‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 24 sur 35 · LES FIÈVRES ÉRUPTIVES · texte numérisé non relu

LES FIÈVRES ÉRUPTIVES

A. — LA VARIOLE EN 1887. — DANGERS DE CONTAMINATION. — ME- SURES POUR LES ATTÉNUER - LA NÉCESSITÉ DES ENQUÊTES ET DE LA PUBLICITÉ. — LA VARIOLE DANS LA NIEVRE. — UNE ÉPIDÉMIE ARRÊTÉE PAR L'INTERVENTION D'UN MÉDECIN. — IN- FLUENCE NÉFASTE D'UN ANTIVACCINATEUR. — INSUFFISANCE DES MESURES PRISES DANS LES ADMINISTRATIONS. — KETAKD DANS LES RENSEIGNEMENTS DONNÉS A L* AUTORITÉ, DANS L'APPLICATION DES MESURES PROPHYLACTIQUES. — LA VARIOLE EN 1888. — IMPORTA- TION PAR MER A DUNKERQUE. — LES ÉPIDÉMIES DES DÉPARTE- MENTS DU NORD, DE L' AISNE, DU MORBIHAN, DES LANDES, DES HAUTES-PYRÉNÉES, DES PYRÉNÉES-ORIENTALES, DE L'HÉRAULT, DE LA DROME, ETC. - LEUR ORIGINE ET LEUR DÉVELOPPEMENT. — CONCLUSIONS.

La variole n'est probablement pas près de disparaître du sol français. Si nous avions les éléments d'une statistique précise, elle nous fournirait de tristes révélations.

La recette pour l'éviter est pourtant simple: N'ayez pas de rapports avec les varioleux et faites-vous revacciner. Il n'est pas toujours facile d'appliquer cette formule si claire. Les voyageurs qui allaient de Cosne à Nevers, le jour où un batelier en pleine éruption fut transféré d'une ville à l'autre dans un compartiment de troisième classe, ne le pouvaient pas : on entre dans une boutique, peutêtre y a-t-il un varioleux dans la pièce à côté, on n'en sait

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

rien, on est contaminé. Le Dr Blanquinque cite le cas d'un individu qui le fut après avoir ouvert par mégarde la chambre d'un malade. Le Dr Fichot, de Nevers, rapporte un fait aussi frappant : un jeune homme prend un costume neuf qu'il avait commandé, chez le tailleur qui a la variole. Il en est atteint. Une personne la gagne à un enterrement. En Hollande, en Suède, en Allemagne, toute maison envahie doit porter une plaque qui l'indique. Chez nous, le voyageur obligé de passer la nuit dans une auberge n'est même pas sûr que la veille un autre voyageur varioleux n'ait pas occupé la même chambre, le même lit. A Céreste la maladie fut apportée par un ouvrier piémontais qui avait couché dans une cantine où elle était.

L'examen des rapports envoyés à l'Académie en 1888 m'a conduit à la triste conviction qu'il est presque impossible de suivre en France quand on le voudrait, les deux règles prophylactiques formulées. On ne demanderait pas mieux que d'éviter le contact des varioleux, mais on ne sait pas où il y en a ; on consentirait à se faire revacciner s'il y avait des services réguliers de re vaccination, mais il n'y en a pas. Nos correspondants sont presque unanimes dans leurs plaintes : 1° Ils sont prévenus trop tard ; 2° pour l'application des mesures prophylactiques, les moyens de publicité dont ils disposent sont insuffisants ; 3° ils ne peuvent pas compter sur l'initiative des administrations et des individus. Tout cela est vrai, tout cela est regrettable. Les doctrines politiques les plus bizarres trouvent des apôtres ; l'hygiène publique n'en trouve pas. Dans les communes, les seuls moyens depublicité sont l'affichage et l'annonce à son de caisse. Faibles moyens ! On ne lit guère les affiches, on ne comprend pas

le texte que psalmodie le garde-champêtre. Il y aurait un procédé plus efficace, mais on ne peut parler qu'avec réserve, c'est la publicité à l'église. L'autorité ecclésiastique dispose d'un personnel discipliné, répandu sur tout le territoire. Des habitants d'une commune, les curés sont ceux qui connaissent le plus vite l'apparition des maladies épidémiques, et sont le mieux en mesure d'en suivre les phases. Aucun médecin ne parle de renseignements fournis par eux. Y a-t-il ignorance ou mauvaise volonté de leur part ? En aucune façon. Malgré les divergences d'opinion qui peuvent les séparer, l'ecclésiastique et le médecin se rencontrent chaque jour près des malades. Si le premier ne prête pas son concours pour la prophylaxie des épidémies, c'est qu'il n'y songe pas ; c'est qu'on n'a pas pensé à utiliser les services qu'il peut rendre. En notre temps de luttes doctrinales sans merci, il y a aussi loin de la préfecture à l'évêché, qu'il y avait au dix-septième siècle de Genève à Rome. Serait-il donc si difficile que l'administration ecclésiastique organisât un service de renseignements; qu'elle transmit par l'intermédiaire du Préfet ceux qu'elle aurait recueillis aux médecins des épidémies ; qu'elle reçût par la même voie leurs communications et leur donnât la publicité par le moyen dont elle dispose, c'est-à-dire par la lecture au prône. Traiter d'impie cette manière de voir, ce serait faire bon marché des traditions de l'Église. Avant l'organisation actuelle de la société civile, l'assistance hospitalière n'était-elle pas exclusivement entre ses mains ? Aux époques des grandes épidémies, le personnel des lazarets n 'était-il pas fourni par le clergé régulier ? Je ne crois pas qu'on puisse dire que des services d'une autre nature visant

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

le même but seraient des services profanes. L'opposition de l'autorité civile n'a pas plus de raison d'être. Je ne vois pas en quoi l'assistance prêtée par le curé au médecin des épidémies pourrait porter préjudice aux opinions politiques de telle ou telle catégorie de citoyens, les obliger à y renoncer ou les empêcher d'en poursuivre l'application. L'autorité ecclésiastique a plus de sources d'information qu'aucune autre et on a tort de n'en pas tirer parti. La publicité est une arme nécessaire, nous avons trop de tendance à conserver en épidémioloo-ie nos convenances professionnelles ; nous nous défions des foules parce qu'il faut parler pour elles plus haut et plus hardiment que nous n'avons l'habitude de le faire. Je crois fermement que si dans un canton tout le monde savait que la variole arrive, qu'elle est contagieuse, que beaucoup en meurent, qu'une première vaccination ne protège pas sûrement contre elle, il y aurait moins de visites bénévoles aux varioleux; je crois que les précautions pour la désinfection des effets et des locaux seraient mieux prises, que les demandes de revaccination seraient plus nombreuses. L'expérience a prouvé plus d'une fois la justesse de ce que j'avance. A Hussel, un militaire convalescent donne la maladie à sa 'mère et à sa sœur. Le médecin des épidémies, prévenu à temps, porte le fait à la connaissance du public et fait des revaccinations en masse; il n'y a pas d'autres cas.

La Nièvre a été un des départements les plus éprouvés en 1887 ; il existait partout des conditions excellentes de réceptivité; le contagium semblait présenter une virulence exceptionnelle. La variole est apportée par le canal du Nivernais h Saint-Léger-des-Vi^ncs ;

si les gendarmes, leurs femmes, leurs enfants avaient été revaccinés? Les mariniers ont apporté des épidémies dans les arrondissements de Vassy, de Fontainebleau, de Nevers, de Charolles. On n'a pris aucune mesure, nous ne trouvons qu'un vœu timide relatif aux quarantaines, exprimé par le D1' Foucard (de Fontainebleau). On hésite en face des mariniers, braves gens, qui gagnent honnêtement leur vie ; on hésite moins pour les Bohémiens ; par exemple l'énergie déployée à leur égard ne se concilie pas toujours avec les lois de l'hygiène. Nous avons vu comment on les traite à Grasse. L'épidémie qui règne trois ans dans les Côtes-du-Nord avait été apportée à Saint-Brieuc en 1885, d'après le Dr Guibert, par des Bohémiens ; on les isola en dehors de la ville dans leur voiture, en leur fournissant des aliments et des médicaments; mesure insuffisante. Aucun des membres de la famille n'était \acciné; il y eut des cas si graves qu'il fallut envoyer les malades à l'hôpital ; on isola mal, on ne revaccina pas assez, et l'épidémie suivit son cours. Des ouvriers du pays l'ont transportée dans les arrondissements d'Angers et de Vire. En 1887 il y en a eu dans tous les arrondissements des Côtes-du-Nord. Le relevé fourni par le Dr Corson pour celui de Guingamp donnait 3,369 cas et 757 décès. Et dans ce foyer lugubre où la maladie semblait avoir pris droit de cité et devenir inéluctable, les précautions classiques réussirent. « La commune de Plouerez, dit le Dr Corson, limitrophe des régions envahies par le fléau, n'a eu qu'un seul malade, bien que trois sujets qui avaient contracté la maladie ailleurs y soient venus mourir. Cette immunité est due aux revaccinations en masse que j'ai pratiquées pendant si \ semaines. »

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCK

Mais il faut que les intéressés présentent leurs bras à sa lancette, ils ne veulent pas toujours. « Pendant mes revaccinations à Plouerez, ajoute le même auteur, le Maire de cette commune eut l'occasion de rencontrer son collègue de Plouec ; il lui fit part du moyen prophylactique par excellence qu'il faisait mettre en usage dans la commune. — Bah ! riposta le Maire de Plouec, je n'ai rien à craindre pour mes administrés ; tous les ans on vaccine nos enfants. » Or il se trouve que la commune de Plouec a eu 500 cas de variole, soit environ le quart de sa population.

On est parvenu à localiser des épidémies dans un hôpital aux Andelys, à Cosne, à Nantes, à Condom. Une enquête faite à Paris par M. Gaston Sardou a démontré que la présence d'un service de varioleux à l'hôpital Saint-Antoine était sans influence sur les maisons voisines.

On ne prévient pas toujours le médecin des épidémies : la variole éclate à la maison de correction de Saint-Genest- Lerpt, dans le département de la Loire. Les varioleux sont disséminés dans les dortoirs et plus tard seulement on signale le fait à la préfecture. Dans l'arrondissement de Figeac, la maladie est importée de Paris ; les cas de variole noire sont nombreux; chez un malade à la période d'invasion, l'ensemble des symptômes faisait songer à une pneumonie ; on applique un vésicatoire, la mort survient à la suite d'une hémorrhagie qui se fit à la surface. Le Dr Mouravais ne fut prévenu que 3 mois après le début de l'épidémie.

Il existe une similitude frappante entre 1888 et 1887. On trouve la maladie dans le Nord, l'Ouest. l'Est, le Cen-

tre, le Midi ; partout le contagium présente une vitalité et une puissance de diffusion effroyables; partout on combat avec mollesse, sans décision, sans unité d'action. L'administration hésite et les populations se résignent : une varioloïde insignifiante est le point de départ d'une épidémie dans laquelle la confluence ou l'hémorrhagie tuent. Nous avons relevé de lugubres anecdoctes, démontrant qu'il est indispensable d'entreprendre la lutte avec une énergique obstination, de tout faire pour répandre la vaccine, pour stimuler les populations et les • éclairer.

La législation est prévoyante pour les maladies exotiques qui ont frappé notre pays autrefois ou le frappent encore à de longs intervalles ; elle nous protège contre l'importation par mer de la peste, de la fièvre jaune, du choléra ; elle ne nous protège pas contre celle de la variole. Cette maladie fut apportée à Dunkerque le 22 février 1888 par le voilier La Pampa, qui venait de Buenos-Ayres. A son entrée dans le port, il avait quatre varioleux qui furent soignés à l'hôpital ; le premier cas intérieur fut observé chez un homme occupant un lit voisin et qui sortit du service pendant la période d'incubation ; il y en eut une centaine d'autres en ville. La maladie fut transportée à Capelbrouck, puis à Spicker par une blanchisseuse de l'hôpital. Grâce à l'intelligence de son Maire, cette localité n'eut que trois cas ; il prescrivit la désinfection des locaux, organisa les revaccinations, recommanda de s'abstenir de visites aux malades. Le médecin des épidémies, le D* Remeaux, demanda avec raison, que les varioleux des navires entrant dans un port soient conduits directement au lazaret.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCK

A Coudry, dans l'arrondissement de Cambrai, la maladie fut apportée par des saltimbanques ; il y eut 350 cas et 24 décès. Il n'y en eut que 14 à Lille, mais Houplines, la Madeleine-lès-Lille, l'asile d'aliénés d'Armentières furent plus ou moins éprouvés. Semeries, Sebourg, Saultain, eurent des victimes. L'Hôtel-Dieu de Valenciennes est un centre d'infection: six personnes traitées dans les salles communes y ont contracté la maladie ; trois autres en ont pris le germe en allant visiter des varioleux ; une quatrième en assistant à un service funèbre : cinq convalescents ont porté le mal dans leur famille. Les hôpitaux, loin de servir d'établissements d'isolement jouaient, suivant l'expression de M. Manouvrier, le rôle de foyers de propagation ; à Valenciennes un service spécial n'a été ouvert que vers le déclin de l'épidémie. « Cette conduite déplorable et les résultats qu'elle a amenés tiennent à ce que les administrateurs sont d'autant plus personnels qu'ils sont moins compétents, et, d'autre part, à ce que les établissements hospitaliers, qui sont les seuls juges en matière d'hygiène publique, n'ont pas une suffisante indépendance dans l'accomplissement de leurs fonctions (Dr Pillât). »

Dans l'Aisne deux communes de l'arrondissement de Laon ont eu des épidémies ; ily a 2 ans celle d'Urcel fut particulièrement intense : sur une population de 675 habitants, elle en frappa 100 ; 4 moururent. Dans deux autres de l'arrondissement de Saint-Quentin, il y eut 42 cas et 1 0 décès ; dans celui de Vervins, six communes sont touchées ; un réserviste prend la variole à Saint-Quentin et la rapporte à Lemé où il y a 18 cas et 4 morts. Le premier est enseveli par une personne de la Vallée-aux-Bleds ; elle tombe

malade et crée un foyer autour d'elle. La variole est contractée par des gens qui ont eu des rapports avec leurs parents ou leurs amis de Lemé et de la Vallée-aux-Bleds; c'est ainsi que furent successivement envahis Rougeris, Chevennes, Mortfortaine, Saint-Gobert ; le mal est transporté à Voulpaix par un marchand de chiffons qui avait acheté les effets des1 défunts. Il y eut dans ces communes, comprenant une population totale de 3,929 habitants, 73 cas et 5 décès. La variole dura du milieu de janvier au mois d'avril. A peine était-elle finie qu'un autre foyer fut créé à l'extrémité opposée de l'arrondissement, à Boué, dans le canton de Nouvion. « En mai 1888, dit le Dr Blanquinque, mourait dans une voiture de saltimbanques un enfant de deux ans qui fut déposé avant l'inhumation dans une auberge voisine. C'est dans cette auberge et les maisons environnantes que les premiers cas de variole ont été constatés. Dans cette commune. sur 22 varioleux, 13 étaient âgés de moins de quinze ans ; des accidents mortels de variole hémorrhagique ont été observés chez des enfants de deux mois, un an, deux ans et demi, et quatorze ans. Ces enfants n avaient pas été vaccinés, ainsi qu'un grand nombre d'habitants. M. le Dr Godefrain, médecin à Étreux, a pratiqué environ quatre cents vaccinations et revaccinations. Beaucoup d'enfants fréquentant les écoles n'étaient pas vaccinés. »

Si de pareils faits étaient rapportés ailleurs, on crierait à l'invraisemblance. Cette population scolaire si bien préparée pour la variole, cette salle d'auberge transformée en chapelle ardente pour un petit vagabond mort d'une maladie contagieuse, tout cela est à peine croyable. Heureusement que le médecin n'eut affaire ni à des préjugés,

LES ÉPIDÉMIES DE FRA.NCIS

ni à un entêtement systématique, et que la population éclairée parla calamité se soumit aux mesures que prit le Dr Godefrain. Il n'en est pas toujours ainsi. De grandes villes où l'hygiène est bien organisée sont des foyers d'épidémie : au Havre, il existe un service quotidien de vaccinations ; malgré cela; il y a eu 62 décès par variole en 1887 et 150 en 1888. « Il est à craindre, dit M. Gibert, que ce chiffre ne soit dépassé en 1889, car aucune mesure générale de revaccination n'a été prise, et la population reste indifférente, si ce n'est hostile. »

La variole a régné à Quimper de novembre 1887 à' février 1888 et causé pendant ces trois mois 40 décès, presque exclusivement chez des enfants. Il paraît que dans le pays on ne les vaccine qu'à deux ou trois ans. « La maladie devient endémique », dit le Dr Cerf-Mayer ; dans l'arrondissement de Quimperlé, elle ravage plusieurs communes, et pourtant on l'arrête quand on fait ce qu'il faut ; les habitants devraient être convaincus par des expériences répétées, de l'efficacité des mesures qu'on propose. Un matelot parti de Lorientest atteint de la variole au hameau de Bag où demeurent huit familles. Tous leurs membres se soumettent à la revaccination, à l'exception d'une bonne : elle est atteinte et s'en va mourir au Querrien. Son entêtement porta malheur à d'autres : un foyer épidémique fut créé ; on y compta 118 malades et 31 décès (Dr Maligan).

Dans le Morbihan, une épidémie commencée en juillet 1887, a duré toute l'année 1888; la variole est importée à Lorientpar un marin de Brest ; une domestique non vaccinée la transporte à Auray ; elle arrive à Inguiniel avecun nourrisson quil'avait prise de samère. ALeguidic,

142 ÉTUDES D'HYGtÉNIi PUBLIQUE

c'est un jeune homme de 22 ans, qui l'apporte de Lorient où il était resté à l'hôpital, pendant la période d'un mois de service qu'il était allé faire au régiment de ligne caserné dans cette ville. Auray, Inguiniel, Leguidic deviennent des foyers dont il est possible de suivre l'expansion dans les pays environnants. En additionnant les données statistiques du Dr Pedrono, nous trouvons 2,880 cas et 820 décès, chiffre énorme pour un arrondissement qui compte 172,375 habitants, disséminés sur une surface de 1 ,474 kilomètres carrés.

L'obstination des paysans bretons, leur négligence et leurs préjugés sont pour beaucoup sans doute dans la diffusion du mal, mais il faut tenir compte d'autres circonstances. « En général, dit M. Pedrono, les gens se faisaient vacciner volontiers,pourvu toutefois que cela ne dérangeât point leurs occupations habituelles. On peut poser en principe que, dans les campagnes, l'enthousiasme que peuvent éprouver les populations pour la vaccine est en raison directe de l'intensité de l'épidémie. J'ai vu dans certaines communes, fortement éprouvées par la variole, les gens, craignant de n'être point vaccinés, soutenir de véritables luttes pendant plusieurs heures pour arriver jusqu'à moi. » Les médecins se préoccupent peu des mesures législatives destinées à rendre la vaccination obligatoire.

« Si on n'a pas eu plus souvent recours à la vaccine, dit M. Fouquet, si beaucoup d'enfants n'ont pas été vaccinés et si les revaccinations ont été relativement rares jusqu'ici, c'est qu'il fallait payer une petite somme à l'opérateur, c'est aussi parce que les sages-femmes, qui presque seules opèrent toutes les vaccinations à

LES ÉPIDÉMIES DE FRANGE

la campagne, ne passent qu'une seule fois par an et quelques heures seulement dans les chefs-lieux de communes.

Avant donc d'imposer de par la loi la vaccination et d'enrichir le Code pénal d'un nouveau délit, n'est-il pas nécessaire que l'État et les départements se soient mis en mesure de rendre cette loi applicable aux indigents, en organisant un service gratuit de vaccination, capable de répondre à toutes les demandes, assez à proximité et assez permanent pour que la culpabilité des parents qui négligeraient d'y recourir fût manifeste.

On a beaucoup crié contre l'incurie de nos populations rurales, mais l'Administration est-elle à l'abri de tout reproche '? Qu'ont donc fait jusqu'ici les municipalités, pour propager la vaccine ? rien ! absolument rien ! »

Un fait rapporté par M. Pedrono, rend ces considérations plus frappantes ; il s'est passé dans un village fortement contaminé de la commune d'Inguiniel.

« Une mère de famille ayant quatre enfants, voit deux d'entre eux atteints par une variole de gravité moyenne ; les deux autres sont encore indemnes, mais elle ne possède aucun moyen de les faire vacciner et, dans toutes les maisons qui l'entourent, les cas de variole sont excessivement graves. Elle n'hésite point, et avec une aiguille, cueillant le pus d'une pustule variolique sur l'un de ses malades, elle l'inocule à ses deux autres enfants qui, peu de jours après, en effet, sont atteints d'une variole bénigne ».

Et l'auteur ajoute: « Les 7,606 vaccinations que j'ai pratiquées dans le courant de l'année 1888, ont toutes été faites avec du vaccin animal, provenant de l'institut vac-

cinal de Genève. Ce vaccin a un grave inconvénient, celui de coûter cher ; de plus sa production est une opération commerciale... Vaccin gratuit et à profusion, voilà les conditions indispensables pour propager la vaccine. Je n'en veux pour preuve que ce fait dont je suis certain, c'est que sur les 7,480 personnes vaccinées par moi, en 1888, dans les campagnes, 4,000 et peut-être plus, se sont laissé faire parce que l'opération était gratuite ».

Le reste du département a été moins éprouvé, mais on a relevé la variole un peu partout.

« En 20 ans, dit le Dr Fouquet, l'arrondissement de Lorient a perdu par la variole 4,065 personnes, soit 1/45 des habitants; l'arrondissement de Pontivy 3,556, soit 1/30; l'arrondissement de Ploermel 1,130, soit 1/86; l'arrondissement de Vannes 901, soit 1/177. Le rapprochement de ces chiffres prouve bien que Vannes, où les vaccinations dépassent 73 p. 100, est de beaucoup le plus à l'abri des coups de la variole, puisqu'il n'a subi en 20 ans que 901 décès; que Pontivy, où les vaccinations n'atteignent que 54 p. 100 des naissances, est plus éprouvé que Lorient où elles arrivent à 70 p. 100 ; mais comment expliquer que Ploermel, où la vaccine est de beaucoup la moins répandue, où 15 p. 100 seulement des enfants sont vaccinés, tienne seulement le second rang et jouisse vis-à-vis de la variole d'une inexplicable et remarquable immunité? Inutile, à mon avis, d'invoquer des causes géographiques, météorologiques ou ethnographiques ; la seule qu'on pourrait alléguer avec apparence de raison, c'est que cet arrondissement de Ploermel est essentiellement rural, qu'il ne comprend pas une seule agglomération importante, la ville principale et chef-lieu ne comptant que

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

2.731 habitants réunis dans son enceinte ; que ses populations très sédentaires, sans industrie, presque sans commerce, ont peu de relations avec l'extérieur et peuvent ainsi échapper, par l'isolement, aux agents de la contagion.»

Nulle part, peut-être, la variole n'a été plus meurtrière, en 1888, que dans le Morbihan; mais, il s'en faut de beaucoup que ce pays ait été seul envahi. Il y aeudes cas dans presque tous les départements des côtes de l'Atlantique : la statistique de l'arrondissement de Rochefort en donne 93, dont 13 mortels. Dans les Landes, àDax, la maladie fut importée d'Espagne, vers la fin de 1887, par un individu traité à l'hôpital; grâce aune prophylaxie judicieuse et rapide, on réussit à circonscrire le foyer; elle fut apportée de nouveau, deux mois plus tard, par un réserviste arrivant de Bayonne, et sévit jusqu'en décembre, en éprouvant tout particulièrement les ouvriers maraîchers des faubourgs.

« Il est une observation que nous avons pu faire et que nous n'avons lue nulle part, dit le Dr Mora, c'est que beaucoup de malades entre 40 et 50 ans ont succombé, en dehors de toute complication, vers la période de desquamation, sans que rien dans la marche de l'affection pût faire prévoir une issue fatale; nos confrères nous ont affirmé que l'odeur dégagée par les malades clans des chambres étroites et basses était d'une fétidité repoussante, ce qui nous a permis de nous rattacher à cette idée que beaucoup de malades atteints de variole confluente succombaient à ce moment-là à de l'auto-infecfcion. J'ai eu la confirmation du fait dans une observation personnelle. Dans les cas graves, j'ai toujours fait ouvrir

les pustules prématurément et j'ai fait saupoudrer toutes les parties du corps, et cela plusieurs fois par jour, avec des poudres antiseptiques. »

Un militaire venant d'Algérie, prend le germe on ne sait où ; l'éruption apparaîtà son arrivée dans son pays natal, à Gardères (655 habitants, canton d'Ossun, arrondissement de Tarbes) ; il y eut 4 décès sur 46 malades. Une servante d'une auberge fréquentée eut une varioloïde si légère qu'elle put continuer son service. Des consommateurs furent contaminés, et plusieurs foyers créés, un entre autres à Ibos où il y eut 28 malades et 5 décès.

11 est difficile de dire comment la variole vint à Perpignan ; elle y frappa 1 ,000 personnes, en tua 89, fut transportée à Millas par un ouvrier ; à Passa et à Tordères par des collégiens; à Raillée, arrondissement dePrades, par un nourrisson. A Cerbère, elle vint de Coulera, en Espagne. Dans l'Aude, un des foyers les plus importants fut celui de Salles-d'Aude, commune de 1,800 âmes ; apportée de Béziers, la maladie a frappé, en 1888, 21 individus dont 8 sont morts. Le port de Cette serait, d'après le Dr Saussol, unemenacepermanente pour le département de l'Hérault. « L'épidémie actuelle de variole, dit-il, nous vient probablement de Cette ; la population flottante qui habite cette ville est un terrain favorable où elle sévit d'une manière presque continue. » Le même auteur nous apprend qu'après avoir eu des cas isolés dans l'été 1887, Montpellier en compta un assez grand nombre vers la fin de l'année, pour qu'on put considérer la variole comme épidémique. Du mois de décembre à septembre suivant, il y eut 209 cas et 109 décès. C'est également par Cette que Béziers fut envahi: un ouvrier, venant de la première ville,

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

entre à l'Hôtel-Dieu de Béziers pendant la période d'invasion; on le soigne avec les autres fiévreux jusqu'à l'apparition des pustules, puis on le fait passer à la salle d'isolement ; mais la salle d'isolement, qui possède 10 lits, a cela de commun avec beaucoup d'autres, qu'elle ne peut rien isoler. Voici ce qu'en dit le Dr Sicard :

« Pour y arriver, il faut traverser toute la longueur de l'aile droite de l'hospice, et cela au moyen d'un corridor du rez-de-chaussée où s'ouvrent, par une porte unique, les salles de fiévreux et de blessés, puis monter au premier étage par un escalier qui sert aussi aux incurables. Ces derniers entrent surtout dans leur salle par une porte placée à gauche du palier, tandis que la porte de la chambre dont nous parlons s'ouvre à droite. Enfin c'est le personnel (sœurs et infirmiers), affecté aux soins à donner aux blessés, qui est chargé en même temps du service des varioleux. »

Cette disposition n'est pas parfaite, tant s'en faut : celle du pavillon des femmes est pire. A l'époque où l'ouvrier contaminé entrait à l'hôpital, la maladie éclatait en ville dans une auberge infime, servant d'asile aux montreurs d'ours, aux acrobates, aux chanteurs ambulants ; trois hommes et deux femmes furent transportés à l'hôpital ; deux foyers se trouvaient créés simultanément. De l'hôtellerie, la variole s'étendit au quartier cle l'Abattoir; un troisième point, le faubourg, fut infecté par suite de la sortie prématurée d'une des premières varioleuses ; on avait eu le tort de lui donner son exeat sans lui avoir fait prendre un ou plusieurs bains; en même temps des cas intérieurs se montrèrent dans l'hôpital ; il n'y eut de respecté que les

écoles et les casernes ; le nombre des malades s'éleva à peu près à 1,100, celui des décès à 125.

Cette épidémie de Béziers sera la dernière dont nous parlerons avec détail, cela ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas eu d'autres. La variole a touché le département des Bouches-du-Rhône. De juillet à décembre 1888, il y a eu 10 décès à Arles. A Sospet, dans les Alpes-Maritimes, la maladie fut apportée par un soldat qui sortait de l'hôpital militaire de Nice. L'instituteur de Côte-de-Corps (Hautes- Alpes), va la prendre dans une commune de l'Isère et la répand dans la sienne. Dans la Drôme la variole règne à Montélimar ; une femme de Poët-Laval va y soigner sa sœur qui succombe et rapporte ses effets non désinfectés, le hameau est pris. A Dieulefit, autre importation de Montélimar ; on réussit à prévenir l'épidémicité par des revaccinations. Le Dr Benoit qui a fourni la relation de ces faits émet à propos d'eux une idée qu'il nous paraît intéressant de reproduire :

« J'ai remarqué, dit-il, pendant les épidémies de Poët- Laval et de Dieulefit — je ne sais si c'est une simple coïncidence — que les revaccinations réussissaient surtout chez les adultes qui avaient eu la fièvre typhoïde et qui n'avaient pas été revaccinés depuis, ce qui porterait à croire que le bacille de la fièvre typhoïde détruirait l'immunité que procure le virus vaccin contre la variole et qu'il serait prudent de se faire vacciner quand on a eu la fièvre typhoïde et qu'on habite une localité ou règne la variole ; c'est une question à étudier et qui mérite d'attirer l'attention des cliniciens. »

L'addition d'un ou de deux départements, de 15 à 20 communes, ne montrerait pas avec plus de clarté ce que

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

nous voulions montrer : que la variole a été commune en France en 1888 ; qu'elle a produit plus de désastres qu'en 1887, année mauvaise pourtant.

Nous sommes insuffisamment armés ; les dévouements, les sacrifices, les traits d'héroïsme ne pourront rien tant qu'un concours éclairé et durable de l'Administration ne leur viendra pas en aide. Les populations font preuve d'une insouciance regrettable ; la crainte du danger n'est même pas suffisante pour la vaincre ; on a des légendes, des objections de circonstance : il est dangereux de se faire vacciner quand la variole e.st chez le voisin. Dussions-nous être fastidieux à force de nous répéter, nous dirons encore : nous n'aurons pas raison de pareilles difficultés avec un arrêté ou une instruction. Ce n'est pas quand les flammes passent par les fenêtres ou lèchent les toits qu'il est temps de construire les pompes à incendie. Il faudrait partout, toujours, à l'aide de tous les moyens dont on dispose, entreprendre une campagne en faveur des revaccinations, les faire pratiquer à l'école, à la caserne, dans les hôpitaux, dans le personnel des compagnies de chemins de fer, qui n'ont qu'une indépendance relative vis-à-vis de l'État ; il faudrait fournir aux pays pauvres des ressources pour que personne n'eût plus d'excuse. N'est-il point navrant de voir, comme en Bretagne, une brave femme qui n'était ni sotte, ni réfractaire au progrès, être obligée pour sauver la vie de deux des siens, de les exposer aux dangers de l'inoculation variolique ? N'est-il point navrant que des gens hésitent cà se faire vacciner parce que cela coûte cher, que d'autres soient obligés de rester des heures à la porte du médecin, qu'ils ne reverront pas de plusieurs semaines? Des pré-

cautions d'isolement et de désinfection, nous ne dirons rien, sinon qu'on les connaît partout et qu'on ne les applique nulle part. Naguère, au temps du choléra, il se publiait en Allemagne vingt feuilles de circonstance destinées à tenir les médecins au courant de sa marche, à leur faire connaître les moyens les plus propres à l'arrêter ; il serait à désirer que des renseignements analogues fussent publiés à propos de la variole ; que sa moindre apparition fût signalée ; que l'on recourût à tout ce qui peut entraver son cours; ce serait le seul nipyen d'en délivrer le pays.

B.— LA SCARLATINE.— TROIS ÉPIDÉMIES DANS DIFFÉRENTS RÉGIMENTS. — LES SCARLATINES MALIGNES DE GIVET. — IMMUNITÉ AU TEMPS DÉS MANŒUVRES ET DE LA VIE A L'AIR LIBRE. — RÉFLEXIONS A PROPOS DE L'ÉPIDÉMIE DE FONTENAY-LE-COMTE. — BIZARRERIES D'IMPORTA- TION : LA SCARLATINE APPORTÉE AU 52e DE LIGNE A SAINT-QUENTIN PAR UN CONSCRIT ATTEINT A SON ARRIVÉE DE FIÈVRE TYPHOÏDE.

En 1887 la scarlatine éprouva durement les garnisons de Givet, de Nevers, de Fontenay-le-Comte. Le Dr T. Longet, médecin en chef de l'hôpital militaire, a donné une bonne relation de l'épidémie qu'il a observée. Elle .porta sur toute la garnison et dura du 11 septembre 1887 au 1er mai 1888. « C'est, dit l'auteur, après l'arrivée du 128e de ligne à Givet que s'est manifesté le premier cas. Ce régiment venait de Sedan après avoir participé aux manœuvres du 2e corps. Depuis le mois de février 1887 jusqu'au 26 septembre, 15 cas de scarlatine avaient été observés : 4 autres se produisirent pendant les manœuvres.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

Durant la période estivale, l'épidémie, commencée dès la fin de l'hiver, n'avait pas pris d'extension. En sept mois il y eut en tout 20 cas. » Quelle avait été l'origine des premiers? M. Longet ne le sait pas. Presque toujours le début semble spontané ; on ne peut plus, comme pour la variole, établir la filiation des foyers morbides, montrer le rayonnement et le transport. La scarlatine existait-elle dans la population civile ? c'est probable. Dès le mois d'avril, le Dr Roulleaux la signale dans plusieurs communes de l'arrondissement de Vouziers. A Maie, l'instituteur est pris, il n'a eu aucun rapport avec des scarlatineux ; on ferme l'école, aucun enfant n'est atteint, cependant il y a dans la localité une petite épidémie. La seconde personne touchée fut un garçon de quinze ans n'ayant pas vu l'instituteur. Dans plusieurs autres communes il y eut des cas analogues ; tous furent bénins, M. Roulleaux a soigné un assez grand nombre d'angines développées chez des gens qui avaient eu des rapports avec les scarlatineux ; ces angines étaient peutêtre des scarlatines anormales. 11 existait donc au printemps de l'année 1887, des scarlatines dans le département des Ardennes .

Le retour du régiment à Givet fut marqué par une augmentation brusque du nombre et de la gravité des cas. Le 26 septembre un caporal entré à Thôpital succombe au bout de trois jours dans le coma. Les mois d'octobre et de novembre ne présentèrent rien de caractéristique ; il y eut des scarlatines bénignes clans la famille d'un officier supérieur ; la petite fille de la cantinière fut atteinte ; à, partir du 15 novembre, jour de l'arrivée des jeunes soldats, la scarlatine fut beaucoup plus grave qu'elle ne l'est

d'habitude dans notre pays. On compta 100 cas parmi les troupes de la garnison, dont 3 à forme fruste (pleuropneumonies); 14 malades succombèrent, ce qui donne une mortalité de 7,7 p. 100 ;

Il y eut en tout dans la garnison : 39 cas graves, 45 cas d'intensité moyenne et 62 cas bénins. Les complications, véritables causes de la malignité, furent constituées par « des érysipèles de la face et du cuir chevelu, des troubles nerveux, des angines diphtéritiques avec adynamie profonde révélant un véritable empoisonnement de l'économie, l'angine phlegmoneuse, l'angine laryngée œdémateuse secondaire, des affections diverses des voies respiratoires, pleuro-pneumonies doubles, apoplexie pulmonaire; des lésions de l'appareil circulatoire, parmi lesquelles doivent être cités les épistaxis abondantes, la congestion des reins, la néphrite albumineuse, l'anasarque, l'hypertrophie cardiaque, les pseudo-rhumatismes et l'endocardite d'origine infectieuse scarlatineuse, enfin les suppurations ». Les jeunes soldats furent plus frappés et résistèrent moins que les autres ; on dirait qu'il se fait à la longue une certaine accoutumance au virus scarlatineux, ou qu'après avoir sévi avec une violence extraordinaire, il perd peu à peu de sa force. L'épidémie cessa au retour du printemps, mais dès le début on prit des mesures de désinfection qui contribuèrent à améliorer la situation sanitaire. Les casernements furent aérés ; les locaux furent entretenus dans la plus grande propreté ; les parquets lavés avec des solutions antiseptiques; les vêtements et la literie désinfectés et les malades soumis à un isolement complet dès les premières manifestations scarlatineuses.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

L'épidémie au 13° régiment de ligne à Nevers, décrite par M. le médecin-major de première classe Geschwind, commença plus tôt et dura à peu près le même temps. Il y avait eu, dans le cours de 1885, 4 cas de scarlatine dans la caserne en six mois. Ils étaient restés isolés et ne furent suivis d'aucun autre en 1886. Le 14 décembre un homme fut pris de scarlatine sans qu'on en pût connaître la cause ; il n'y en avait pas en ville. Le malade n'avait pas été en permission, ce cas fut l'origine de l'épidémie. Sur 1,428 hommes présents, 238 furent atteints ; il y eut de plus quelques cas dans les familles d'officiers et de sousofficiers. On constata 5 décès en tout. M. Geschwind admet deux facteurs essentiels dans la diffusion : 1° la transmission d'homme à homme ; 2° l'infection des locaux. « La scarlatine, dit-il, est considérée comme étant surtout contagieuse d'individu à individu, mais comme la transmission se fait très souvent avant l'éruption ainsi que celle de la rougeole, l'isolement de l'homme atteint, la désinfection de ses effets, l'évacuation et la désinfection de la chambre, ne suffisent pas ; ces mesures arrivent trop tard, la transmission est déjà faite quand le malade est isolé et quand la chambre est quittée par des hommes déjà en incubation de scarlatine ; c'est ce qui explique la marche progressive des épidémies en dépit de nos mesures ».

A Fontenay-le-Comte même épidémie au 137e de ligne, en 1886 et 1887. Le début eut lieu en plein été ; au mois de mai 1886, on fait camper sous la tente un bataillon du 137e régiment de ligne afin de faire place aux territoriaux appelés pour une période d'instruction réglementaire de treize jours ; comme il y avait eu en hiver 75 hommes atteints d'oreillons dans le régiment, on profita de la cir-

constance pour prendre des mesures prophylactiques, et on fit camper successivement tous les bataillons. Le 7 juillet, un premier cas de scarlatine se montre à l'infirmerie chez un homme en traitement pour une conjonctivite granuleuse ; douze jours plus tard, nouveau cas à la caserne; dans un bâtiment séparé de l'infirmerie et situe à l'opposé de cette dernière ; 4 autres survinrent avant la fin du mois, « en sorte que dans l'espace de dix jours la scarlatine avait fait son apparition dans les trois grands pavillons du casernement, portant ses atteintes sur 6 hommes qui habitaient des chambres de bâtiments différents ». A ce moment 500 soldats étaient partis en permission pour la moisson; il rentrent le 15 août et à la fin du mois il y avait à l'hôpital delà garnison 45 hommes en traitement pour la scarlatine. L'effectif du régiment devait être porté le mois suivant à 2,876 hommes par l'arrivée de 1.205 réservistes, le médecin-major de première classe qui a décrit la maladie, le Dr Rivet, redoutait que cette circonstance n'aggravât l'épidémie; il n'en fut rien. Elle disparut en grande partie en octobre après le départ des réservistes et de la classe de 1880. On évacua le casernement, on fit des fumigations soufrées dans tous les locaux ; les objets de literie et les effets subirent la même opération ; dans les chambres, les planchers et les objets mobiliers furent lavés à l'eau phéniquée, les murs grattés et blanchis à l'eau de chaux additionnée d'acide phénique. Cet assainissement général fut pratiqué avec le plus grand soin en vue de l'arrivée prochaine des jeunes soldats. « Nous pensions, dit M. Rivet, qu'il n'en serait plus question, puisque du 25 octobre 1886 au mois de janvier 1887, c'est-à-dire pen-

CBS ÉPIDÉMIES DE FRA.NCU

dant une période de deux mois et demi environ, aucun cas n'avait été observé. »

Cette prévision fut déçue ; les conscrits entrent à la caserne le 15 décembre ; le 5 janvier, un d'eux est pris de la scarlatine et dans les huit jours suivants 8 autres hommes de la même compagnie le sont.

Le développement de ces trois épidémies présente des analogies très visibles. Toutes se développent dans des casernes ; au temps des campements les cas restent sporadiques. A Givet, le début coïncide avec l'arrivée du 123e de ligne dans la ville ; il n'y a pas eu d'épidémie pendant les manœuvres. A Fontenay-le-Comte, les différents bataillons de l'armée active n'en ont pas ; on est en été, les exercices son fréquents ; le séjour dans les chambres est plus rare et moins long qu'en hiver.

L'épidémie épargne les réservistes ; elle s'atténue, paraît arrêtée, et ne reprend qu'après l'arrivée des conscrits. Il est probable qu'il existait une relation entre le premier cas et ceux qu'on avait observés, antérieurement au 13e et au 128e régiment de ligne. M. Rivet émet une hypothèse ingénieuse. Il n'y avait pas eu de scarlatine depuis longtemps au 137e de ligne, mais pendant l'hiver de 1886- 1887 les oreillons avaient régné dans la caserne où elle éclata. « Le dernier cas d'oreillons a été observé le I G juin 1886 et le premier cas de scarlatine a apparu le 7 juillet, c'est-à-dire vingt jours plus tard. Or l'observation a démontré que non seulement les oreillons présentent dans leurs allures épidémiquesdes similitudes incontestables avec les fièvres éruptives, mais qu'il doit exister quelque affinité entre les conditions qui favorisent les épidémies d'oreillons et les conditions qui provoquent les

constitutions médicales exanthématiques. D'après cela, il semblerait, en l'absence de toute cause susceptible d'expliquer le développement de notre scarlatine, qu'il y ait identité dénature entre cette dernière et les oreillons ; les germes qui ont engendré les oreillons subissent à un moment donné, sous l'influence de conditions météorologiques spéciales, une modification propre à faire éclore la scarlatine. En effet à une période humide et relativement froide pendant laquelle les oreillons ont régné a succédé un temps sec et chaud, condition éminemment favorable au développement de la scarlatine qui, de toutes les fièvres éruptives, est la plus commune en été (Colin). »

L'opinion de M. Rivet a saraison d'être ; elle pose un problème qu'il fallait poser : celui des connexions pathogéniques des fièvres éruptives et d'autres maladies, on peut ajouter : et de ces affections entre elles. Il y a moins d'un siècle que la distinction clinique de la rougeole et de la scarlatine est faite. Les anciens nosographes décrivaient à côté de la variole un seul exanthème qu'ils appelaient les morbilles ; l'analyse des symptômes, l'étude minutieuse des localisations et de la marche ont permis de créer deux espèces. Peut-on les distinguer avec certitude dans chaque cas? Non. Pour adapter les descriptions traditionnelles à tous les faits, il a fallu créer une nouvelle variété, dont le caractère principal est d'être constituée par des symptômes irréguliers et trompeurs; c'est la rubéole, la rôtheln des Allemands, dont les affinités sont tournées tantôt vers la scarlatine, tantôt vers la rougeole. Aujourd'hui on admet qu'il existe pour chaque exanthème fébrile épidémique des organismes générateurs distincts. Si l'on ne suppose pas que pour chaque variante clinique

LES ÉPIDÉMIES DE KKA.NOE

d'une même affection il faille un micro-organisme nouveau, on est obligé d'admettre que l'ensemble des phénomènes produits par le microbe de la scarlatine ou de la rougeole, après son entrée dans l'économie, peut varier ; qu'il peut y avoir des irrégularités dans la chronologie et la forme des localisations; que quelques-unes peuvent manquer comme dans la scarlatine de l'arrondissement de Vouziers. Il y eut à peu près toujours des angines ; l'exanthème fut insignifiant ou fit défaut. Les localisations parotidiennes de la scarlatine ne peuvent pas être considérées comme une rareté. Dans une épidémie observée à Dublin en 1874, beaucoup de décès eurent lieu à la suite de parotidites suppurées. Une nous semble donc pas possible de rejeter à priori l'hypothèse de M. Rivet ; l'avenir nous apprendra ce qu'elle renferme de vérité.

On peut tirer d'autres conséquences des épidémies militaires de Givet, de Nevers et de Fontenay-le-Comte. Le contagium scarlatineux semble se conserver exclusivement dans des milieux confinés ; il faut, pour que son action se produise, un séjour prolongé et presque continu dans ces milieux. La transmission directe d'homme à homme aux périodes de manœuvres, période de surmenage s'il en fut, est rare. Pendant la saison froide les hommes restent longtemps dans les chambrées et celles-ci sont moins bien aérées qu'en été. Un autre argument en faveur de l'influence prédominante de l'habitat, c'est la localisation stricte du mal ; nulle part, dans les cas dont nous parlons, on n'a vu d'épidémie dans la population civile.

La variole s'arrête aux portes des casernes, parce qu'elles ne renferment que des hommes revaccinés ; la

scarlatine n'en sort pas, parce que le moindre coup de vent qui dissémine les germes leur enlève leur force nocive.

On peut fixer assez exactement l'âge auquel diminue ou disparaît la prédisposition : l'expérience de Fontenay-le- Comte est décisive. Les réservistes arrivent dans un foyer de scarlatine, avant qu'on ait eu le temps de désinfecter entièrement les locaux qu'ils occupent, pas un n'est pris. On poursuit avec zèle les travaux de désinfection, l'épidémie se montre de nouveau à l'arrivée des jeunes soldats. Il faut bien conclure que les germes avaient trouvé un terrain réfractaire dans l'organisme des sujets de vingt-sept à trente ans, tandis qu'ils prospéraient chez ceux de vingt à vingt-deux.

Où s'attachent-ils ? Quelle partie de l'ameublement les conserve ? M. Rivet accuse la literie. Il a peut-être raison ; des colonies microbiennes restent de longs mois en état de vie latente, pour se multiplier et produire leurs effets, lorsque les conditions mésologiques le permettent. L'habillement est aussi pour quelque chose dans la conservation et la diffusion.

En 1888, on observe encore la scarlatine dans les départements de l'Est, du Centre, du Midi, même en Corse; mais c'est surtout ceux du Nord qu'elle frappe. Dans l'Aisne, il y a eu à Buironfosse 57 malades et 3 décès, à Crouy, 34 malades qui ont guéri. La scarlatine a régné à Chauny, d'où elle a été transportée à Noyon par une personne dont les enfants avaient été atteints ; dans la famille où elle fut reçue, un petit garçon fut pris, puis sa sœur, puis sa mère. Le premier cas survint au mois de mars 1888, le dernier un an plus tard; il y en eut en tout 24, dont deux mortels.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

C'est dans un régiment de la garnison de Saint-Quentin, le 87e de ligne, qu'ont été recueillis les matériaux d'un remarquable mémoire, celui de M. le Dr Fonsart, médecin-major de première classe. 11 était dans d'excellentes conditions pour suivre la marche de l'épidémie comme chef du service médical du régiment et chef des salles militaires de l'hospice. Son travail a été complété par les recherches d'un pharmacien de la localité, ancien préparateur a la Faculté de Nancy, M. Ehrmann.

Le début fut assez bizarre. Un jeune soldat, appelé Jouvin, traité peu de temps auparavant, on ne dit pas pour quelle affection, à l'hôpital Lariboisière, à Paris, était si faible qu'il chancelait et fut obligé de s'asseoir au moment où la compagnie dont il faisait partie subissait l'examen d'incorporation. On le fit coucher sur un lit de l'infirmerie et transporter presque aussitôt à l'hôpital : il était atteint d'une fièvre typhoïde qui dura trois semaines. Ce militaire n'avait pas la scarlatine, ne l'avait pas eue ; si l'on tenait compte des probabilités, on devait penser qu'il pourrait transmettre exclusivement la maladie infectieuse dont il était atteint, et que si son cas était le point de départ d'une épidémie, ce serait d'une épidémie de dothiénentérie.

On avait vu la scarlatine plusieurs fois dans la caserne Saint-Hilaire; en 1885 elle y pénètre de la ville ; en 1886, on ne savait trop d'où elle venait. Le 14 novembre 1888, deux jours après l'entrée de Jouvin à l'hôpital, un autre soldat occupe le lit de l'infirmerie sur lequel il s'était reposé ; il est pris de la scarlatine. « Le plus curieux, dit M. b'onsart, c'est que le porteur du germe ou du microbe n'en a présenté lui-même aucun symptôme ». Est-il cer-

tain que Jouvin fût le porteur du microbe ? que s'il n'eut pas été étendu quelques instants sur un lit, celui qui après lui occupa ce lit n'eût rien eu ? S'il n'avait pas été obligé d'entrer à l'hôpital, on eût prêté peu d'attention au repos qu'il avait pris à l'infirmerie, le premier cas eût été déclaré spontané et inexplicable.

Le mal fit tache d'huile ; la chambre où Jouvin avait couché les deux jours qui suivirent son arrivée fut envahie, puis l'infirmerie, puis la pièce contiguë, puis les autres du même bâtiment, puis celle des bâtiments voisins. M. Fonsart, après avoir suivi avec soin l'évolution de la maladie, s'est posé les questions suivantes : Quel fut dans le cas actuel le mode de propagation? A quoi faut-il attribuer la gravité des épidémies ?

Pour répondre à ces questions, il rapproche et compare celles qu'il a eu l'occasion d'observer : en trois ans, il en a vu deux comportant l'une 50, l'autre 240 cas. Dans la plus grave, celle de 1888-89, la proportion des hommes touchés du 16 au 24 décembre représente les 285/1000 de l'effectif; du 4 au 15 janvier, les 30/1000. Dans les premières périodes, le régiment était au complet ; plus tard 500 hommes partent en permission, le coefficient de morbidité tombe à 98/1000. Le 6 février, le régiment dest.isloqué ; les compagnies sont envoyées dans les forts de Vendeuil- Leen, de Mayot, à Guise, à Sassey ; trois restent à Saint- Quentin: les six premières ont 36 cas, il y en a deux dans celles de Sassey, il n'y en a pas dans celle de Guise et de Saint-Quentin. Depuis 1886, on a construit douze réfectoires avec douze magasins d'habillement, de sorte que le casernement est plus resserré qu'il ne l'était: il y a eu quatre fois plus de soldats atteints. Lorsque les hommes

L1CS ÉPIDÉMIES DK FRANCK

ont été convenablement espacés, le nombre des cas. a diminué ; il est devenu insignifiant après qu'ils ont été disséminés. Ni la désinfection des locaux, ni les changements de casernement n'ont donné de résultats, tant que ces précautions n'onpas été prises ; aucun des permissionnaires n'a porté la maladie dans son pays. De tout cela l'auteur tire entre autres conclusions la suivante : que le germe infectieux accompagne les hommes réunis en troupe et n'est pas justiciable d'un changement de température; que la dissémination par petits groupes, et surtout la dissémination individuelle, est la seule mesure rationnelle. 11 résume son idée dans une comparaison juste et compréhensible : « Le scarlatineux est semblable à un fusil chargé à petit plomb, lorsqu'il est arrivé à la période de desquamation : à une certaine distance, si le but est de petite dimension et unique, il peut ne pas être atteint; si, au lieu d'un seul but il y en a plusieurs, les chances augmentent pour que l'un d'eux soit touché, et ces chances seront en raison directe du nombre des objectifs et de leur groupement ; plus ceux-ci seront nombreux et serrés, plus les coups portant seront nombreux ».

Nous ne nous occuperons pas des autres parties du mémoire. M. Fonsart y étudie la pathogénie, les symptômes, le traitement et s'efforce de remettre en honneur les émissions sanguines aujourd'hui délaissées ; tout cela appartient à la nosographie et non à l'épidémiologie.

Si Tonne nous a pas transmis d'autres relations détaillées, il n'en faut pas conclure que la scarlatine est restée limitée, en 1888, aux départements indiqués. La statistique de l'arrondissement de Réthel mentionne 615 cas et 15 décès. Ailleurs une épidémie importée dure trois mois,

HYiHKXE PUBLIQUE. 111 11

atteint 300 individus, en tue 15 presque tous adultes.

La scarlatine règne à Tonnay Charente, arrondissement de Rochefort, puis s'étend à plusieurs communes du canton de Surgères ; là elle a été bénigne et n'a pas fait de victimes; il y en eut 15 cas au lycée de Cahors. On dut licencier momentanément les élèves, et le médecin des épidémies profita de la panique pour obtenir une amélioration hygiénique qu'il réclamait depuis plusieurs années ; elle n'était en aucune façon superflue. « Malgré tous mes efforts, dit-il, il nous avait toujours été impossible d'obtenir la création de chambres d'isolement au lycée. Cette dernière épidémie nous ayant imposé une insistance nouvelle, nous avons été assez heureux pour faire décider dans d'assez bonnes conditions, une annexe d'infirmerie qui nous permettra d'isoler sérieusement nos malades à l'avenir. Il n'en est pas moins certain que dans ce vieux lycée de Cahors presque tout est à faire pour y arriver au respect le plus élémentaire des lois de l'hygiène. »

O. — LA ROUGEOLE A L'ÉCOLE ET A LA CASERNE. — CONSÉQUENCES IMMÉDIATES ET ÉLOIGNÉES DES ÉPIDÉMIES. — NÉCESSITÉ DES MESURES PROPHYLACTIQUES. — INSOUCIANCE DES POPULATIONS. — PLUSIEURS ÉPIDÉMIES DANS LES DÉPARTEMENTS DU NORD ET DE L'AISNE. — UNE ÉPIDÉMIE APPORTÉE PAR UN SOLDAT PERMISSION- NAIRE A GÉRARDMER. — LES ROUGEOLES COMPLIQUÉES DU DÉPAR- TEMENT DE L'ALLIER.

En 1887, cette maladie fut extrêmement fréquente en France. Je n'oserais pas dire, faute de statistiques, qu'il y ait partout progression comme à Paris, niais on peut affirmer hardiment qu'elle menace l'homme surtout à deux époques de sa vie : lors de son passage à l'école et lors

LES ÉPIDÉMIES DE FKANCE

de son passage à la caserne. D'ici peu tous les Français, de trente ans, auront payé leur tribut à la rougeole, et le nombre des cas diminuera pendant quelques années ; cette amélioration n'arrivera pas sans accidents. La rougeole peut tuer, à courte et à longue échéance. Il y a des rougeoles anomales plus graves que les autres fièvres éruptives. Ainsi, à la Madeleine-les-Lille, une épidémie éclatant dans la saison la plus chaude de l'année, au mois de juillet, a enlevé d'après le rapport de M. Pilât, de vingt-huit à trente enfants. Ils ont succombé à une complication heureusement rare aujourd'hui, à la gangrène de la bouche. Le médecin que nous venons de citer l'attribue aux mauvaises conditions individuelles créées par l'insalubrité des rues. Maislenoma seul ne tue pas dans la rougeole, les complications broncho-pulmonaires font plus de victimes que lui ; lorsqu'une prédisposition existe, la bronchite rubéoleuse aboutit à la tuberculose ; lorsqu'il n'en existe pas, elle en crée une. Le Dr Espitalier affirme qu'il a vu, dans le cours de l'année dernière, un certain nombre de gens ayant eu la rougeole au cours d'une épidémie récente succomber à la phtisie. Les complications broncho-pulmonaires modifient la vitalité de l'appareil respiratoire ; elles le rendent plus vulnérable. Parmi les 127 hommes de la garnison de Tours frappés par la maladie en 1887, comme le mentionne un des remarquables mémoires du Dr Marvaux, 3 succombèrent. Chez l'un, on trouva de la pneumonie franche, chez les 3 autres, de la spléno-pneumonie.

I >ans la môme année, il y a eu plusieurs autres épidémies militaires à Bordeaux, à Châteauroux, au 90e de ligne à Angoulême. Dans la première, le Dr Senut fait

remarquer que la rougeole a été grave, non pas tant au point de vue de la mortalité (1 à 2 p. 100) qu'au point de vue des complications. A Châteauroux, le coefficient de morbidité a été, d'après le Dr Eude, de 13 p. 100, par rapport à l'effectif ; 10 p. 100 des malades sont morts. Ces chiffres ont une signification très grave. Tout décès imputable au milieu est une catastrophe ; dans l'armée, les épidémies désorganisent les effectifs, obligent à renvoyer en permission beaucoup déjeunes soldats, circonstance peu favorable pour leur instruction militaire. Il est fâcheux qu'on en soit encore à compter avec la rougeole ; elle n'a point les allures insidieuses de la scarlatine ; celle-ci reste longtemps invisible, choisit son moment et attaque avec une rapidité foudroyante quand on ne l'attend pas. La rougeole suit sa route régulièrement; presque toujours, l'origine d'une épidémie est manifeste ; on connaît l'individu qui l'apporte. A Berieu, dans le département du Gers, le Dr Pujos a vu la maladie passer d'une table à l'autre dans une classe de l'école des filles. Une épidémie partie de Nantes a gagné successivement le département de Maine-et-Loire et celui de la Mayenne. Le Dp Homo l'a suivie dans les différentes parties de l'arrondissement de Château-Grontier. Malheureusement, on n'a pas pour arrêter la rougeole la ressource des vaccinations. Nos seuls moyens sont l'évacuation et la désinfection des locaux envahis. L'application de ces mesures rencontre une certaine opposition de la part des autorités. Pourquoi fermer une école? La rougeole vaut-elle la peine qu'on s'en occupe ? Telles sont les questions qu'on pose au médecin et, s'il hésite, on a recours à des demi -mesures insuffisantes.

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

Tout le monde est d'accord sur lo, contagiosité de la maladie pendant la période d'invasion ; quand un enfant reste chez ses parents, parce que l'éruption est arrivée, il a déjà communiqué sa maladie à plusieurs autres, et chacun de ceux-ci constituera un foyer secondaire. Il ne suffît pas de tenir les élèves éloignés de l'école, pendant un temps déterminé, il faut la fermer dès qu'un cas s'y est montré, la désinfecter, et ne la rouvrir qu'après quinze ou dix-huit jours, parce que la durée des périodes d'incubation et d'invasion varie entre treize à quatorze jours, parce qu'à la réouverture des classes, dans les délais indiqués, tous les enfants contaminés par le premier sont ou guéris ou en pleine éruption. Le Dr Blanquinquene croit point à l'efficacité de ces mesures. D'après lui, les enfants profitent de leur congé inattendu, pour jouer et courir les champs de compagnie, en sorte que l'isolement est illusoire. Pas tout à fait. Supposons que parmi 10 enfants il y en ait 1 qui soit à la fin de l'incubation ou au commencement de l'invasion, ses 9 camarades ont peu de chances de la prendre, s'ils n'ont de communications avec lui que dans le cours de parties de barres. Ils auraient, au contraire, été presque infailliblement atteints s'ils avaient travaillé six heures par jour dans le même milieu, à la même table. Il est bon de fermer les écoles ; on pourrait répéter, à propos de la rougeole, ce qu'on a vu pour la scarlatine, ce qu'on verra pour la fièvre typhoïde : un milieu est d'autant plus dangereux qu'il est plus étroit et plus fermé.

Cette réflexion s'applique à la caserne comme à l'école ; elle a frappé les médecins militaires, qui tous proposent dos mesures pour éviter la propagation des maladies

transmissibles dans les chambrées. M. Roux, qui a observé une épidémie dans la garnison d'Angoulême, voudrait qu'en incorporant les hommes, on notât sur leur livret s'ils ont eu ou n'ont pas eu la rougeole ; lorsqu'un cas se montrerait dans une caserne, on évacuerait ceux qui n'ont jamais eu la maladie. Je crains que cette mesure soit insuffisante. M. le Dr Delamarre en propose une autre plus radicale, et qui vaudrait mieux. « La morbidité générale, dit-il, est plus élevée en hiver, non seulement à cause des nombreuses maladies à frigore, mais surtout à cause de l'encombrement. L'arrivée des recrues a lieu précisément à l'époque où le froid oblige les hommes à tenir les fenêtres fermées. Il serait done plus avantageux, au point de vue sanitaire, d'appeler les jeunes soldats sous les drapeaux au printemps, saison pendant laquelle ils s'acclimateraient plus facilement à la vie collective. »

Les épidémies de rougeole n'ont été ni moins nombreuses ni moins graves en 1888 qu'en 1887. Les paysans et une grande partie des ouvriers des villes n'accordent guère plus d'importance à la fièvre morbilleuse qu'à un furoncle ou à un érythème saisonnier. Si la maladie suit régulièrement son cours, le médecin n'est pas appelé ; on ne réclame ses soins que pour les complications. Quand, au moment de la période d'invasion, l'enfant a les yeux rouges, est enchifrené, on ne voit là rien de particulier, rien qu'on n'ait déjà vu l'hiver précédent; bien des familles considéreraient comme un cas de conscience de faire manquer l'école à un enfant pour si peu de chose. On peut expliquer l'étendue, la fréquence et la rapidité foudroyante d'invasion des épidémies par une diffusibilité extrême du contagium. Toutes les conditions favorables

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCK

à la contamination semblent réunies ; la variole et la scarlatine frappent tous les âges ; la rougeole atteint surtout l'enfance ou l'adolescence. Sauf dans les centres industriels et dans les casernes, à aucun âge de la vie les individus ne vivent aussi souvent et aussi longtemps en commun que dans les premières années. On court au devant du germe : un enfant est alité, pas trop malade, ses voisins, ses camarades viendront le voir ; s'il y a plusieurs enfants dans la maison, on ne songe pas à en éloigner un seul. Parler d'isolement, c'est perdre son temps. Une rougeole, la belle affaire ! Quand on serait certain que les enfants la prendraient, ce ne serait pas une raison pour leur interdire d'aller voir leurs amis ; tout le monde a eu la maladie, l'a ou l'aura ; autant vaut aujourd'hui que demain. Et il y a chaque année, en France, un nombre formidable de rougeoles et un nombre inquiétant de décès par rougeole.

Nous avons rappelé une épidémie des environs de Lille ; il y en a tous les ans dans cette ville ; en 1888, la rougeole y a fait 218 victimes, elle en a fait 36 à Armentières ; les catastrophes ont été à peu près toujours consécutives à la broncho-pneumonie. Dans les villes de 4,000, 5,000 ou même 10,000 habitants, il est presque impossible de savoir d'où vient le mal et comment il se répand ; dans les petites communes, on découvre, quand on le veut, aussi aisément l'importation de la rougeole que celle de la variole ; on suit ses propagations avec la même facilité. A la Gorgue, la maladie est apportée par une jeune fille de Saint-Omer, elle passe de là à Estaires; 18 communes de l'arrondissesement de Laon sont envabies de la même manière ; le l)r Penot a étudié le développement de l'épidémie dans

celles de Toulis et de Froidmont. A Toulis, le premier cas fut observé chez la fille de l'instituteur qui était en pension à La Fère ; sa mère fut prise après elle, puis une couturière qui travaillait dans la maison, puis sa sœur. A Cohartille, section de la commune de Froidmont, comptant 232 habitants, il y eut 43 cas. Le premier se montre chez une fillette de 6 ans ; d'autres enfants des maisons voisines qui ont joué avec elle sont pris à des intervalles variant de 5 à 12 jours. Cette épidémie fut heureusement bénigne et n'occasionna pas de décès. A Noyon, la maladie passsa graduellement d'un quartier à l'autre.

Dans le département des Vosges, à Gérardmer, la rougeole avait disparu depuis le commencement de 1887. Le Dr Greuell a montré dans quelles conditions elle reparut en 1888. Le 19 juin, un soldat faisant partie du bataillon de chasseurs en garnison à Remiremont, vient chez ses parents en permission de 48 heures ; le lendemain, une éruption rubéolique se montre au cou ; le malade présentait déjà à ce moment des phénomènes de broncho-pneumonie. Il y avait eu pendant l'hiver et au printemps beaucoup de cas de rougeole, dont plusieurs mortels, chez les hommes du bataillon. Ce soldat se remit vite, et profita du congé que lui avait valu sa maladie pour faire de nombreuses visites à ses amis et connaissances. 18 à 20 jours plus tard, la rougeole éclate au Lettes, section dé la commune de Gérardmer; elle atteint 37 garçons et 23 filles des deux écoles, dans le laps de 13 jours compris entre le 7 et le 20 juillet. A partir du 24, il y eut des cas dans le centre de la ville. L'éruption se faisait par plaques saillantes d'un rouge intense, mais, malgré tout, les cas étaient si bénins que beaucoup de parents recher-

LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE

chaient pour leurs enfants le contact des rubéoliques afin de les faire profiter d'une atteinte aussi peu redoutable, surtout pendant la belle saison. Malheureusement dans la seconde partie de l'épidémie, le tableau clinique se modifia. Pendant la période d'incubation qui durait de 8 à 10 jours, les malades se plaignaient de courbature et d'une céphalalgie telle qu'ils étaient obligés, le soir, de se mettre au lit beaucoup plus tôt que d'habitude. Il y eut très souvent des broncho-pneumonies chez les enfants de moins de deux ans. On enregistra 26 ou 27 décès dont 2 seulement d'enfants ayant dépassé la deuxième année. Le nombre des malades fut de 800 au moins. Il est bon de noter que la fermeture des écoles, antérieure de quelques jours au premier août, n'eut aucune influence sur le développement de l'épidémie, ce qui est facile à expliquer d'après la disposition d'esprit des parents.

Dans l'Allier presque toutes les communes de l'arrondissement de Moulins ont été éprouvées par la rougeole ; il y eut 3 décès à Saint-Girard-des-Reaulx, par angine diphtéritique. Les circonstances furent les mêmes dans l'arrondissement de Montluçon ; l'épidémie fut si forte par endroits qu'on vit la rougeole atteindre des individus qui l'avaient déjà eue ; il était presque impossible de savoir, dit le Dr Allot, comment le mal pénétrait dans une commune, tant était grand le nombre des enfants pris à chaque fois. Dans certains endroits il y eut force bronchopneumonies ; ailleurs tout se passa bien. Les rougeoles du canton de Montmarault furent remarquables par la longue durée de l'éruption, la fréquence des adénites cervicales, les rechutes qui se produisaient six semaines ou deux mois après la première atteinte et étaient plus gra-

ves qu'elle. Le mal atteignit plusieurs adultes et même un vieillard de soixante-douze ans. L'arrondissement de Gannat ne fut pas épargné. Dans bon nombre de communes, des épidémies éclatent en janvier, s'aggravent et atteignent leur acmé au mois de mars ; beaucoup d'adultes sont pris, les phénomènes sont plus effrayants chez eux que chez les enfants ; ils guérissent malgré tout, tandis qu'on note un certain nombre de décès chez les premiers. Dans le canton de Chantelle, comprenant une population de 13,237 habitants répartis dans 13 communes, il y eut 900 cas et 50 morts. D'après le Dr Migarot, on vit souvent le croup et la coqueluche succéder à la rougeole.

Presque toutes les statistiques préfectorales mentionnent celle-ci. Parmi les départements du Centre dans lesquels les chiffres sont le plus élevés, citons l'Indre, l'Indre-et-Loire, le Cher, la Creuse. Dans le Finistère l'épidémie de Morlaix fut grave ; les premiers enfants atteints furent ceux d'un employé de la gare ; le 24 octobre, l'un d'eux, âgé de trois ans, mourut et la semaine suivante il y avait assez de cas pour que, sur la proposition du Dr Desforges, le sous-préfet fît fermer les écoles. Il y eut des propagations de maison à maison à la suite de visites intempestives. Des broncho-pneumonies, des attaques de diphtérie se montrèrent dans le cours de la convalescence.

Le Dr Durand de Marseillan, arrondissement de Béziers, département de l'Hérault, a adressé à l'Académie une description détaillée et intéressante d'une épidémie qu'il a eu l'occasion d'observer en 1889. Vers le 12 mars, une jeune femme se rend avec ses enfants, à Agde, où

LES ÉPIDÉMIES DÈ FRANGE

existait déjà la rougeole ; le 20, l'aîné en est atteint; le jeune est pris à son tour et succombe le 5 avril. A partir de ce moment, la maladie se développe dans l'agglomération de Marseillan : 200 enfants environ ont été atteints ; il y eut des décès, mais la maladie fut malgré tout assez bénigne.

L'exposé que nous venons de faire, ne permet pas de supposer que la rougeole décroisse en France ; les épidémies de l'année 1888 ont été aussi nombreuses et aussi graves que celles de l'année précédente, et il est possible de prévoir que longtemps encore il en sera de même.

Page 1