‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 10 sur 35 · LES VINS EMPOISONNÉS DJHYÈRES · texte numérisé non relu

LES VINS EMPOISONNÉS DJHYÈRES

Comme de pareils faits sont rares, nous allons les passer en revue.

Ceux qui attirèrent surtout l'attention furent : 1° Des troubles digestifs ; 2° Des éruptions cutanées ;

3° Des phénomènes nerveux assez prononcés pour faire songer à une affection médullaire.

Les troubles digestifs, malgré leur fréquence, furent moins importants qu'on ne serait, a priori, tenté de le croire. Le malade de M. Vidal était venu réclamer ses soins pour un embarras gastrique ; sous l'influence du traitement les nausées et les douleurs épigastriques disparurent, mais à ce moment survint une diarrhée qui durait encore quinze jours plus tard. M. Marquez note la rareté des vomissements et fait remarquer qu'il y a de la diarrhée dans presque tous les cas. Avant et après la découverte de la cause du mal, M. Dubrandy soigne soixante-trois personnes intoxiquées qui ont présenté des éruptions cutanées ou des phénomènes nerveux. Chez huit, il n'y a eu ni vomissements ni diarrhée, mais seulement de l'inappétence et des nausées. Le même observateur a noté encore le ptyalisme avec sensation pénible de constriction rétrosternale et épigastrique. M. Vidal parle de la présence de plaques rouges sur la muqueuse du voile du palais et celle du pharynx.

Il est difficile de donner des notions précises relativement à l'époque de l'apparition et à la forme la plus fréquente des manifestations cutanées. Tantôt, c'était un symptôme initial (du moins c'était à cause de lui que les malades s'adressaient au médecin) qui existait en môme temps que les troubles digestifs; d'autres fois, les exan-

thèmes ne se montraient qu'après l'apparition des paresthésies des membres; enfin, dans certains cas, lorsque la plupart des autres phénomènes étaient rétrocédés, les éruptions tardives furent les plus opiniâtres.

Si l'on voulait donner un nom adapté exactement à la forme de toutes ces éruptions, il faudrait épuiser la nomenclature dermatologique actuelle. Les taches se superposent et se remplacent sans qu'il soit possible de fixer de règle à propos de leur évolution. Le malade de M. Vidal a d'abord des plaques d'urticaire qui sont le siège d'un prurit pénible.

Le lendemain, l'aspect change ; on voit poindre entre elles des taches d'une nouvelle forme, qui, au bout de quelques heures, rappellent à s'y méprendre celles de l'éruption rubéolique ; elles subissent une desquamation assez rapide, et se résolvent en une sorte de poussière épidermique très fine. Tout n'est pas fini. Un autre exanthème à macules saillantes, de couleur café brûlé, se montre en différents points du corps, après avoir débuté aux jambes. La desquamation totale de la plante dés pieds et de la paume des mains devient imminente; un sillon d'aspect cuivré indique la limite précise jusqu'à laquelle elle se fera. Dans un cas de M. Dubrandy, l'ongle de l'orteil tomba et ne tarda pas à se reproduire. Au milieu de ces éruptions confuses, deux méritent une mention particulière. Un malade de M. Marquez, un homme de soixante-sept ans, dont nous aurons l'occasion de dire un mot, eut une ulcération du gland qui ressemblait à s'y méprendre à un chancre. M. Dubrandy mentionne des plaques de couleur cuivrée et à contour circiné, ressemblant au psoriasis syphilitique. Plusieurs de ces éruptions

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durèrent longtemps, certaines n'étaient même pas guéries à l'époque où les travaux ont été adressés à l'Académie. MM. Marquez et Dubrandy ont noté dans un cas, sur le rebord gingival, la présence d'un liséré semblable à celui de l'intoxication saturnine.

Les accidents nerveux ont été les plus importants : c'est, comme nous l'avons vu, en tenant compte de leur modalité que M. Vidal est arrivé à songer à l'acrodynie.

En général, ils débutaient par une diminution de la puissance des muscles servant à la station et à la marche (muscles pelvi-trochantériens et des membres inférieurs), les malades étaient fatigués, ils avaient un peu de difficulté dans les mouvements, puis la sensation s'accentuait, leurs jambes devenaient pesantes ; ils ne marchaient plus que le tronc incliné en avant, en titubant comme s'ils avaient de la peine à détacher leurs pieds du sol et à reprendre l'équilibre à chaque pas qu'ils faisaient. Ils s'avançaient les jambes à moitié fléchies : la pointe des pieds traînait et butait. D'autres malades s'affaissaient inertes sur eux-mêmes, lorsqu'ils essayaient de se mettre debout, et pourtant tous les mouvements des jambes étaient possibles dans le décubitus dorsal. La contractilité électrique des muscles était intacte. Il y avait des contractions, des tressaillements, surtout dans les mollets.

Il existait des troubles de la sensibilité en même temps que des troubles de la motilité ; les premiers persistaient souvent après les seconds et avaient une ténacité désespérante. La sensibilité à la pression était amoindrie ; certains malades ne sentaient plus le sol et pourtant accusaient des fourmillements, des douleurs intermittentes, fulgurantes, surtout la nuit ; ils les caractérisaient par

des comparaisons pittoresques telles que celles-ci : « des chiens me rongent la peau des mollets et de la plante des pieds » ; parfois les paresthésies étaient plus étendues, presque généralisées ; il y avait de la céphalalgie, des points pleurodyniques ; un enfant de neuf ans se plaignait qu'il avait des papillons dans le dos. Les diminutions et les modifications de la sensibilité s'accompagnaient d'une hyperesthésie cutanée très pénible. Nous avons vu que le contact des draps ne pouvait être supporté par l'un d'eux.

Les altérations de la sensibilité spéciale furent moins constantes. Pourtant le toucher fut souvent émoussé ; un malade ne pouvant sentir sa plume écrivait, a-t-on dit, avec le bras ; par suite d'une circonstance analogue, un enfant dut cesser momentanément de fréquenter l'école. L'audition fut peu altérée. M. Dubrandy a signalé des désordres oculaires de différente nature qu'il met sur le compte de l'empoisonnement : ainsi, chez trois couturières, la diminution de l'acuité visuelle fut telle qu'elles cessèrent de pouvoir travailler ; à l'ophtalmoscope il constata une hyperhémie rétinienne assez marquée ; l'amblyopie finit cependant par disparaître. Le même auteur croit également qu'une double cataracte à développement rapide avait eu une origine identique ; ce qui rend cette opinion vraisemblable, c'est qu'un trouble du cristallin observé dans les mêmes conditions n'alla pas jusqu'à l'opacité et cessa en même temps que les autres symptômes (Dubrandy).

Chez plusieurs individus, on a noté une impuissance sexuelle qui a duré plusieurs mois.

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Pour avoir le tableau complet, il faudrait ajouter aux phénomènes que nous venons d'énumérer et qui dominèrent la scène, d'autres manifestations moins fréquentes peut-être, mais parfois aussi importantes que les premières et capables de créer une physionomie propre à un cas donné. C'est d'abord un catarrhe bronchique contemporain des exanthèmes, assez intense pour avoir produit quelquefois une dyspnée inquiétante ; c'était, selon toute probabilité, une détermination morbide comparable à celle qui avait lieu sur la peau. Ce catarrhe s'accompagna de coryza, d'injection conjonctivale et, dans un cas, d'exophtalmie ; il a souvent plus éprouvé le malade que les troubles digestifs ; son existence permet de supposer, comme l'a cru M. Marquez, que bon nombre des grippes développées vers la fin de l'hiver n'étaient en réalité que des déterminations anormales. Viennent ensuite les œdèmes partiels (bouffissure des paupières et de la face, enflure autour des genoux et des malléoles), l'amaigrissement, la glycosurie transitoire notée par M. Vidal.

Il résulte de ce que nous venons de voir que les ingestions répétées de doses dissemblables, mais relativement élevées, d'arsenic n'ont été suivies que d'accidents peu importants correspondant à la période d'absorption : les plus sérieux se sont montrés pendant la diffusion dans l'organisme et surtout l'élimination. Jamais probablement ils n'ont occasionné la mort. Onze personnes ayant bu du vin venant de la cave dangereuse avaient succombé pendant la période des empoisonnements. Par ordre de l'autorité, les cadavres furent exhumés et soumis à l'autopsie médico-légale. Trois fois seulement on trouva de l'arsenic et deux fois une dose capable d'occasionner la mort;

les cadavres appartenaient à un phtisique arrivé au derdernier degré de la maladie, et à un diabétique qui depuis assez longtemps avait une quantité considérable de sucre dans les urines. Ni les experts, ni les médecins traitants n'attribuèrent la terminaison funeste à l'acide arsénieux.

Fait curieux, cette substance paraît avoir exercé une ou deux fois, malgré les bizarreries du modé d'administration, un effet thérapeutique : un homme de cinquantecinq ans, soigné par M. Marquez pour un asthme à accès fréquents, n'en eut plus depuis l'apparition des parésies d'intoxication; un vieillard de soixante-sept ans, dont nous avons déjà parlé, a été débarrassé d'accidents goutteux lui rendant depuis plusieurs années la marche impossible. Si satisfaisants que soient ces résultats, nous ne songeons pas à recommander aux praticiens la méthode de traitement qui les a donnés.

Reste une question. M. Vidal a parlé d'acrodynie, et cela avec beaucoup de sens clinique. Peut-on accepter son idée et se servir de l'épidémie d'Hyères, pour en expliquer d'autres restées comme autant de problèmes non résolus dans l'histoire de la pathologie? Ce serait une éventualité désirable. Les épidémies en question ne se perdent pas dans les brumes du moyen càge : on n'est pas obligé pour les connaître de faire un long travail d'archéologie et d'exégèse sur des chroniques naïves et mensongères ; elles ont été étudiées par nos maîtres, par les médecins les plus instruits du temps : elles sont presque contemporaines, et, malgré cela, nous sommes obligés de faire l'aveu désobligeant que nous ne savons ni quelle était leur nature, ni ce qui les produisait. Peut-on, après les épisodes du Midi, déclarer que ces épidémies étaient une

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forme d'arsénicisme due, selon toute probabilité, à l'addition d'acide arsénieux à des matières alimentaires ?

Je ne le crois pas. Sauf dans l'épidémie observée pendant la campagne de Crimée, le processus clinique fut notablement différent. A Hyères, les phénomènes gastrointestinaux n'ont existé que pour mémoire ; s'il n'y avait eu qu'eux, les malades les auraient supportés sans se plaindre et probablement les médecins n'auraient jamais songé à faire d'enquête.

Dans les acrodynies de Paris, de Meaux, de la Ferté- Gaucher, de Coulommiers, il y a eu des diarrhées rebelles, opiniâtres, absorbant encore l'attention à l'époque des parésies ; des diarrhées cholériformes et dysentériformes. La seule différence dans la manière dont ce symptôme se comporta ne permet guère d'assimiler les acrodynies d'il y a soixante ans à l'arsénicisme. Puis, il y a, dans celles-là, des bizarreries de diffusion. La maladie d'Hyères est restée cantonnée dans la zone où l'on débitait la denrée toxique ; l'acrodynie sautait d'un quartier à l'autre, d'un département à l'autre, et aucune relation commerciale ne pouvait expliquer ces particularités. De plus, il y eut enquêtes sur enquêtes. On connaissait l'empoisonnement par l'arsenic à peu près aussi bien qu'on le connaît aujourd'hui. Tout fut scruté, examiné ; les soldats qui ne buvaient pas de vin étaient malades, et les civils qui en buvaient dans le voisinage ne l'étaient pas ; le pain des quartiers de Lourcine ou du Faubourg-du-Temple ne valait ni plus ni moins que celui des quartiers voisins. Jamais, nulle part un fait typique comme celui qui mit le Dr Roux sur la voie (arsénicisme chez le mari qui boit du vin, immunité du reste de la famille qui n'en boit pas) n'a

été constaté. Malgré des similitudes indiscutables, nous ne trouvons pas dans l'évolution et la nature de la maladie d'Hyères une explication qu'on puisse adapter intégralement aux épidémies d'acrodynie, et nous en restons aux conjectures de nos devanciers. C'étaient probablement des maladies d'alimentation, mais on ne sait à quel produit rattacher les accidents qui les caractérisèrent.

Quoi qu'il en soit, les études que nous avons eu l'occasion de parcourir et que nous venons d'analyser sont intéressantes par l'importance des observations etlajustesse des aperçus qu'elles renferment. Votre rapporteur a donc l'honneur de vous proposer d'adresser aux auteurs, MM. les Drs Vidal, Marquez et Dubrandy, les remerciements de l'Académie.

Bien que M. Roux n'ait envoyé aucune communication à l'Académie, votre rapporteur croirait être injuste en ne rappelant pas aussi la grande part que cet observateur a eue dans la découverte de la véritable cause de l'épidémie qui a frappé la population d'Hyères.

DEUX ÉPIDÉMIES DE DIPHTÉRIE A PARIS

UNE ÉPIDÉMIE PARTANT D'UNE ÉCOLE : MESURES DE PRÉVENTION MAL PRISES ; CONSÉQUENCES. — AUTRE ÉPIDÉMIE DANS UNE MAISON ISOLÉE. — DIFFICULTÉ DE LA PROPHYLAXIE DANS LES FAMILLES PAUVRES. — ANECDOTE CARACTÉRISTIQUE.

Le 8 juillet dernier, vous m'avez invité, Monsieur le Préfet, à vous adresser un rapport sur une épidémie de diphtérie qui sévissait parmi les élèves de l'école libre de Saint-Gervais, rue François-Miron. 18; voici le résultat de l'enquête à laquelle je me suis livré :

Cette école, placée sous le patronage de M. le curé de l'église Saint-Gervais, est située au deuxième étage de l'aile droite d'un vieil hôtel du dix-septième siècle.

Elle comprend quatre pièces assez bien aérées, ouvrant sur une terrasse qui sert de préau.

Au point de vue de la salubrité, le local, son aménagement et sa disposition seraient passables, si un cabinet d'aisances placé au pied de l'escalier ne répandait une odeur désagréable et des émanations peu salubres dans

(1) Rapports lus au Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine le 2 août 1889.

l'étage supérieur. Il est absolument indispensable qu'il soit changé de place.

Cette école comprend une cinquantaine d'externes, âgés de 6 à 12 ou 13 ans.

L'épidémie paraît avoir commencé le 9 avril. Le premier atteint fut un enfant de 7 ans, demeurant rue François-Miron, 37. Il souffrait depuis deux ou trois jours d'une angine à laquelle les parents ne prêtèrent aucune attention ; il fréquenta l'école jusqu'au 4 avril ; le 6 au matin, il succombait à une diphtérie maligne.

Le 9, un second élève, demeurant rue de Turenne, 2, meurt après avoir contaminé sa mère, qui succombe ellemême quelques jours plus tard.

Le 18 mai, un troisième élève, rue de Jouy, 11, va mourir de diphtérie maligne à l'hôpital Trousseau.

Quatrième décès, le 14 juin, d'un enfant dont les parents habitent la rue de Rivoli, 13.

Le 28 juin, décès d'un cinquième élève ; la mère est prise et meurt.

Enfin, le 6 juillet, deux autres, demeurant l'un rue de Jouy, 12, l'autre rue de Brosse, 10, succombent encore.

Ainsi, à la suite du premier cas, six enfants ont été pris dans un intervalle de deux mois et demi, tous ont succombé. Les mères de deux d'entre eux sont mortes ; cela fait en tout 8 décès, imputables à la présence dans l'école du petit malade du n° 37 de la rue François-Miron. Les élèves furent licenciés spontanément par le directeur le G juillet, et c'est en ce moment-là que le commissaire du quartier connut l'existence de l'épidémie.

Dès le 9 juillet, j'allais visiter l'école. On avait déjà fait le lavage des murs, des parquets, des plafonds, des

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bancs et des tables, avec une solution de chlorure de zinc à 50 grammes par litre. Le lendemain la sulfuration fut faite et tout fut repeint. Par conséquent on peut dire que la désinfection fut aussi complète que possible.

C'était parfait, mais beaucoup trop tardif. Je m'explique difficilement qu'un directeur intelligent, vivant d'habitude avec des enfants, ayant entendu parler de la gravité de la diphtérie, de la facilité avec laquelle elle se communique, ait attendu du 4 avril au 6 juillet, pour prendre des mesures ; je m'explique difficilement qu'il ait fallu 8 décès (dont 2 de femmes adultes contaminées et soignant leurs enfants), pour l'émouvoir. Il est probable que, s'il existait pour les écoles libres un service sérieux d'inspection médicale, les choses ne se seraient point passées de la même manière, et que l'on eût fait l'économie de plusieurs vies ; je ne parle même pas de la création de foyers secondaires, de véritables colonies diphtéritiques ayant l'école pour métropole. Ce que j'ai dit longuement, dans un rapport de 1884 (1), je le répète, et je crains bien que la force des choses ne m'oblige de le répéter encore à l'avenir, et que d'autres épidémies nées et propagées Comme celle de la rue François-Miron ne fassent autant et plus de victimes qu'elle. .

J'ai eu connaissance d'un autre fait qui s'est passé à peu près à la même époque, dans un quartier éloigné du premier.

Dans une des maisons de la rue Saint-Jacques pla-

(1) La rougeole à Paris, ses progrès incessants, sa mortalité ; nécessité des mesures prophylactiques. Rapport lu au Conseil d'hygiène et de Salubrité du département de la Seine dans la séance du 0 juin 1881. Études d'hygiène publique (lre série 1886, p. 43).

cées entre le Val-de-Grâce et le boulevard de Port-Royal, une fillette meurt de la diphtérie ; ces immeubles sont habités par une population dense, peu aisée, ne sachant rien des faits les plus élémentaires de l'hygiène et s'en souciant fort peu. Les draps, les linges de corps de la fillette défunte restèrent deux ou trois jours sur le palier, sans que personne y trouvât à redire. Les locataires des logements de ce carré avaient presque tous des enfants. Un d'eux, qui fréquentait l'école du n° 4 delà rue des Feuillantines, se plaignit quatre ou cinq jours plus tard de mal de tête et de difficulté pour avaler. Le directeur, prenant une initiative intelligente, fit reconduire l'enfant dans sa famille et recommanda aux parents de ne le lui renvoyer que quand il serait tout à fait bien. On ne le lui renvoya pas. La diphtérie étant tout à fait évidente le surlendemain, il fut dirigé à l'hôpital des Enfants-Malades où il mourut. Il n'y eut pas un seul autre cas dans l'école de la rue des Feuillantines.

Que serait-il arrivé si le directeur avait hésité, s'il avait laissé l'enfant revenir, passer 6 à 8 heures de plus avec des camarades de son âge, dans un milieu confiné ; si après le second, le troisième cas, on eût suivi l'évolution du mal avec une résignation comparable à celle du directeur de la rue François-Miron ? Il est probable que l'on aurait eu à compter avec une épidémie de plus. Celle dont nous nous occupons n'a pas amené de foyers secondaires ; dans tous les cas, le commissaire de police est intervenu. Les locaux ont été désinfectés à l'acide sulfureux. Qu'on aille dire après cela que la diphtérie est si vivace, qu'elle se rit des mesures et des précautions.

Un enfant en est atteint dans une école nombreuse ;

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on prévient la propagation en licenciant d'assez bonne heure cette école. Des foyers multiples sont créés; on les éteint sur place par la désinfection. Qu'y a-t-il de plus simple.

Je l'ai dit et je le répéterai toutes les fois que j'en aurai l'occasion : les deux facteurs principaux de la diffusion de la diphtérie, comme de celle de toutes les maladies épidémiques indigènes, sont l'ignorance et la négligence. En vulgarisant avec conviction les mesures prophylactiques élémentaires, en dressant impitoyablementtous les procèsverbaux qu'on peut dresser contre ceux qui contreviennent à des arrêtés en vigueur, on arriverait à des résultats inespérés (1).

Chargé par vous de faire une enquête sur une épidémie de diphtérie qui sévissait depuis la mi-juillet dans l'immemble situé au n° 30 de l'impasse du Châtelet (avenue de Saint-Ouen), et d'indiquer les précautions à prendre, je me rendis dans cet immeuble presque aussitôt après avoir été prévenu, c'est-à-dire le 9 août au matin. Voici ce que je constatais (2) :

L'immeuble est une maison d'habitation renfermant à

(1) Après la lecture de ce rapport, je rappelai que les écoles libres ne sont pas soumises à une inspection médicale, comme cela se pratique dans les écoles de la Ville et je demandai que le Conseil voulût bien émettre Le vœu que toutes les écoles indistinctement soient visitées par les médecins inspecteurs.

Ce vœu fut émis .

(2) Rapport lu au Conseil d'hygiène dans la séance du 10 août 1889.

chaque étage plusieurs petits logements d'une seule pièce chacun, séparée du chemin de fer de Ceinture du côté de sa façade principale par une rue de 3 à 4 mètres de largeur ; elle comprend deux corps de bâtiment : le premier dont nous venons d'indiquer la situation ; le second donnant sur un terrain vague.

Ni le concierge, ni les plus anciens locataires n'ont gardé le souvenir d'une épidémie antérieure de diphtérie. Il m'a été impossible de remonter à la source de "celle-ci; si nous n'étions pas dans une grande ville, on serait obligé d'admettre qu'elle a pris spontanément naissance dans l'immeuble.

Ce que j'ai dit sur la topographie montre que l'aération ne laisse rien à désirer; on ne pourrait en dire autant des autres conditions hygiéniques. La maison renferme environ 20 ménages ayant en moyenne deux enfants ; les communications entre les locataires et surtout les enfants sont extrêmement fréquentes; les plombs se sont obstrués; les cabinets sont mal tenus. Le 2 juillet dernier, la fosse déborde, le trop plein envahit les caves et les degrés inférieurs de l'escalier qui y conduit. On ne vidange malgré tout que 5 ou 6 jours plus tard. La fosse fut désinfectée avec du phénol et du chlorure de zinc.

Voici maintenant une relation sommaire de l'épidémie.

Elle se montre le 14 juillet chez un petit garçon de 4 ans 1 /2 (angine diphtéritique) ; il fut transporté aux Enfants-Malades, où il succomba 8 jours plus tard. L'épidémie se déroula dans la quinzaine suivante.

Je ferai remarquer que, contrairement à ce qui arrive souvent, il est presque impossible de suivre la transmission de porte à porte, d'étage à étage.

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2e cas. — Frère du précédent, bébé de 15 mois (angine diphtéritique).

3e cas. — Petite fille de 4 ans morte au bout de 4 jours (angine diphtéritique).

4° cas. — Enfant de 14 mois, frère de la précédente malade, pris quelques jours après la mort de celle-ci.

Les parents de ces deux malades ne demeurent pas sur le même palier que ceux des précédents.

5e cas. — Enfant de 5 ans, mort d'angine diphtéritique après 3 jours de maladie (9 août).

6e cas. — Enfant de six ans et demi, malade depuis le 8, mort le 1 1 .

Ie cas. — Femme de 45 ans, angine diphtéritique pour laquelle elle se décide à entrer, sur mon conseil, à l'hôpital Bichat.

Cette épidémie a donc frappé sept individus (1) sur une population d'environ 60 personnes, parmi lesquelles 6 enfants et un adulte ; 4 sont morts.

Le mode de développement justifie les considérations que j'ai déjà eu l'honneur de vous exposer dans mes précédents rapports (2). Il s'agit d'abord d'un immeuble à population dense, d'une espèce de cité ouvrière. Les relations de ménage à ménage, d'enfant à enfant, sont plus que journalières. Sans doute le mal n'a point passé d'une pièce à une autre sur le même palier, mais remarquons que, sur ces 7 cas, deux seulement, observés chez des

(1) A une seconde visite faite le 14, j'ai appris qu'un enfant de 6 ans venait de succomber à la diphtérie au numéro 32. Les mesures de désinfection ont été prises aussitôt, par les soins de la préfecture de police. (2) Rapport sur la propagation de la diphtérie i\ Paris (18 avril 1884) et Etude d'hygiène publique, 1886, p. 25.

HYGIÈNE PUBLIQUE. III 8

enfants de moins de deux ans., s'étaient déclarés dans la famille; les frères des derniers malades avaient été atteints les premiers; ils étaient restés à la maison et avaient été soignés plusieurs jours à côté d'eux ; les autres, qui avaient échappé au mal, descendaient dans la cour et dans la rue ; au besoin on les y envoyait. Jamais je n'ai mieux compris les difficultés de l'isolement. La mère du 6e enfant mort le 8 août, en avait un autre de 3 ans. Dans la visite que je lui fis, je lui recommandai d'envoyer au loin cet enfant le plus tôt possible. On eût dit qu'elle avait appris par cœur le petit bout de dialogue que j'ai donné dans un autre rapport : « Je ne demanderais pas mieux que de le faire « passer ailleurs, mais c'est impossible; je n'ai à Paris. « ni parents, ni amis qui voulussent s'en charger. »

Le même problème s'était présenté dans un autre cas (obs. 4). La mère venait de perdre un enfant de la diphtérie, elle allaitait un bébé qui avait été pris à son tour; il lui restait deux autres enfants, l'un de 5, l'autre de 6 ans ; elle avait une telle frayeur de la maladie qu'elle s'ingénia à trouver un moyen de les isoler. Une voisine complaisante couchait les deux enfants dans une soupente; on les faisait lever à la première heure et descendre dans la rue où on leur portait leur repas, et ils y restaient jusqu'à la tombée delà nuit. Il est probable que plus d'une personne a déjà employé ce moyen.

Je ne ferai pas de longues réflexions; il me semble toutefois que c'est une des mille manières de propager la diphtérie. Les enfants sont certainement mieux dans la rue que dans une chambre sans air et infectée, et ils s'y plaisent beaucoup mieux aussi; mais, qu'il arrive un grain ou une ondée, ils cherchent le premier abri venu, seréfu-

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gient sous une porte cochère, dans l'allée d'une maison. D'autres font de même, car il y en a toujours dehors dans ce quartier; qu'un seul soit contaminé et il répandra à droite et à gauche les germes du mal.

Il est bon de parler de l'isolement, de le recommander, il serait mieux de le mettre à la portée de tous. Une femme entre à la crèche d'un hôpital avec son bébé atteint d'une affection contagieuse ; l'administration de l'Assistance publique se préoccupe des enfants qui restent et les reçoit au Dépôt. Mais si la mère veut soigner ellemême à la maison son enfant malade, ce qui, pour le dire en passant, est le résultat d'un sentiment digne et louable, que fera-t-on pour les frères et les sœurs ? Où mettra-t-on ceux qu'il faudrait protéger ? Je n'ai pas trouvé de réponse dans les règlements en vigueur. Il faudrait absolument combler cette lacune et créer des asiles dans lesquels on recevrait, pour une période déterminée, les enfants des familles pauvres éprouvées par une maladie contagieuse. On fournirait ainsi aux deux tiers de la population parisienne un isolement rationnel et effectif. Ce serait la meilleure propagande en sa faveur. En hygiène, l'éducation graduelle, la bienveillance, la persuasion, font souvent plus que le reste. Par ces moyens seulement, on lutte contre les préjugés.

Il en existe un bien enraciné à propos du dépôt des Enfants-Assistés. On m'a souvent répondu, quandj'en ai parlé : « Nous n'en voulons pas, les enfants y entrent debout et en sortent dans la position horizontale ». On a tout fait, je le reconnais, pour remédier à l'état de choses fâcheux d'autrefois, et cette croyance n'est plus, je l'espère, qu'une erreur sans fondement, mais enfin elle existe.

Pour ne froisser personne, et aussi parce que le Dépôt deviendrait insuffisant, il serait préférable d'avoir de nouveaux asiles, avec de nouveaux noms, une disposition et une surveillance telles que si un enfant était contaminé, au moment de son entrée, son affection ne fît pas tache d'huile.

Des deux mesures rationnelles que nous pouvons actuellement opposer à la diphtérie, l'isolement et la désinfection, la seconde a été mise en exécution dans tous les cas où elle était praticable. J'ai demandé, de plus, que la perméabilité des plombs fût assurée, que le nettoyage et la désinfection des lieux d'aisance fussent faits.

Je n'oserais établir une relation de causalité entre l'état de ceux de la maison de l'impasse du Châtelet et l'épidémie, mais il est probable que les émanations des matières fécales dans les escaliers et le mélange continuel d'odeurs nauséabondes à l'air inspiré, affaiblissant les enfants, diminuent leur force de résistance et augmentent la gravité des cas.

Telles sont, Monsieur le Préfet, les considérations qui me paraissent découler de l'enquête que j'ai faite sur votre invitation.

Permettez-moi, en terminant, de formuler le vœu que ces asiles d'isolement, dont je réclamais la création dès 1884, soient ouverts le plus tôt possible, soit par l'Administration, soit par la charité privée (1).

(1) Après avoir entendu la lecture de ce rapport, le Conseil émet le vœu qu'il soit créé, par les soins de l'Administration, des asiles d'isolement pour recevoir les enfants encore sains des familles pauvres, dans lesquelles un cas de diphtérie se sera déclaré.

Les enfants y seraient admis sur la déclaration du médecin traitant et pour un temps qu'il déterminerait à l'avance.

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