‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 21 sur 35 · CHRONIQUE DE DEUX ANNÉES · texte numérisé non relu

CHRONIQUE DE DEUX ANNÉES

Un usage en vigueur à l'Académie de médecine, probablement depuis sa fondation, veut qu'un des derniers membres nommés de la section d'hygiène soit chargé du rapport sur les maladies épidémiques qui ont régné dans le cours de l'année précédente. Lorsque cette tâche me fut dévolue en 1888, je l'acceptai avec plaisir, persuadé que c'était une excellente occasion de poursuivre les études d'hygiène et d'épidémiologie que j'avais entreprises depuis plusieurs années au sujet des maladies de l'enfance. Ma satisfaction ne dura guère ; on m'apporta une masse de documents telle qu'un seul homme, même robuste, eût pu difficilement la soulever. Il y avait là des relevés administratifs en belle anglaise, des notes parfois peu intelligibles, des rapports excellents peut-être, mais dont l'écriture était faite pour effrayer des gens auxquels les études paléographiques sont plus familières qu'à moi.

Je finis par m'habituer à l'idée que je devrais dépouiller tout cela ; mais j'avais beau me dire que ces documents étaient importants, curieux, pleins d'intérêt, je pensais malgré moi à un gigantesque pensum infligé par l'Académie à son rapporteur.

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En lisant et en classant, je perdis peu à peu cette impression. L'analyse estun merveilleux instrument à l'aide duquel on débrouille presque toujours les questions abstruses. Je n'avais nullement l'intention de chercher la solution des grands problèmes d'hygiène, d'épidémiologie et de pathologie générale auxquelles je devais toucher mais je voulais faire œuvre de bon et fidèle rapporteur ; je voulais que l'impression générale que je formulerais après avoir parcouru les travaux qui m'étaient soumis, fût une impression motivée et sincère ; deux moyens pouvaient seuls me conduire à ce but : l'analyse et le classement ; je les employai. Il n'y a pas une note que je n'aie lue, pas un calcul que je n'aie vérifié, pas un rapport que je n'aie dépouillé. Plus j'avançais, plus la besogne qui m'avait semblé rebutante devenait simple et attrayante ; les grandes divisions étaient faites, les subdivisions s'imposaient; les faits se groupaient; plus d'une fois mes classements artificiels du début se transformaient spontanément en classifications rationnelles. J'appris beaucoup dans ce voyage épidémiologique et je m'y intéressai à tel point que je résolus de le recommencer l'année suivante. L'Académie voulut bien m'en donner le moyen : elle me chargea sur ma demande de faire un second rapport dans le cours de l'année 1889. Peut-être aurais-je encore sollicité le même honneur si je n'avais craint d'être indiscret.

Quoi qu'il en soit, le Bureau de l'Académie m'a permis de faire l'usage que je voudrais des deux rapports une fois qu'ils seraient publiés dans les Mémoires, c'était là l'important. D'habitude une partie du travail est lue en séance publique vers la fin de l'année; les assis-

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCK

tants peu intéressés à rémunération d'une longue série de noms propres quittent discrètement la salle tandis que le rapporteur continue avec une régularité digne d'un meilleur sort. -Aux approches de cinq heures, le Président annonce qu'il est temps de lever la séance et que la lecture continuera à l'une des séances qui suivront; ce renvoi équivaut le plus souvent à une remise aux calendes grecques. Les documents sont, il est vrai, publiés, mais il y a peu de personnes qui le savent, il yen a moins encore qui les lisent. En m'autorisant, à tirer de mes deux rapports les éléments d'une étude personnelle, l'Académie m'a donc rendu un service dont je lui suis profondément reconnaissant.

Les paragraphes qui vont se succéder sont tirés des rapports en question, mais je ne me suis pas cru obligé de suivre servilement ni le texte, ni l'ordre. Écrivant en mon nom personnel j'ai mes coudées franches, car ce que je dis n'engage que moi ; je n'aurais en aucun cas songé à réclamer la même liberté d'allures lorsque je m adressais au Ministre de l'Intérieur au nom d'un corps savant. Ce qui me préoccupe actuellement, c'est le souci de l'exactitude ; s'il y a une erreur commise, un abus à signaler, plus on met d'énergie et de clarté en les dénonçant, mieux cela vaut ; les atténuations et les précautions oratoires n'ont ici aucune raison d'être. Nous avons donc fait une adaptation nouvelle plutôt qu'une reproduction des rapports; nous espérons que sous cette forme, ils intéresseront les personnes qui ont bien voulu jusqu'ici nous suivre dans nos études d'hygiène.

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