‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 22 sur 35 · ZÈLE ET DÉVOUEMENT DES MÉDECINS DES ÉPIDÉMIES · texte numérisé non relu

ZÈLE ET DÉVOUEMENT DES MÉDECINS DES ÉPIDÉMIES

MAUVAISE ORGANISATION DES SERVICES ADMINISTRATIFS AU POINT DE VUE DE L'HYGIÈNE, NÉGLIGENCES REGRETTABLES. — INDIFFÉRENCE DES POPULATIONS, NÉCESSITÉ D E LUTTER CONTRE ELLE.— PARALLÈLE ENTRE LES RAPPORTS DES MÉDECINS CIVILS ET CEUX DES MÉDECINS MILITAIRES.

Après avoir dépouillé les documents qui me furent donnés sur les maladies épidémiques de 1887. je ne pus m'empêcher d'éprouver un' vif sentiment d'admiration pour leurs auteurs. Rien ne montre mieux que cette collection de rapports quelle somme de dévouement, d'instruction et d'activité on trouve dans le corps médical français. La plupart sont l'œuvre de praticiens ayant une clientèle étendue; ceux-ci savent que si leur travail est utile, il est sans profit pour eux ; tous savent qu'il dormira dans les Archives d'une société savante, où ne le parcoureront que de rares chercheurs. Les médecins qui envoient des renseignements ne sont donc poussés ni par l'incitation du milieu, ni par l'espoir d'arriver à une légitime notoriété ; le seul sentiment du devoir les conduit à nous fournir ces données qu'on utilisera peut-être un jour, si l'on veut organiser scientifiquement l'hygiène publique en France.

L'érudition et le sens clinique, se retrouvent à chaque

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page et louer ces qualités, pourtant si rares, ce n'est adresser qu'un éloge insuffisant à nos confrères. Il est noble de dérober au repos quelques heures pour dépouiller des statistiques, aligner des chiffres, formuler des vœux destinés à rester stériles ; il est plus noble de courir au milieu d'un foyer infecté, de donner ses soins à, une population affolée, de lutter contre ses préjugés, de la protéger contre elle-même. Dans son rapport de 1884, M. Siredey racontait avec une éloquence émue l'histoire d'un praticien du Doubs aux prises avec une épidémie de variole dans une localité éloignée des grands centres, où la routine et l'ignorance opposaient une barrière infranchissable au progrès. Onpourrait appelercette histoire une histoire de tous lesjours. Les relations préfectorales mentionnent certains traits qui seraient bien à leur place dans les rapports adressés à l'Académie française à propos du prix Monthyon. J'en prends un au hasard : La variole éclate à Céreste, arrondissement de Forcalquier. Voici en quels termes s'exprime le Sous-Préfet au sujet du Dr Chassan, médecin de la localité: « Il est de mon devoir d'appeler sur sa belle conduite la bienveillante attention du Gouvernement. Par ses conseils, par l'influence morale que ses services désintéressés et sa longue carrière (cinq uante-quatre ans de pratique) lui ont donnée dans le pays, il a décidé plus de six cents personnes à se faire va< ciner ». L'honorable praticien est coutumier du fait. La récompense de ces cinquante-quatre ans d'abnégation, de dévouement, c'est... la satisfaction du devoir accompli ! !

L'initiative des médecins a donné au delà de ce que les plus exigeants seraient en droit d'en attendre.

Pourrait-on adresser le même éloge à l'organisation du service? déclarer que les efforts individuels sont solidarisés ; que chaque année amène une amélioration, qu'il est possible de prévoir la disparition des épidémies.

Nous sommes loin de cet idéal, nous semblonsmême si peu l'avoir en vue qu'en parcourant les rapports de mes collègues depuis dix ans, je trouve signalés des desiderata que vingt notes, faisant partie du dossier de 1 887, signalent presque dans les mêmes termes. Je ne veux point discuter à fond les imperfections de notre législation sanitaire. Il me paraît cependant difficile de ne pas mettre en relief le contraste attristant qui existe depuis un temps immémorial entre l'initiative privée et l'organisation publique. Nous voyons le mal, nous le touchons du doigt ; il y a des centaines, peut-être des milliers de familles qui ont éprouvé des deuils par le fait de la variole, de la fièvre typhoïde, de la diphtérie, etc. En tenant compte des données actuelles de la science, on arriverait à les réduire au minimum ; et l'on ne fait rien pour cela! Les savants étudient en vain ; les médecins se prodiguent inutilement ; la tradition, l'attachement aux habitudes font perdre le fruit de tant d'efforts. Je ne veux même pas parler des administrations ; en les blâmant collectivement, je formulerais une assertion sans preuve. Il y eut cependant un temps ou leur intervention fut parfois nuisible. Dans un travail du Dr Mauricet sur l'histoire des épidémies du département du Morbihan, on trouve de singuliers détails sur les rapports des médecins avec la préfecture; on les nommait au hasard et on les révoquait de même; les décisions prises à leur égard étaient basées sur des mo-

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tifs extra-professionnels, et bien souvent on leur signifiait leur congé, en oubliant de mandater leurs honoraires.

Ces tristes temps sont passés ; la plupart des rapports des Préfets sont bienveillants pour les médecins des épidémies. Ceux-ci, dans les plaintes et les blâmes qu'ils expriment, visent les populations et l'organisation ; jamais les administrations. Elles sont, j'en suis sûr, animées d'excellentes intentions, et font ce qu'elles peuvent pour faciliter la tâche des médecins ou les aider. Leur intervention est-elle toujours heureuse, toujours éclairée ? Si je m'en rapporte aux éléments que j'ai eus entre les mains, je suis disposé à croire le contraire. Malgré les lois, décrets et règlements, il existe un certain désarroi dans les préfectures sur les questions sanitaires ; il y a des tiraillements. J'en retrouve la trace dans beaucoup de documents. La plupart des Préfets agissant conformément à la circulaire ministérielle du 6 septembre 1855 concentrent les rapports des médecins d'arrondissement, et dressent une statistique générale d'après un plan uniforme. Pour beaucoup de départements, cette statistique est tout ce qui nous est parvenu ; les pièces qui ont servi à la faire ne sont point envoyées, de telle sorte que des chiffres capables d'éveiller l'attention de l'épidémiologiste sont pour nous des énigmes indéchiffrables. Si je prends une des plus explicites, celle du département de l'Ardèche, j'y trouve des dénominations qui ont disparu de la pathologie depuis un siècle : fièvres adynamiques, fièvres putrides, etc. La fièvre dite muqueuse d'Aubignas donne une mortalité de 50 p. 100. Dans la commune de Saint- Sauveur, arrondissement de Largentière,

sur vingt-deux enfants atteints de rougeole, vingt seraient morts ; au Burzet (1), il y aurait eu :

61 — de fièvres continues — 27

Ce qui porte à 138 le chiffre de la mortalité épidémique dans le cours d'une année. Je ne veux pas le contester, mais il faudrait l'expliquer. Les pièces justificatives font défaut, et nous devons nous borner à dire que le territoire du Burzet est néfaste ; que les épidémies finiront par le transformer en désert.

Ce n'est pas là la vraie conclusion d'un tel exposé; il prouve que les résumés statistiques de l'administration sont inutiles, lorsqu'ils ne sont pas accompagnés des documents à l'aide desquels on a pu les dresser, lorsque que nous ne savons rien sur l'origine des renseignements qu'on nous fournit, lorsque nous n'avons à propos des épidémies qu'un nom et un chiffre.

Dans d'autres départements le rapport du Préfet est en contradiction formelle avec des données parvenues en même temps que lui. Celui du Var, daté du 4 avril 1888. déclarait qu'il n'y avait eu aucune épidémie dans le département en 1887. L'Académie était mieux renseignée que l'administration locale, car elle avait reçu un rapport du Dr Bertrand sur une épidémie de dysenterie qui avait régné à Toulon du mois de mai au mois de novembre. Le Préfet de la Haute-Marne déclarait qu'il n'y a eu d epidé-

(1) Chef-lieu de canton, arrondissement de Largentière, 2,608 habitants.

553 cas de grippe

200 — de dysenterie 64 — de variole

avec 57 décès

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mie ni dans l'arrondissement de Chaumont ni dans celui deLangres. Et une note du Dr Cersoy, médecin des hôpitaux de Langres, montre que la fièvre typhoïde a régné épidémiquement dans deux communes, aux portes de cette ville.

Il est rare que les rapports tiennent le moindre compte de la population militaire. Nous avons des mémoires de premier ordre dont plusieurs ont été récompensés, relatifs à des épidémies,développées dans tel régiment, dans tel corps d'armée. Les statistiques préfectorales n'en disent rien. Existe-t-il donc une séparation si nette entre l'armée et le reste de la population, qu'une maladie sévissant dans les casernes y reste fatalement consignée ? Peut-on soutenir qu'il n'y a jamais eu d'échanges morbides ? Puisqu'il existe un service ayant pour but la réunion et la centralisation des renseignements susceptibles d'être utilisés contre les maladies épidémiques, il faudrait que les distinctions artificielles existant entre certaines fractions de la société disparussent momentanément. Ce serait déjà une grande imperfection si des documents aussi complets, aussi parfaits qu'ils peuvent 1 être étaient disséminés entre les différents Ministères, si les uns allaient à l'Intérieur, les autres au Commerce, les autres à la Guerre ou à la Marine.

Les statistiques des Préfets, quand elles existent — car elles n'existent pas toujours — laissent donc à désirer ; elles sont incomplètes, conçues d'après des plans différents, et inutiles. Mais je ne veux pas reprocher cet état de choses aux fonctionnaires eux-mêmes. Les médecins des épidémies sont les premiers à signaler les difficultés auxquelles se heurte l'Administration. Les mesures d'hygiène publique froissent les habitudes, grèvent les budgets. On se dit :

ÉTUDES D'HYGIÈNE PUHLIQUE

«Laissons passer la maladie, nous avons des chances pour qu'elle nous ménage et, par suite de cet égoïsme inné, on ne prévient pas l'Administration, ou on ne la prévient que tard ; les médecins n'ont pas de rapports directs avec elle, et les Maires ne veulent rien dire : on a vu la variole sévir quatre mois avant qu'on songeât aux revaccinations.

L'Administration déploie-t-elle toute l'initiative qu'elle pourrait déployer pour avoir des renseignements '? J'aime à le croire, mais je n'en ai pas la certitude. La variole a régné dans presque tout le département des Côtes-du- Nord : le médecin des épidémies d'un des arrondissements déclare qu'il y a des cas dans presque toutes les communes, mais que faute de renseignements il lui est impossible d'en dire le nombre. La statistique de l'arrondissement voisin est précise, nette, claire ; c'est une des meilleures et des plus complètes que j'aie eues. Son auteur, le D1' Ollivier, de Dinan, remercie vivement le Sous- Préfet du concours qu'il lui a prêté, et déclare que s'il a pu avoir les renseignements, c'est grâce à l'intervention de ce Sous-Préfet et à ses appels réitérés aux Maires.

Est-il possible d'admettre qu'il y ait eu bonne volonté dans une partie du département et mauvaise volonté dans l'autre ? que des magistrats municipaux se soient entendus pour laisser sans réponse les demandes de l'Autorité, tandis que leurs voisins fournissaient tous les renseignements qu'ils possédaient ? Cela n'est guère probable. Je crois plutôt que les deux Sous-Préfets avaient compris différemment leur rôle.

Malgré le zèle et la bonne volonté dont ils donnent chaque jour des preuves, on ne saurait dire que les médecins des épidémies suivent dans l'élaboration et la

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rédaction de leurs travaux les règles indispensables pour qu'on puisse en tirer parti. Il y a plus d'un demi-siècle que des comptes rendus annuels sont publiés par l'Académie de médecine. Ils devraient constituer un monument unique au monde : les Annales épiclémiologiques d'un grand pays. Le travail de classement et de synthèse qu'exige leur publication donnerait une idée toujours précise del'éclosion et de la marche de certaines maladies dans nos régions.

La plupart de nos correspondants sont plus nosographes qu'épidémiologistes. Les meilleures relations sont celles qui portent sur un milieu limité, sur un petit nombre de cas ; les bizarreries et les anomalies des processus sont analysées, discutées, mises en évidence avec un véritable talent. Il y a dans les rapports tous les matériaux nécessaires pour rédiger un excellent traité clinique des pyrexies infectieuses indigènes. Les enquêtes sur leur origine sont superficielles : presque toujours elles sont dirigées uniquement dans un sens : on devine une arrière-pensée doctrinale. Il est question aujourd'hui, par exemple, de la transmission de quelques maladies des animaux à l'espèce humaine. On en a parlé à propos de la diphtérie ; certaines relations, sont un plaidoyer sérieux en faveur de cette doctrine. La propagation démontrée de la fièvre typhoïde par les eaux potables fait oublier les autres conditions qui peuvent en provoquer ou en favoriser le développement. On défend ou l'on combat la théorie en vogue ; on ne songe guère à se demander si elle est applicable à tous les cas ou si elle est la seule applicable. En admettant que le bacille d'Eberth soit l'élément générateur, il est probable qu'il peut entrer par plus d'une porte ; qu'il peut sortir comme il est entré sans créer de

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colonies, sans compromettre la vitalité et l'harmonie des éléments anatomiques. Les mêmes réflexions peuvent être faites à propos de toutes les maladies ; le défaut de la plupart des enquêtes, c'est qu'elles sont conduites par une seule méthode et d'un seul côté.

Il existe une disparité frappante entre les travaux des médecins civils et ceux des médecins militaires. Si l'on voulait établir a priori une comparaison entre l'instruction professionnelle des uns et des autres, les présomptions seraient plutôt en faveur des premiers. D'habitude leur scolarité est plus longue ; leur pratique ne se limite point à un âge de la vie où l'individu possède toute sa vigueur physique, c'est-à-dire à l'intervalle compris entre la vingtième et la trentième année. Et pourtant un fait m'a paru indiscutable, c'est que les relations envoyées par les médecins militaires sont supérieures aux autres. Les renseignements sont précis, nombreux, les enquêtes conduites avec une méthode, une sûreté de main à faire envie aux juges d'instruction les plus habiles. La statistique bien ordonnée montre ce qu'elle peut montrer, elle est susceptible de rendre de réels services à ceux qui l'examinent à des points de vue différents. Cette précision présente un incontestable avantage; lorsque les médecins militaires tirent des conclusions à propos d'une théorie, on a les éléments nécessaires pour les approuver ou les improuver ; mais on ne saurait, en aucun cas, déclarer que leur opinion est sentimentale et n'a rien à voir avec les faits.

Je sais bien que les conditions de milieu et d'observation simplifient la tâche ; qu'il y a dans l'armée des moyens d'information nombreux auxquels on ne peut comparer

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aucune des faibles ressources dont disposent les médecins civils ; il y a même quelque chose de plus ; une discipline traditionnelle adaptée à ce genre d'étude. Le praticien ordinaire s'occupe d'épidémiologie, parce que les circonstances l'y obligent ou par curiosité scientifique. Cette branche des connaissances médicales est une partie intégrante de l'éducation des médecins militaires ; il est difficile d'admettre que l'enseignement à la fois objectif et savant qu'ils ont suivi à l'École d'application n'ait exercé aucune influence sur le développement des qualités réelles dont la plupart d'entre eux font preuve.

Je me suis placé à un point de vue un peu étroit pour critiquer l'organisation de notre service sanitaire. Celui qui est chargé de faire la comparaison et la synthèse de documents ne peut voir d'un bon œil des lacunes, des contradictions, des digressions qui l'éloignent du but. Ce but, c'est l'acquisition et la vulgarisation des connaissances susceptibles d'application. Nous ne sommes pas même les éclaireurs qui apprécient les forces et les ressources de l'ennemi ; nous sommes un simple bureau chargé de classer les renseignements à transmettre au commandement, c'est-à-dire à l'autorité administrative, en lui indiquant discrètement l'usage qu'elle peut en faire.

Il n'est pas prouvé que notre ingérence soit toujours la bienvenue. On a partout une aversion instinctive pour l'intervention de l'autorité, surtout lorsqu'elle est éloignée, lorsqu'elle impose un travail. M. Mauricet donne une curieuse pièce : c'est une protestation de plusieurs médecins contre l'intervention de leur confrère chargé du service des épidémies, dans des cas où il n'y avait que cinq ou six malades dans un village !

Les desiderata n'existent-ils que dans une partie circonscrite du service ? Un praticien peut être instruit, consciencieux, habile, et se résoudre difficilement à rédiger une observation ou à libeller un mémoire ; on entend dire, même par des gens bien intentionnés, qu'il existe un antagonisme réel entre les qualités du clinicien et celles de l'écrivain. Si l'on raisonnait de la même manière en épidémiologie, les meilleurs épidémiologistes seraient ceux qui écriraient le moins et qui agiraient le plus, les meilleurs rapports, ceux dans lesquels les colonnes de statistique ne renfermeraient qu'un mot : néant.

On trouve autant de lacunes et d'imperfections dans la manière de prévenir et d'enrayer les épidémies, qu'il y en a dans la manière de les décrire. L'expérience acquise est divisée et perdue ; la variole éclate dans le Nord, on intervient et tout s'arrête ; trois mois plus tard, elle éclate dans le Midi, c'est le cas de répéter ce que l'on a fait dans le Nord ; mais chaque région garde pour elle son expérience et l'enseignement qui en découle : on s'oriente comme on peut; on laisse aller les choses. A chaque instant nous sommes en présence de vicissitudes de cette nature ; on dirait qu'un fatalisme décourageant enraye tout. Au moyen âge, les grandes pestes étaient accompagnées de l'exode de malheureux qui fuyaient sans provisions, sans moyens de transport ; certains prétendaient entendre la trompette de l'ange exterminateur et leurs dernières lueurs d'espoir les abandonnaient ; ils se couchaient et mouraient où ils se trouvaient. Ce n'est plus le même sentiment qui cause aujourd'hui l'incurie dont on rencontre à tout instant les manifestations. Je croirais plutôt que la résignation

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renferme une forte part d'ignorante témérité. Le résultat est le même ; il n'y a pas de maladie plus facile à prévenir que la variole. J'ai relevé et additionné, pour tous les départements lenombre des décès donnés dans les feuilles préfectorales ; j'en ai trouvé plus de deux mille, et si l'on pouvait ajouter aux cas indiqués en bloc, tous ceux dont il n'est pas fait mention, on arriverait, j'en suis sûr, à un total au moins double. Ainsi, en 1887, cent ans après la découverte de Jenner, la petite vérole enlève annuellement près de quatre mille individus en France ! Elle coûte plus de vies qu'une bataille sérieuse. Et les rapporteurs de la Commission des épidémies à l'Académie reviennent chaque année sur les mêmes faits. Il est difficile de se défendre d'un profond découragement!

S'il y a quelque chose d'étonnant dans l'espèce, c'est que la diffusion ne soit pas plus générale encore. Si la maladie ne produit pas des malheurs comparables à ceux qu'elle produisit au début de la colonisation européenne, chez les aborigènes de l'Amérique du Nord, cela tient à ce que, chez nous, la prise de possession du sol est de date immémoriale et que les invasions se succèdent à des intervalles assez courts, pour que l'évolution de l'une d'elles fasse l'effet d'une vaccination collective et prémunisse contre les invasions ultérieures.

On remplirait un volume avec le récit des incuries, qui ont provoqué des épidémies. Il ressemblerait à ces lugubres chroniques qui défrayaient les veillées de nos pères. L'imagination n'aurait rien à inventer pour que le tableau fût hideux.

On sait pourtant bien ce qu'il faudrait pour diminuer le mal. Un varioleux arrive dans une localité : qu'on l'isole,

qu'on désinfecte ses effets, qu'on revaccine. Que fait-on ? Cela dépend de la région. A Grasse on emploie un moyen ingénieux: le Dr Éspitalier, médecin des épidémies, fut appelé pour voir un malade dans une voiture de saltimbanques. Trouvant un varioleux au milieu de cinq ou six personnes non vaccinées, il porte le fait à la connaissance du Sous-Préfet: le Sous-Préfet prévient le Maire, le Maire dit au Commissaire de police de prendre les mesures qu'il jugera convenables. Celui-ci ceint de son écharpe, s'approche à une distance respectueuse de la voiture, e* ordonne, au nom de la Loi, aux propriétaires de déguerpir. Les pauvres gens s'en vont droit devant eux sur la route de Cannes ; ils sont arrêtés au premier village et renvoyés d'où ils viennent. Cette fois, le Commissaire les dirigea sur la route de Draguignan, et on ne les revit plus. Ces pérégrinations d'une bande de Bohémiens varioleux nous montre d'une façon frappante la manière dont certaines municipalités entendent l'hygiène publique: « Allez mourir où vous voudrez, contaminez le voisin, ce n'est pas mon affaire, mais videz les lieux ». Voilà tout le Credo.

Ces voitures ambulantes qui viennent on ne sait d'où ne disent rien de bon aux populations ; elles s'en défient et n'ont pas tort; ce sont souvent des véhicules de germes morbigènes. L'épidémie de variole qui a tant éprouvé le département des Côtes-du-Nord en 1886 et 1887, avait été apportée à Saint-Brieuc par des saltimbanques. Dans vingt localités peut-être les choses se sont passées de la même manière.

Sur les rives des fleuves ce sont les bateaux qui transportent le mal. Dansunpays où on ne Pavait pas vu depuis

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1870, passe une péniche dont le patron en est atteint, une épidémie commence, et partout où le bateau fait escale, la variole sévit.De pareils faits se sont produits sur les canaux du Centre, du Nivernais, de Bourgogne.

Je ne sais quels sont les droits des Maires relativement aux voitures ambulantes et aux bateaux ; mais il me semble qu'il faudrait arrêter les unes et les autres, isoler les malades, désinfecter les objets qui leur ont servi et tenir les habitants restés sains en surveillance pendant un temps correspondant à la période d'incubation.

Laisser tout ce monde circuler librement, c'est commettre une hérésie sanitaire dont on est durement puni. Si le feu éclatait, laisserait-on un bateau brûler tranquillement au milieu d'autres bateaux au mouillage? Permettrait-on au propriétaire d'une voiture en flammes de la remiser près des granges pleines de fourrages? Et pourtant un incendie, si grave qu'on le suppose, ne menace guère que les propriétés, tandis que c'est aux personnes exclusivement que s'attaquent les épidémies. Les revaccinations coûtent peu, les frais d'isolement et de désinfection doivent-ils être supportés par les budgets communaux ou départementaux ?Je l'ignore.

L'isolement ! voilà encore un mot dont la signification est singulièrement entendue par les administrations hospitalières elles-mêmes. On reçoit à l'hôpital de Cosne un marinier varioleux ; on le met dans un cabinet comparable à ceux qui se trouvaient naguère à l'extrémité des salles communes de nos hôpitaux, et qui en 1870 constituaient notre seul moyen d'isolement. Au bout de deux jours, on réfléchit, et, comme l'éruption était discrète, comme l'état général était satisfaisant, on évacue le

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malade sur Nevers dans un compartiment de troisième classe! Autre fait :1e Dr Turgis relate l'histoire d'une petite épidémie de variole développée dans une famille des environs de Falaise, à Fresnay-la-Mère ; l'affection avait été apportée par la fille aînée revenue malade à la maison. Elle était infirmière à l'hôpital de Caen et n'était pas vaccinée !

Il est difficile, je le sais, de prendre des précautions contre les gens qui partent d'une localité contaminée et s'en vont au loin ; personne ne songe à rétablir les cordons sanitaires à l'intérieur ; mais lorsque des équipes d'ouvriers arrivent dans un milieu contaminé ou lorsqu'ils en viennent, ne peut-on les soumettre collectivement à la revaccination ? Le D1' Mathieu de Vassy, déclare tristement, à propos d'une épidémie àJoinville, qu'il est impossible d'en prévoir la fin par suite du mouvement de la population flottante, auquel donne lieu la construction d'une ligne de chemin de fer. Il me semble qu'on pourrait obliger la Compagnie à établir un service de vaccination permanente, et à en faire profiter ses ouvriers (1).

C'est grâce à ce système d'incertitude, de résignation, que les foyers s'irradient, que la propagation se fait, non de proche en proche, mais de loin en loin, au hasard des mouvements de la population ouvrière ; c'est ainsi que des manœuvres des Côtes-du-Nord ont porté presque en même temps la variole dans l'arrondissement de Vire et dans certaines communes de celui de Nantes. Je n'ai parlé jusqu'ici que des erreurs administratives, auxquel-

(1) Après la lecture de ce rapport j'ai appris qu'un service de cette nature avait été organisé par la Compagnie Paris-Lyoti-Mcditerranèe. Il serait à désirer que cet exemple fût suivi par les autres compagnies.

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les il est facile de remédier. Il s'en faut de beaucoup qu'on en rencontre uniquement en ce qui touche à la variole.

La rougeole se propage surtout dans les écoles ; si on les ferme après les premiers cas assez longtemps, il n'y a pas d'épidémie ; mais on ne les ferme pas, tous ceux qui sont en état de réceptivité sont pris. La maladie s'étend même aux. adultes; un soldat en permission vient dans sa famille, il prend les germes du mal près d'un de ses frères et le porte à la caserne. Il n'y a presque pas d'épidémies de rougeole qui n'aient fait des victimes parmi les militaires ; on est coupable de ne rien faire pour les prévenir.

La prophylaxie de la fièvre typhoïde est dispendieuse et incertaine. Le grand véhicule du contage c'est l'eau, et l'on ne sait pas si elle est dangereuse, on ne connaît pas le moyen d'éviter le danger. Il est impossible d'imposer à toutes les municipalités des travaux de canalisation pour le captage et la distribution de bonnes sources ; ce qu'on peut demander, c'est que, lorsqu'il existe un service public des eaux, ce service soit sérieusement fait. Au mois de mars dernier, une épidémie de fièvre typhoïde sévit à Saint- Ghinian (chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint- Pons, Hérault, 2,800 habitants). D'après le Dr Sicard, médecin des hôpitaux de Béziers, auquel nous devons une relation extrêmement remarquable de cette épidémie, le dixième au moins de la populatiou fut pris. Il existait à Saint-Chinian un service des eaux. M. Sicard donne de curieux détails sur la manière dont il est entendu :

« Au point de jonction de l'Illiouvre et du Vernazobres

se trouvent la prise d'eau de Saint- Chinian et les filtres. L'eau part de cette prise, et se rend par une canalisation spéciale qui longe le lit de la rivière, dans un bassinréservoir dominant la ville au sud et alimentant les fontaines publiques.

« Malheureusement les abords de ce réservoir servent de lieux d'aisances à toute la population et sont littéralement couverts de matières fécales. Il règne autour de l'édifice et dans son intérieur une odeur nauséabonde et caractéristique. A cette cause déjà si importante de contamination venait s'en ajouter une autre beaucoup plus sérieuse au moment où j'ai visité ce réservoir. L'employé municipal préposé au nettoyage quotidien du bassin et de ses abords se servait à cet effet de deux gros balais de genêt ; seulement il ne trouvait rien de mieux à faire, la besogne finie, que d'enfermer dans l'intérieur du bassin ses instruments encore tout souillés par les déjections qu'ils avaient servi à enlever; de sorte que, le bassin étant plein, les balais baignaient complètement dans l'eau filtrée dont s'alimentait la population. »

Ces lignes se passent de commentaire ; pour la diphtérie même négligence. Le Dr Darolles, de Provins, a vu une épidémie entretenue et propagée par une religieuse institutrice qui, par suite d'une affection peu éclairée pour ses élèves, ne manquait pas d'aller voir chaque jour celles qui étaient atteintes.

Nous sommes aussi peu et aussi mal organisés que possible pour combattre les épidémies en France. Le service des revaccinations , tel qu'il est fait, ne fournit que des approximations dont il est difficile de dire la valeur; les dispositions législatives actuelles sont insuffisantes et on

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applique sans conviction comme sans méthode celles qui existent. Je répète ce qu'ont dit, ce que disent la plupart des médecins des épidémies : pour que nous luttions contre les maladies qui peuvent semer au loin la mort et la ruine, il faut que les pouvoirs publics nous fournissent des armes, et qu'ils ne laissent pas s'émousser entre leurs mains celles qu'ils possèdent.

TEAVAUX EÉTEOSPECTIFS ET TEAVAUX GÊNÉ EAUX

HISTOIRE DES ÉPIDÉMIES DE L'ARRONDISSEMENT DE CHAUMONT, DE LA COMMUNE DE PUTEAUX. — LES ÉPIDÉMIES ET L'HYGIENE DANS LE MORBIHAN AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI. — L'HYGIÈNE PRIVÉE DANS LE MORVAX ET LES BASSES- ALPES. — L'HYGIÈNE PUBLIQUE DANS UN PORT DE GUERRE. — LE SERVICE DES EAUX POTABLES A CHERBOURG. — L'HYGIÈNE MILITAIRE. — HISTOIRE SANITAIRE D'UN RÉGIMENT PENDANT DIX ANS. — ÉPILOGUE A L'HISTOIRE DD CHOLÉRA DE TOULON ET MARSEILLE EN 1884. — LE CHOLÉRA AU TONKIN.

On aurait tort de ne pas tenir compte des renseignements que fournissent les mémoires historiques : une épidémie surgit, une enquête est faite et on prend des mesures. Si l'épidémie antérieure est de date récente, si le souvenir en est vif, on s'inspirera pour les mesures nouvelles de celles qui ont été prises alors ; on remonte rarement de plusieurs années en arrière et c'est fâcheux.

Autrefois la fièvre typhoïde était inconnue au Havre ; en 1868 le nombre des cas était insignifiant. Aujourd'hui, c'est une des maladies les plus fréquentes ; rien ne fait supposer que le mouvement de la population ait eu pour résultat l'immigration d'un certain nombre d'individus prédisposés à la dothiénentérie ; on boit les mêmes eaux ; on s'alimente de la même manière ; les nouvelles mai-

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sons sont bien construites ; les nouvelles rues sont plus larges que les anciennes. Pièces en main, le Dr Gibert prouve que l'augmentation de la fièvre typhoïde au Havre tient à un état de choses qui n'existait pas et s'est produit dans le cours des dix dernières années.

Les travaux historiques présentent donc plus qu'un intérêt de curiosité. Si nous prenons le mémoire du Dr Mauricet (de Vannes), nous y trouvons des données sur des calamités qu'on ne reverra plus, comme le typhus d'Auray, causé peut-être par la répression sanglante qui suivit le désastre des chouans à Quiberon ; nous y trouvons aussi tous les renseignements que l'auteur a pu recueillir sur la variole, la rougeole, la scarlatine, la fièvre typhoïde et la dysenterie : tous les ans ces maladies se présentent dans une partie ou clans une autre du département. En rapprochant les circonstances qui ont provoqué ou favorisé leur diffusion, on constate un cachet de régularité et de fatalité qui rendrait la prophylaxie facile, si l'on attaquait le mal avec des forces organisées. Ce que M. Mauricet a fait pour le Morbihan, M. Malaingre (1) l'a fait pour l'arrondissement de Chaumont. Son travail comprend une part qui appartient, il faut l'espérer du moins, au passé, Thistoiredu choléra en 1832, 49, 54 ; du typhus exanthématique, apporté par les prisonniers de guerre ou répandu par l'invasion de 1814.

Mais l'histoire des maladies infectieuses, indigènes, n'est pas finie. En 1870-71 la variole a été un véritable fléau; de 1815 à 1823, l'auteur a pu compter quinze épi-

(1) Histoire <1<js épidémies de l'arrondissement de Chaumont. Thèse de Paris, 1887, XXXVI.

démies de fièvre typhoïde dans l'arrondissement ; et la maladie est aussi fréquente et aussi grave qu'elle l'ait jamais été.

La lecture du travail du Dr Ledé (1) portant sur un milieu plus restreint, sur un temps plus limité, conduit à de tristes réflexions. Dans une commune importante — un centre industriel situé aux portes de Paris — à Puteaux, la population ne s'accroît que par l'immigration ; la natalité ne peut compenser la mortalité? On frémit pour l'avenir de la patrie en songeant aux conséquences d'un pareil état de choses. Les maladies infectieuses épidémiques sont la cause principale, on pourrait presque dire la cause unique de ce résultat. « La mortalité au-dessous de cinq ans est de 41,5 p. 100 de la mortalité générale. La mortalité par maladies épidémiques au-dessous de vingt ans est de 15,85 p. 100. Cette mortalité au-dessous de cinq ans est de 12,34 p. 100. La diphtérie cause 32 p. 100 des décès ; la fièvre typhoïde cause 30 p. 100 des décès par maladies épidémiques; la rougeole, 14,70 p. 100, etc. »

L'analyse des documents historiques prouve que de toutes les forces qui contribuent à provoquer les épidémies, la plus sérieuse est l'infériorité du développement intellectuel. A quoi sert la découverte de Jenner à une population qui refuse systématiquement le vaccin? A quoi servent les mesures de police si les délinquants peuvent compter sur la complicité de ceux qui doivent les faire appliquer? Une croyance superstitieuse suffit pour entraver l'action des pouvoirs publics. Vers la fin du siè-

(1) Elude sur te* maladie* épidémiques de In, commune dr Puteaux, de 1815 à LS8S. Mémoire manuscrit.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

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clo dernier une épidémie grave sévit aux environs de Vannes ; onl'enraye en déplaçant le cimetière. Mais les paysans n'acceptèrent ce changement qu'avec répugnance et ' aussitôt qu'ils le purent, ils se mirent à enterrer leurs morts dans l'ancien champ de repos .

« 11 se manifesta, au printemps de 1785, une épidémie très sérieuse, — disait Aubry, médecin chargé par les administrateurs du département du Morbihan, d'étudier l'épidémie dans la commune de Sursur, distante de Vannes de trois lieues, — elle emporta plusieurs de ses habitants. J'y fus envoyé par le Gouverneur ; à mon arrivée le cimetière était rempli d'inhumations récemment faites. Pour placer les nouveaux morts, le fossoyeur se trouvait obligé de creuser dans des endroits où l'on avait inhumé il n'y avait pas plus de quatre mois. Je criai contre ce pernicieux abus ; j'exposai aux habitants, auxprêtres de l'endroit, à l'évêque Amelot les dangers terribles auxquels leurs principes exposaient le pays. Paroles perdues ! Rien ne put leur faire entendre raison. Je m'adressai au Parlement pour qu'il usât de son autorité. Il fallut toute la force d'un arrêt rendu le 1 1 mai de la même année pour éteindre le foyer pestilentiel, et le fléau cessa aussitôt. »

« Les habitants ne me pardonnèrent pas cette insulte faite, disaient-ils, à la religion ; je fus menacé et j'aurais été sûrement assassiné alors, si mes affaires m'avaient obligé de parcourir la nuit leur territoire. Qu'ont fait depuis ces malheureux fanatiques ? Profitant des troubles de la Révolution et comptant sur l'impunité, ils ont abandonné depuis environ trois ans le cimetière que leur avait donné la loi pour revenir à celui dont l'infection les empoisonnait en 1785. »

La même routine s'oppose à l'amélioration de l'hygiène de l'habitation et de l'individu ; dans les trois quarts des villages des barricades de fumier défendent les portes ; le purin transforme les rues en cloaques, en ruisseaux fangeux. C'est, dira-t-on, un état de choses que les nécessités agricoles exigent ; mais elles n'exigent pas la malpropreté et l'encombrement et on les rencontre un peu partout. Les médecins des départements bretons sont unanimes ; l'habitation du paysan, de l'ouvrier des petites villes est une reproduction exacte de la hutte qu'on trouvait dans le même pays au temps du bon roi Judicael. Voicila description que donne de celles de Plouhinec, grosse commune de 5,000 habitants du département du Finistère, le Dr Emile Hébert : « L'entrée des maisons communique de chaque côté avec un petit couloir où s'ouvre une pièce ; le rez-de-chaussée ne comporte ni plancher ni dallage, d'où l'impossibilité d'étancher le sol et de faire disparaître l'humidité constante de ce dernier. L'intérieur de ces chaumières est habituellement d'une malpropreté invraisemblable. En bas, à droite est la pièce principale qui sert de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour une partie de la famille ; à gauche se trouve une autre pièce qui sert également de chambre à coucher, mais aussi d'étable quand la situation pécuniaire de la famille n'a pas permis d'en construire une indépendante de l'habitation principale. Aux murs de ces pièces sont fixés les fameux lits-bahuts, presque invariablement employés dans nos campagnes bretonnes. »

Le Dr Fouquet, de Vannes, a tracé un tableau d'une vérité frappante de l'état d'un malade atteint d'une fièvre grave, conservé et traité dans un pareil milieu : « Si nos

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éminents professeurs pénétraient comme nous dans nos pauvres fermes du Morbihan, s'ils voyaient nos typhoïsants enfermés dans des lits-armoires, couchés sur des draps toujours les mêmes pendant toute la durée de la maladie, sou illés partout de matières fécales fraîches ou desséchées, étendus sur de la paille ou de la balle d'avoine en fermentation et déjà réduites à moitié à l'état de fumier, vous pouvez croire qu'ils ne nieraient pas qu'il y a danger certain, évident, incontestable, à séjourner là, sinon à cause du malade lui-même, du moins à cause de ce foyer éminemment infectieux créé par lui ».

On pourrait expliquer cet état de choses par la rigueur des temps et la dureté du labeur quoditien ; ce sont là des facteurs importants, mais celui qui prime tout, c'est l'apathie intellectuelle, le fanatisme résigné. On végète dans des masures sans songer à les tenirs propres, à leur donner un peu d'air et de lumière, parce qu'on y a toujours vécu ou que les parents et les ancêtres y ont vécu. L'acuité psychique est insuffisante pour s'élever à la conception du mieux, la somme d'activité individuelle est trop faible pour que des efforts sérieux soient tentés dans le but de l'atteindre.

Il s'en faut de beaucoup malheureusement que l'insalubrité de l'habitation soit particulière à la Bretagne. Voici ce que le Dr Favelier écrit à propos de certaines localités des parties montagneuses du Morvan : « Les mœurs patriarcales brillent souvent d'un bel éclat dans ce pays : les nouveaux ménages et les anciens habitent fréquemment une grande salle commune, mal aérée, et autour de laquelle sont alignés G, 8 et jusqu'à 10 lits, où s'entasse la nuit toute la nombreuse famille ; existence

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assurément louable au point de vue affectif, heureusement purifiée par l'air vif des montagnes, mais où l'on rencontre néanmoins une promiscuité qui semble tout le contraire de l'hygiène. »

Dans les Basses- Alpes, les conditions sont plus mauvaises encore. Une épidémie meurtrière de fièvre typhoïde éclate à Eyruis, bourg de 700 âmes, situé dans l'arrondissement de Forcalquier. Le Dr Eugène Bernard, médecin des épidémies, est frappé dès sa première visite de Pincroyable malpropreté des maisons. « La plupart sont bâties sur des écuries qui servent à la fois d'égouts et de fosses d'aisances. C'est là que les déjections sont jetées. Aussi ne serait-il pas étonnant si une nouvelle épidémie se produisait au printemps prochain comme en automne, au moment où l'on enlève les fumiers. »

Les réflexions auxquelles conduisent les travaux historiques sur l'épidémiologie sont loin d'être consolantes. Sans doute nous ne connaissons plus les pandémies des derniers siècles, mais malgré tous les progrès réalisés dans l'étude des sciences biologiques, malgré les règlements, malgré les arrêtés préfectoraux, malgré le dévouement des médecins, l'éducation hygiénique des masses est à peine ébauchée ; le progrès est si lent, qu'il est imperceptible, et nous sommes encore hors d'état de prévoir le jour où l'insouciance et le mépris des données les plus simples fournies par l'expérience ne constitueront plus un danger permanent pour l'individu et pour ses voisins.

Dans les grandes villes même tout n'est pas pour le mieux : MM. Dardignac et Collignon se sont efforcés de montrer l'influence de la qualité des eaux bues à Cher-

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bourg sur la santé de la population et des troupes. Cellesci occupent quatre casernes et trois forts (il est question exclusivement ici de l'armée de terre). L'eau potable est fournie par des citernes, par les sources du grand polygone, de la fontaine Rose et de la Divette ; l'eau des citernes est bonne, celle de la fontaine Rose est suspecte, celle de la Divette ne vaut rien. Cette petite rivière naît dans les collines clu Briquebec, reçoit à Cherbourg les eaux du Trottlebec et se jette dans le port marchand après un trajet de 17 kilomètres ; elle est souillée par les détritus des villages de Sotteville, Saint-Christophe, Tourteville-le-Pont, la Souanerie, et d'un grand nombre de hameaux, de fermes et de moulins. Profondément encaissée, elle devient torrent au moindre orage ; ses eaux troubles, fangeuses, charrient quantité d'engrais jetés à la surface des terres ; elles sont particulièrement dangereuses en ces moments-là. On les emploie à tous les usages ; il y a plus de cent ans qu'on en boit à Cherbourg. MM. Dardignac et Collignon ont retracé magistralement l'histoire de l'approvisionnement de la ville ; ils ont fait la critique des travaux entrepris à l'aide de documents qu'ils ont trouvés dans les archives du génie et de la marine.

Quand Cherbourg était un petit port de pêcheurs, on buvait l'eau des puits et des citernes; lorsqu'en 1780 l'ancien arsenal fut créé, on s'aperçut que la quantité serait insuffisante ; les ingénieurs captèrent l'eau de la Divette pour l'arsenal ; la dérivation fut faite à 4 kilomètres de la ville, près du pont du Conan. En 1850, la municipalité entreprit de nouveaux travaux ; elle prit de l'eau en amont du confluent du Trottlebec. Les troupes et le personnel

H(j ÉTUDES D'HYGIÈNE PUBLIQUE

de la marine n'en ont pas d'autre ; au contraire, l'armée de terre, à l'exception des deux fractions du Val-de-Saire et du Roule (une seule compagnie habituellement, jamais deux complètes) et d'un bataillon logé au fort de Querqueville, boit les eaux de la fontaine Rose. Celle-ci fut captée à la fin du siècle dernier : les devis primitifs parlaient de trois sources, de conduites en bois de chêne : grâce à l'obligeance du chef du génie, MM. Dardignac et Collignon ont pu s'assurer par des fouilles qu'il n'y a plus trace de cette disposition, si tant est qu'elle ait jamais existé. On ne doit donc pas tenir compte des causes d'insalubrité qui eussent pu venir de ce coté ; malgré tout, les sources de la Rose renferment des sels calcaires dont elles n'ont pu se charger dans les couches géologiques qu'elles parcourent ; ce seraient de simples débris de démolitions, servant aux amendements agricoles ; or « là où peuvent s'introduire des principes minéraux solubles, peuvent parvenir des organismes inférieurs, spores ou bactéries ».

Les conditions d'alimentation de la population militaire et maritime devraient cependant la protéger contre les influences nocives tenant aux eaux potables : « Nos contingents, disent les auteurs, sont fournis par la Normandie et la Bretagne, pays à cidre. A Cherbourg cette boisson est peu coûteuse ; beaucoup de nos hommes, ceux du moins qui en ont les moyens, ne boivent qu'exceptionnellement de l'eau, ils préfèrent s'imposer une petite dépense pour consommer du cidre à leur repas. Les cantines vendent peu de vin, assez peu d'eau- de- vie, mais débitent des quantités relativement considérables de cidre. » Tout cela est vrai pour la marine comme pour

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l'armée. La statistique montre ce qu'il faut penser de l'immunité qu'on aurait pu espérer : 11 y a 10 ans, sur un effectif de 7,575 hommes, 2,203 entrèrent à l'hôpital pour fièvre typhoïde, et il y eut 318 décès ; 2,286 hommes appartenant à l'armée de terre n'auraient eu que 257 malades et 52 décès. D'où l'on tire les chiffres suivants :

Armée de terre.

Morbidité 11,2 p. 100

Léthalité.... 2,27 —

Marine.

Morbidité 36,8 —

Léthalité 5,03 -

Les auteurs font remarquer avec raison que les éléments qui ont fourni ces proportions sont loin d'être audessus de tout reproche, et que, pour l'armée, les résultats donnés sont plus favorables qu'ils ne devraient l'être : « en tout cas, l'écart observé est trop considérable pour pouvoir être rapporté uniquement aux causes généralement acceptées, c'est-à-dire à la prédisposition morbide qui peut résulter de la fatigue subie aux colonies par une portion de l'effectif de l'infanterie de marine ».

La véritable cause, c'est que les matelots et les troupes de marine boivent de l'eau de la Divette ; tandis que par bonheur cette eau n'est distribuée qu'à une faible portion de la garnison. La caserne du Val-de-Saire, puise son eau potable à la Divette ; la proportion de fièvres typhoïdes y est énorme ; sa réputation est faite parmi les soldats. Dans le cours de l'été dernier une nouvelle démonstration a été fournie par un de ces épisodes annuels qui ont un si triste retentissement sur l'état sani-

taire. « Après les fortes pluies d'orage de la dernière décade d'août, le sol lavé par la masse d'eau tombée en quelques jours a vu une grande partie de ses engrais, les impuretés jetées à sa surface,, et, en un mot, les souillures les plus diverses entraînées dans les eaux de la Divette. Aussitôt on remarqua quelques cas de typhoïde

dans les diverses casernes du Val-de-Saire ; puis

brusquement les cas devinrent si nombreux que les ca* sernements de l'infanterie de marine ont dû être évacués; plus de 60 malades ont été hospitalisés en quelques jours ; tous appartenaient à cette partie de la population militaire (infanterie de marine, artillerie, équipages de la flotte, etc.) dont les casernements sont alimentés par les

eaux de la rivière Bien mieux, l'armée de terre, dont

un seul des quartiers, le quartier du Val-de-Saire (une demi-compagnie et les ordonnances) s'alimente en eau de la Divette, a déjà eu trois atteintes de fièvre typhoïde, ce qui est considérable pour un effectif aussi réduit ».

Il est probable que la même cause contribue à imprimer à la dysenterie le caractère endémo-épidémique qu'elle présente à Cherbourg. Ce n'est point, comme en d'autres endroits, une affection saisonnière, une sorte d'entéro-colite accidentelle, due en partie à l'action du froid, en partie à l'ingestion trop copieuse de fruits peu mûrs. La dysenterie de Cherbourg ressemble à celle des pays chauds. Il n'y aurait rien d'extraordinaire, si on ne l'observait que chez les marins qui en reviennent, chez des soldats rapatriés des postes de l'intérieur de l'Afrique ; mais elle frappe la population civile, atteint les conscrits comme leurs camarades de la classe. Cet état de choses, grave en tout temps, le deviendrait beaucoup

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plus à une époque de mobilisation, « Cherbourg est le centre du camp retranché du Cottentin; on accumulerait en ville et aux environs une trentaine de mille hommes. Nous ne pouvons malheureusement pas douter que les déplorables conditions hygiéniques qui résultent de ce que nous avons exposé, ne se traduisent bientôt par l'explosion d'épidémies d'autant plus redoutables que tout concourrait en pareil cas à en accroître le développement ».

Un mémoire de M. Tartière sur l'état sanitaire du 8e régiment de hussards, de 1874 à 1888, est un des seuls qui aient été jusqu'ici conçus d'après le plan adopté par lui. Les historiques des régiments sont en honneur dans l'armée ; qu'une troupe dont l'unité et l'autonomie persistent, bien que ses éléments se renouvellent presque chaque jour, tienne à avoir ses annales et ses titres de noblesse, c'est une tendance légitime ; c'est la plus noble des manifestations de l'esprit de corps. Il est bon que les événements plus modestes que les faits de guerre soient également enregistrés. L'histoire sanitaire, écrite telle que l'a comprise le D1' Tartière, est un travail d'une incontestable utilité ; elle intéresse le corps de santé de l'armée, car, comme le dit justement l'auteur, la médecine appliquée à de grandes réunions d'hommes doit être plus prophylactique que curative. Mais si l'idéal de l'officier de santé était autrefois de réduire au minimum le nombre des journées d'hôpital, il se trouve aujourd'hui en présence d'un problème qui n'a probablement pas encore été posé sérieusement. En notre temps de service obligatoire et de gros effectifs, quelle influence exercera sur la durée moyenne de la vie et la santé ultérieure des individus leur

ÉTUDES d'HYGIÈNK PUJiLIQUE

passage à la caserne ? On n'aura chance de donner une réponse vraisemblable que si l'on a pu réunir et dépouiller un nombre respectable de mémoires analogues à celui de M. Tartière.

Le 8e régiment de hussards fut placé en 1871, après la guerre franco-allemande, au camp de Roquencourt. En 1873, il va tenir garnison à Fontainebleau ; au mois d'avril 1875 il se rend en Algérie, revient à Lyon en novembre 1877, arrive à Vienne où il est encore en novembre 1886. M. Tartière a passé en revue son état sanitaire en 1888 : il étudie les maladies d'origine atmosphérique et tellurique, les affections professionnelles, les maladies épidémiques et en particulier la fièvre typhoïde. Tous ces chapitres renferment de bons tableaux, des relevés irréprochables ; malheureusement l'auteur s'est placé à un point de vue si objectif qu'il est difficile de le suivre. Tout homme incorporé en 1874 au 8e régiment de hussards était de facto soumis à l'influence de certaines causes morbigènes. La statistique permettait de prévoir combien il avait de chances d'être touché et combien il en avait d'échapper. Les mêmes causes existaient-elles en 1888 ? Produisaient-elles les mêmes effets ? C'est ce que les tableaux eussent dû montrer. S'il n'y a pas d'amélioration on est contraint de reconnaître que, pendant 15 ans, malgré les changements d'organisation, malgré les efforts des pathologistes et la révolution des théories, l'hygiène militaire est restée stationnaire. Si, au contraire, on arrive à prouver qu'il y a eu dans ce laps de temps une amélioration réelle, il suffit de persévérer dans la voie où l'on s'est engagé. « La grande moitié des journées de maladie d'un régiment de cavalerie, dit M. Tartière, provient de causes

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