, comme Philon l'avait déjà dit du Logos, il devient souverain sacrificateur éternel, établi par Dieu pour offrir à jamais, d'après un rituel immuable, le culte que la création entière doit à son auteur.

On conçoit très bien comment tout cela diffère de la théorie de Paul. Au Heu d'un drame humain, accompli au plein ipilieu de l'histoire humaine et dans la conscience de chaque croyant, pour renouveler par celte crise morale et l'individu et l'humanité, nous avons une fonction sacerdotale, un acte transcendant de purification rituelle, accompli hors de l'humanité, sans lien organique ni avec son état moral ni avec l'évolution de ses destinées. L'étonnant, c'est qu'il ait fallu si longtemps à l'exégèse pour distinguer deux conceptions si radicalement différentes.

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