DES CAUSES
1° Infection des eaux potables : Épidémies produites par elle : Épidémies de maisons, d'Avranches, de Coligny ; épidémies et endémies dans la garnison d'Angoulêrne. Épidémies de Saint-Sever, d'Argenton, de Berieux, de Joigny, du camp de Pontgouin, des garnisons de Lorient, de Eennes, de Breville, de Bourg-en-Bresse.
2° Infection du sous-sol : Épidémicité et endémicité au Havre, à Elbeuf, à Clermont-Ferrand, à Bordeaux.
3° Transmission directe et transmission par l'air : Épidémies de maisons à Martigny-le-Comte et dans une commune du Finistère.
4° Encombrement et surmenage : Épidémies dans les garnisons d'Angoulêrne, de Nîmes, de Tunis.
5° Causes inconnues: Épidémies du refuge de Darnétal, de l'Ecole normale d'institutrices du département des Gôtes-du-Nord.
Le typhus abdominal est une des maladies à propos desquelles l'Académie reçoit chaque année le plus de documents : mémoires imprimés, communications faites aux Conseils d'hygiène départementaux, notes statistiques, tout a de l'intérêt. Je me disais au début en voyant le volumineux dossier de la maladie pour 188/, qu'il y avait probablement là des éléments nécessaires pour rédiger une notice intéressante sur l'étiologie et la pathogénie de la fièvre typhoïde qu'il faut édifier sur de nouvelles bases.
L'enquête sur l'origine de la dothiénentérie est toujours ouverte, elle se continue lentement, nous n'avons qu'à enregistrer les nouveaux documents, et voir s'ils sont capables de confirmer ou de renverser des conclusions antérieures. J'ai eu entre les mains des mémoires travaillés, excellents par le fond et par la forme. Dans tous il est possible de sentir l'influence de l'école de Pasteur. Tout le monde admet à peu près aujourd'hui l'origine extrinsèque et spécifique de la maladie. La théorie de l'auto-infection nous paraît près d'être reléguée pour toujours dans le domaine des hypothèses non confirmées. Les conclusions sont encore indéterminées, les doctrines incertaines ; on ne s'est pas contenté de se rallier aux idées du maître, on fait son possible pour ne pas s'éloigner de sa méthode et limiter le rôle de l'imagination. Pourtant une sorte de postulatum doctrinal est admis par la plupart de ceux qui s'occupent du typhus abdominal. Il est produit par l'entrée dans l'économie d'un micro-organisme spécifique, le bacille d'Eberth et de Gaffky. Fautil, parce que les données sont limitées, s'y cantonner et opposer aux applications thérapeutiques et surtout prophylactiques, la part d'incertitude qui reste ? En aucune façon. Si la médecine s'était arrêtée toutes les fois que l'évidence n'était pas atteinte, elle n'eût jamais réalisé un progrès. Il s'agit donc, puisque nous admettons qu'un bacille cause la fièvre typhoïde, de savoir comment il entre dans l'économie et comment nous pouvons l'empêcher d'y entrer.
De toutes les suppositions formulées jusqu'à ce jour, la plus satisfaisante est celle qui le fait arriver dans le tube digestif avec les eaux d'alimentation. Après MM. Brouar-
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del, Ohantemesse, Widal, etc., j'ai défendu (1) cette idée l'année dernière ; j'ai été heureux, en parcourant les rapports des médecins des épidémies, de voir que la plupart s'y rallient et que tous sont convaincus de la nécessité d'assurer la pureté des eaux potables. Cette presque unanimité des praticiens est d'autant plus importante que leur opinion s'est faite après mûre réflexion, à la suite d'observations répétées. A côté des enquêtes sommaires relatées dans leurs communications, ils ont eu l'occasion de voir dans leur clientèle de nombreux typhoïdiques, de chercher comment et dans quelles conditions ils étaient devenus malades ; si les eaux ingérées avaient dû être mises hors de cause, ils n'auraient pas accordé à la doctrine en faveur l'importance qu'ils lui attachent. Elle est bien près d'être indiscutable ; mais on ne s'exposerait à l'erreur que si l'on tombait dans l'exclusivisme en rejetant systématiquement les autres causes. La question, à l'heure actuelle, consiste à connaître les relations numériques des unes et des autres, à savoir si l'on avait la certitude de n'en pas prendre les germes dans le verre d'eau qu'on boit.
J'essayerai déclasser les pièces que j'ai entre les mains et d'en déterminer la valeur, c'est-à-dire d'en faire une étude critique très sommaire, de manière à montrer que les idées défendues par un grand nombre d'hygiénistes ne sont ni préconçues ni sentimentales ; qu'ils ont le droit et le devoir d'user de leur influence auprès des administrations pour qu'elles en tirent parti.
Lorsque plusieurs cas de fièvre typhoïde se montrent
(1) Voyez : Études d'hygiène publique, 2° série, p. 111.
dans une maison dont les habitants boivent de l'eau d'une source déterminée, s'il a été impossible de trouver une autre cause, si la fontaine ou le puits sont souillés, si la maladie se transmet de loin en loin sur le cours d'un ruisseau, on est conduit malgré soi à voir une relation entre les eaux et la fièvre. La genèse par leur contamination est très souvent probable. A Bourg, dans l'arrondissement de Laon, 4 cas de dothiénentérie surviennent presque simultanément chez des personnes buvant l'eau d'un même puits (Dr Blanquinque). Il y a une épidémie dans le 3e bataillon du 91e régiment d'infanterie ; d'après le Dp Duchenne, on peut incriminer, entre autres causes, la mauvaise qualité des eaux. A Arvanches, dans le territoire de Belfort, épidémie de maisons : tous les habitants ont un puits commun et un tas de fumier commun ; à 'chaque instant le premier reçoit des liquides qui proviennent du second. A Coligny, arrondissement de Bourg (Ain), un domestique vient se faire soigner dans sa famille d'une fièvre typhoïde contractée au dehors; après son arrivée il y a 34 cas et 5 décès, ce qui est considérable pour une population de 1,754 habitants; les malades buvaient de l'eau d'une source située en bas du pays, et exposée à toutes les infiltrations (Dr Dupré). Une commune de 694 habitants de l'arrondissement de Cholet, plus favorisée que beaucoup d'autres, possède un égout central, il se bouche ; pendant dix jours, les eaux des puits présentent un aspect trouble et une odeur nauséabonde ; il y eut, immédiatement après, 25 cas de typhus abdominal dont 6 mortels. La maladie régnait endémiquement dans la garnison d'Angoulème. Au mois de janvier 1887, les cas se multiplient et deviennent plus gra-
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vos ; d'après le Dr Roux, il y avait une cause accidentelle, des travaux de terrassement dans un sol imprégné de détritus organiques; les phases de l'épidémie correspondirent assez bien à celles des travaux. Mais il en existe une autre qui probablement agit tous les ans : l'infection des eaux. Celles que l'on boit proviennent de la Charente et de la Tongre ; dans la première rivière la prise d'eau est placée en aval des deux bouches d'égout ; la seconde est souillée par les résidus de nombreuses usines et les vidanges de Ruelle, ville voisine comptant 3,000 habitants. Dans l'arrondissement de la Châtre, à Saint- Sever (849 habitants), bâti en amphithéâtre sur un sol schisteux, les voies publiques sont sales et les puits ne valent rien. « Il est bon de dire que comme à l'époque où Duguesclin en chassa les Anglais, on pratique encore le tout à la rue » (Dr Chabenat). Le médecin que nous venons de citer va nous montrer la marche d'une épidémie de fièvre typhoïde qui sévit d'octobre 1885 à mai 1886. « Sur les 26 personnes malades, 22 habitaient le même quartier et se trouvaient sur le passage des eaux pluviales entraînant les déjections de la maison Bret, située dans le haut du bourg, jusqu'à la rivière de l'Indre, en passant près de la fontaine du Saint-Esprit, qui se trouve dans le bas du bourg, et où la plus grande partie des malades puisent leur eau de boisson. Les autres boivent de l'eau de puits peu profonds (6 mètres en moyenne), ayant pu recevoir par infiltration le microbe de la fièvre typhoïde. Ajoutons aussi que tout à côté de la fontaine du Saint-Esprit se trouve un lavoir où le linge de plusieurs malades, couvert de souillures, a été lavé, et d'où l'eau peut, à la suite des grandes pluies,
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refluer dans la fontaine. » A Thénon, dans la Dordogne, une petite fille atteinte de fièvre typhoïde revient dans sa famille ; plusieurs cas se développent dans le voisinage ; en octobre arrivent les pluies, le nombre des malades augmente dans des proportions considérables ; il faut dire que dans ce pays on a trouvé un excellent moyen de produire des engrais : on répand une épaisse couche de bruyères sur les chemins ruraux transformés en fosses à fumier, et pour rendre ces engrais plus efficaces on ajoute des matières fécales et des ordures. Les chemins lavés par la pluie sont des canaux tout préparés pour répandre l'agent contagieux (Dr Froidfond). Argenton, dans les Basses-Alpes, a 254 habitants disséminés dans sept hameaux. En 1887, 26 ont eu le typhus abdominal; la première personne mourut; elle avait été affaiblie, presque épuisée par des accidents puerpéraux. Il s'agit d'une localité de montagnes dont les hameaux, sauf un seul, sont situés sur les bords d'un même cours d'eau; leurs habitants n'ont que peu de rapports entre eux. « Le linge et les vêtements des trois premières personnes décédées furent lavés dans un réservoir public servant aux trois hameaux où l'épidémie resta cantonnée jusqu'à la fin d'août. A côté se trouve une auge dans laquelle les gens viennent rincer leurs seaux et leurs légumes ; ces eaux sont facilement contaminées par celles du réservoir (Dr Melvir, de la Fortune).
Cette énumération est incomplète, car j'ai laissé de côté nombre de résumés, dont les indications étaient trop sommaires ; la répétition monotone, presque stéréotypée de récits analogues prouve la fréquence de l'insalubrité des eaux potables dans beaucoup de villes, bourgs et villa-
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ges de France. Il n'est pas démontré, que ces eaux renfermaient le germe typhoïdique ; mais lorsqu'elles se mélangent brutalement plusieurs fois l'année, à la suite d'orages ou de grandes pluies à une foule de dilutions non alimentaires, il serait extraordinaire que le bacille d'Eberth seul restât à l'écart.
J'ai pris les récits les plus courts, les cas les plus simples. Les médecins ont noté que les gens qui avaient la lièvre typhoïde buvaient une eau très sale, et concluent d'après leur bon sens et leur expérience qu'ils ne l'auraient sans doute pas eue si les sources eussent été plus propres. Mais si dans un bourg ou une ville la maladie, limitée à un groupe de maisons, épargne les maisons voisines dont les habitants ne puisent pas de l'eau aux mêmes sources; si l'abandon ou le nettoyage du réservoir suspect la fait cesser, si l'analyse chimique des eaux montre qu'elles renferment une quantité considérable de matières organiques en décomposition ; si, après avoir pris des précautions suffisantes pour ne pas se tromper, on découvre le bacille d'Eberth, alors la probabilité à laquelle on arrive est bien près de la certitude. Cette gradation s'est présentée plus d'une fois et à cet égard, l'observation est même complétée par une expérience faite en grand à Vienne en Autriche. Dans une communication très intéressante à la Société de médecine publique et d'hygiène professionnelle M. Mosny a rappelé l'histoire de la disparition de la fièvre typhoïde dans cette capitale. Lorsque les habitants buvaient de l'eau des puits ou du Danube, elle était peutêtre plus fréquente qu'à Paris ; on capte des sources, on assure une provision d'eau suffisante aux Viennois, le typhus abdominal diminue à tel point que la présence d'un
cas à l'hôpital général est une rareté. Les villages voisins dans lesquels on n'a pu modifier la distribution des eaux sont aussi éprouvés qu'autrefois. Si jamais, dans une argumentation, un disciple de Port-Royal eût établi une relation de cause à effet entre deux phénomènes aussi étroitement unis que le changement des eaux potables et la disparition de la fièvre typhoïde à Vienne, personne n'eût songé à l'accuser d'être tombé dans le sophisme : non
causa, pro causa.
L'expérience inverse a été faite sur des théâtres moins vastes. A Bérieux, dans le département de l'Aisne, le chauffeur d'un établissement industriel tombe malade de la dothiénentérie dans le mois de février 1886. Tout près de la maison qu'il habite, cà l'intersection de deux rues se trouve un puits mal protégé contre les infiltrations ; plusieurs personnes qui boivent de ses eaux sont prises dans les semaines qui suivent. A Joigny, les faits sont encore plus caractéristiques. Le Dr Longbois rapporte que depuis 1878 il y a eu 105 cas environs dans une cinquantaine de maisons agglomérées, tandis que la proportion dans le reste de la ville a été notablement moindre. L'explication est simple. « En 1868 on fit venir des environs de Joigny de l'eau de source qui fut distribuée à toute la ville, et la plupart des puits furent condamnés. Seul ou à peu près, sur la demande des habitants du quartier bas, le puits qui par sa situation devait être considéré comme le plus dangereux fut conservé : son eau était fraîche, plus fraîche que celle de la ville, en été surtout ; elle était recommandée à certains malades, ce sont eux qui le disent du moins, par une autorité médicale: c'était là plus de raisons qu'il n'en faut pour maintenir le puits sacré.
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Les habitants du quartier se cotisent même encore pour l'entretien de la pompe qui le dessert. » Par l'examen du plan joint au travail de M. Longbois, on voitquele groupe des maisons éprouvées est celui qu'alimente le puits en question. « Les parties teintées pourraient tout aussi bien indiquer la zone de distribution de l'eau de ce puits que celle de la fièvre continue ; on pourrait en dresser deux plans superposables. » L'analyse chimique et biologique a démontré qu'en effet les eaux étaient mauvaises. Voici une des conclusions formulées par M. Gabriel Pouchet, professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris, à la suite deT examen des échantillons qui lui ont été fournis : « L'eau du puits est souillée par des infiltrations de matières fécales; elle est absolument dangereuse parce qu'elle peut devenir à un moment donné le réceptacle de germes contagieux et leur fournir un milieu de culture et de prolifération. * M. Longbois a employé toute son influence pour que le puits fût muré : peine perdue. La population y tient et rit des avertissements ; elle est toujours aussi éprouvée par la fièvre typhoïde.
Des circonstances identiques ont été signalées dans la garnison de Mostaganem par le Dr Geschwind, médecinmajor de première classe au lerrégiment de tirailleurs algériens. La maladie se développait toujours chez les soldats qui se trouvaient au Camp des chasseurs. Comme son nom l'indique, il était autrefois occupé par des hommes de cette arme : ils étaient les plus éprouvés de toute la garnison ; des tirailleurs les remplacent, le nombre des cas augmente aussitôt parmi eux. La conduite qui amène l'eau au Camp des chasseurs et au village suburbain de la Marine est dans un état déplorable. « Construite toute en maçonne-
rie depuis les premiers jour de l'occupation, cette conduite est disloquée et nécessite de fréquentes réparations. En outre, elle traverse sur une longueur de 500 mètres environ des jardins potagers et d'agrément; les arbres fruitiers sont fort nombreux, sur son passage ; plusieurs fois par an on est obligé d'enlever les racines et les dépôts de vase qui l'obstruent ; des crapauds, des serpents s'y introduisent et on ne peut les en déloger qu'en y opérant un ramonage au moyen d'un long fil de fer armé de griffes. On peut se rendre compte, par ce qui précède, de la propreté de l'eau que boivent les habitants de la Marine une grande partie de l'année. Ils y ont même renoncé depuis quelque temps, à cause des fortes indispositions causées par elle. » La fièvre typhoïde frappait les militaires du Camp des chasseurs et épargnait les autres. Les épidémies changeaient de corps à mesure que les hommes changeaient de casernement, et l'eau était tellement boueuse, tellement noire que les habitants d'une localité voisine n'en ont plus voulu.
Une analyse faite au laboratoiredu Val-de-Grâce avait montré qu'elle était souillée et impropre à la consommation. Par ordre du colonel on en interdit l'usage ; le casernement fut approvisionné d'une eau de bonne qualité amenée journellement par un haquet du génie. La source contaminée, surveillée par une sentinelle, servit aux soins de propreté et à l'alimentation des animaux. Depuis juillet, époque où ces mesures furent mises à exécution jusqu'au mois d'octobre, il n'y eut qu'un cas de fièvre typhoïde chez un tirailleur. Cet homme avoua à M.Geschwind qu'il avait bu fréquement de l'eau insalubre, parfois par insouciance, parfois quand il ne voulait
LES ÉPIDÉMIES DE FRANCK
pas attendre l'arrivée du haquet d'approvisionnement.
A partir d'octobre, il y eut un certain nombre d'atteintes, dans la garnison de la ville, mais elles furent observées exclusivement chezdes jeunes gens récemment incorporés et arrivés de France, pas un seul militaire ne fut pris au Camp des chasseurs, de telle sorte que ce casernement mal famé est devenu un des plus salubres de Mostaganem.
Une expérience faite il- y a 16 ans au mois de septembre, à l'époque des grandes manœuvres, par le Dr Renard, l'a conduit à attribuer aux eaux que buvaient les militaires une épidémie qui éclata à ce moment au camp de Pontgouin. Les troupes marchaient, campaient, et par conséquent se trouvaient dans des conditions semblables à celles de la guerre. « A Pontgouin comme au Pas-des- Lanciers, il a fallu, pour produire la maladie, l'adjonction d'une cause locale d'infection, d'un facteur resté inconnu jusqu'à ce jour. » Depuis cette époque les grandes manœuvres se font chaque année dans plusieurs corps d'armée, et partout la vie au grand air, loin des casernements, exerce l'influence la plus salutaire sur la santé des troupes.
Voici dans quelles conditions l'épidémie se développa. Au mois de septembre 1874, 8,000 hommes d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie du 4e corps, provenant de Paris, Chartres, Dreux, Le Mans, Alençon, Laval, Versailles et Courbevoie furent concentrés.
« J'appartenais alors, dit M. Renard, à un bataillon du 4° de ligne venant de Laval ; l'état sanitaire était bon dans les garnisons que nous quittions, et, malgré nos sept
ÉTUDES o'hYGIÈNE PUBLIQUE
jours de marche, il se maintenait tel à notre arrivée : pas un seul homme n'était resté en route ; il en était de même dans les autres corps. Le camp fut établi près de Pontgouin, sur un large plateau bien ventilé, qui semblaitprésenter toutes les garanties désirables de salubrité. Les premiers jours, la santé des hommes reste excellente, mais, vers la fin des grandes manœuvres, des fièvres typhoïdes éclatent ; les corps laissent des malades dans les hôpitaux de toutes les villes qu'ils traversent ; il y a d'abord 20 à 30 entrées par jour, puis 160 à 180 ; le total des cas qui avait été de 160 pendant les huit premiers jours s'éleva à 800 dans les huit qui suivirent. L'épidémie ne dura pas longtemps, parce que les hommes regagnèrent leurs casernements ; elle n'eut pour épilogue que des cas isolés qu'on observa pendant deux ou trois mois.
Quelle en était la cause? On ne pouvait accuser ni l'encombrement, ni la plupart des influences notées dans les livres ; les hommes qui avaient le moins marché pour gagner le camp étaient aussi éprouvés que les autres ; ainsi le 2e régiment de dragons venant de Chartres eut plus de malades que les régiments d'infanterie d'Alençon et de Laval. Il ne pouvait pas non plus être question d'importation, car le typhus abdominal n'avait été signalé dans aucune des casernes ; il fallait incriminer le milieu. Deux ans après l'épidémie, le Dr Régnier qui avait pu l'observer en qualité de médecin au 102e régiment de ligne, voulut lui assigner une origine tellurique ; il remonta de deux siècles en arrière, à l'époque où furent entrepris par ordre de Louis XIV ces gigantesques travaux dont il ne reste
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d'autres traces que des fossés vaseux et des aqueducs qui tombent en ruines. 3,000 hommes étaient employés chaque jour aux terrassements destinés à amener les eaux de l'Eure à Versailles. D'après Saint-Simon, il en mourut 10,000 de la .fièvre ; mais les circonstances n'étaient pas en 1874 ce qu'elles étaient en 1684. On ne remuait pas les terres ; les hommes étaient convenablement nourris, couchés sous la tente et non dans des cahutes et des hangars élevés à la hâte au bord de tranchées ouvertes. M. Renard ne croit pas que l'on soit autorisé à attribuer à l'épidémie du camp de Pontgouin une origine tellurique. .On ne songea pas aux eaux potables et c'est cependant, selon toute probabilité, de ce côté que venait le mal. Les puits et fontaines étaient consignés et les 8,000 hommes du camp étaient abreuvés exclusivement avec l'eau de la rivière l'Eure.
« A son passage à Pontgouin, l'Eure a déjà un cours suffisant pour avoir reçu pas mal de détritus organiques. Une autre cause, tout accidentelle, avait contribué à rendre plus mauvaise encore la qualité des eaux. Dans l'intervalle des exercices et des manœuvres, les soldats s'étaient mis à pêcher l'écrevisse avec passion; on en trouvait surtout dans la partie de la rivière sise en amont de la prise d'eau du camp. Pour cette pêche, on amorçait avec de la viande pourrie, des viscères d'animadx en décomposition, et les pêcheurs étaient assez nombreux pour qu'il fût impossible de suivre le bord de la rivière sur un assez long espace, si l'on avait l'odorat un peu susceptible. « Un des deux soldats qui avaient découpé la viande putréfiée, dit M. Renard, et qui était le portesac de mon bataillon, fut pris un des premiers de tous,
et peut-être le premier, de fièvre typhoïde.... Celui qui l'avait aidé a été aussi sérieusement atteint d'embarras gastrique fébrile. »
L'auteur fut si frappé de ces faits qu'il retourna à Pontgouin en 1884, à l'époque où l'on commença à étudier sérieusement l'influence des eaux potables et fit un supplément d'enquête sur l'épidémie de 1874. L'idée du danger de la pollution d'un cours d'eau par la viande en putréfaction n'a rien d'invraisemblable; ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'on signale l'éclosion de maladies graves produites par cette cause. M. Renard ne s'est pas préoccupé des localités en aval du point contaminé ; il ne nous dit pas si l'on boit ailleurs l'eau de l'Eure, ou sien 1874, on a vu plus de fièvres typhoïdes, qu'en un autre temps là où on la boit. Il y a une autre difficulté : on est disposé à admettre que pour la produire il faut un schizomycète spécifique ; on n'absorbera pas impunément sans doute des eaux dans lesquelles croissent et se multiplient les vibrions et les bactéries de la putréfaction, mais les accidents d'intoxication n'auront de commun avec la dothiénentérie que les phénomènes fébriles. M. Renard a senti qu'on pourrait lui faire cette objection, et s'est efforcé d'y répondre : « Les travaux de Servols, dit-il, ont démontré qu'il existe chez le cheval une fièvre typhoïde analogue à celle de l'homme; il est possible que les bacilles spécifiques aient été introduits dans l'eau avec les débris des viscères dont on se servait pour amorcer.... » C'est là une hypothèse ingénieuse, mais ce n'est qu'une hypothèse ; il est probable que des facteurs nombreux ont contribué au développement de l'épidémie du camp de Pontgouin.
LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE
Cette idée d'influences multiples se dégage de la relation de M. Michaud, médecin-major de première classe au 62e régiment d'infanterie, sur quatre épidémies de fièvre typhoïde qui ont sévi en un an parmi les troupes de l'armée de terre à Lorient ; l'insalubrité des eaux potables paraît cependant avoir été le principal facteur.
La santé était parfaite au 1er avril 1888 ; le typhus abdominal frappe 98 hommes du 11 au 30, et 9 en mai; à la mi-juin tout était fini. La maladie reparaît le 30 (1 malade) ; jusqu'au 16 août il y a 48 cas et 3 décès ; on pouvait croire cette nouvelle épidémie finie; deux mois plus tard, le 15 novembre, arrivent pour une période d'instruction réglementaire 320 hommes dits à la disposition ; les 13 et 14 décembre, la fièvre typhoïde reparaît; il y a 14 entrées à l'hôpital du 20 au 30 ; certains de ces soldats temporaires ont pris les germes du mal à la caserne ; un succombe dans sa famille après le licenciement, trois entrent à l'hôpital civil de Lorient, un à celui de Vannes, un à celui du Blanc. Au commencement de mars 1889 tout semblait terminé; en avril la dothiénentérie reparaît; du 11 avril au 31 mai, il y eut 211 cas. Les circonstances ont, comme on le voit, été assez graves pour légitimer une recherche approfondie des causes qui ont agi et pourront agir.
Lorient n'est pas à citer comme un modèle de salubrité. Les fossés du côté nord de l'enceinte bastionnée constituent un marécage infect, occupant une surface de deux hectares au moins, qui s'étend jusqu'au voisinage d'une poudrière où les militaires montent la garde. A l'ouest l'étang du Fouadic, divisé en deux portions, l'une de six hectares, l'autre de deux, arrive à 150 mètres de
la caserne. Il reçoit trois ruisseaux sur lesquels sont établis de nombreux lavoirs, une teinturerie et une fabrique de conserves alimentaires. Ses eaux sont boueuses ; les surfaces qui restent découvertes à marée basse ont un aspect répugnant et une odeur nauséabonde. Cet étang a mauvaise réputation et pourtant on ne songe pas à déplacer un groupe scolaire bâti tout au bord de son petit bras.
L'organisation des vidanges à Lorient est préhistorique ; on ne connaît ni le tout à l'égout, ni le tout à la mer ; il n'y a pas de fosses dans les maisons, mais de grands seaux en bois appelés bailles, que les paysans emportent découverts sur des charrettes; chaque cahot sème le trop plein sur les routes ; et beaucoup de gens trouvant ce moyen dispendieux — car il faut payer les porteurs — vident le contenu des vases et bailles pendant la nuit dans la rue ; s'il pleut, il est emporté ; s'il fait sec, il reste où il est. Le service des eaux est aussi mal compris. On a capté les sources du Queven distantes de trois ou quatre kilomètres ; l'analyse prouve qu'elles sont bonnes, mais les conduites présentent des regards au ras du sol, à la première pluie leur composition s'enrichit d'une foule d'éléments venus de la rue.
La provision obtenue de cette manière ne dépasse pas 300 mètres cubes par jour, ce qui est insuffisant pour une ville de 40,000 âmes. On y supplée par l'eau du Radenec qui coule à l'air libre sur le fonds tourbeuxdu vallon de Queven et reçoit des détritus de lavoirs, de bassins de rouissage, etc. ; une machine élévatoire placée près de l'embouchure refoule ces eaux dans les tuyaux de conduite de la première source. L'analyse microbiologique, faite au Val-de-
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Grâce par M. Vaillard, n'a pas décelé la présence du bacille typhoïdique ; mais elle a montré des détritus de toute nature, des micro-organismes de toutes formes ; ces eaux sont mauvaises.
La caserne Bisson destinée aux troupes de l'armée de terre est loin de satisfaire aux règles de l'hygiène.
« Nous tenons à insister, dit M. Michaud, sur ce que le bâtiment habité par les hommes ne couvre que 25 ares, et que ce n'est pas sur une surface aussi restreinte qu'il s'agit, d'après sa contenance, d'employer 1,900 hommes. Un peu plus d'un mètre carré par homme, ce n'est guère ! »
Nous nous trouvons en présence d'une série de causes regardées encore presque partout comme capables de produire ou de contribuer à produire la fièvre typhoïde : voisinage insalubre, absence d'hygiène urbaine, eau de mauvaise qualité, encombrement. Une partie retentit sur toute la population, une autre frappe exclusivement les militaires. Le coefficient de morbidité et de léthalité des habitants et des troupes de la marine n'est nullement satisfaisant. D'après les évaluations tirées, par l'auteur, des documents qu'il a pu se procurer, la marine aurait eu 550 cas de fièvre typhoïde sur un contingent de 6,000 hommes. La mortalité de la population civile est de 31 p. 100, tandis qu'elle n'est que de 21 p. 100 dans les autres centres un peu importants de France. Il est donc avéré qu'en dehors de toutes conditions d'habitat, Lorient est une ville à typhus abdominal.
Les causes énumérées n'ont pas une égale iufluence. Il ne s'élève probablement aucun miasme pathogène des fossés des remparts, car, de tous les hommes atteints, pas
un n'avait été de faction à la poudrière ; l'étang de Fouadic doit être innocenté : on n'a pas signalé la fièvre typhoïde parmi les enfants qui fréquentaient l'école située sur su rive. Le Conseil municipal tient aux vidanges par bailles. Il y a cinq ans le Dr Cousyn en fit ressortir les dangers et réclama des tinettes en tôle galvanisée hermétiquement fermées et' désinfectées ; le Conseil ne voulant rien entendre, prit un arrêté ordonnant que dans un délai de deux ans, tous les propriétaires se pourvussent de bailles de même modèle et d'une capacité de 95 litres : cet arrêté ne fut jamais mis à exécution. M. Michaud n'accorde qu'une importance secondaire à la saleté des rues ; pour lui, le grand facteur, c'est l'impureté des eaux ; s'il y a plus de fièvre typhoïde à Lorient qu'ailleurs, cela tient à ce que la proportion d'eau potable est insuffisante, mal conduite, et qu'on y supplée par celle d'un ruisseau non capté et insalubre. A ces causes s'en ajoutent d'autres particulières à l'armée de terre : nous avons vu le faible espace occupé par la caserne ; il y a plusieurs fois par an encombrement. Ainsi depuis dix-huit mois, près de 6,000 hommes n'appartenant pas à l'armée active ont passé dans ce milieu.
« Ils arrivent pour la plupart dans un état de malpropreté de corps et avec des allures qui ne se modifient pas facilement : quand ils sont un peu nettoyés et stylés, ils s'en vont pour faire place à d'autres, qui apportent dans notre caserne un nouvel appoint de souillures. Ces arrivages successifs se sont notamment faits coup sur coup à la fin de l'année 1887 et au commencement de l'année 1888. Du 1er au 21 septembre 1887, nous avons eu 700 réservistes ; dix jours après leur départ, en arrivent 430 autres, qui s'en vont le 13 octobre, pour faire place à 350 hommes
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à la disposition maintenus au régiment jusqu'au 30 décembre. Un mois après arrivent 390 autres hommes à la disposition qui s'en vont vers le 1er mars et au mois d'avril, pour faire place à une nouvelle série de 450. Alors, comme si la mesure était comble, éclate brusquement notre première épidémie, la plus grave de toutes. Disons en outre qu'un certain nombre de ces nouveaux venus appartiennent à des localités où régnent des affections infectocontagieuses, épidémiques ou endémiques. Notre premier cas de typhoïde, en avril 1888, fut celui d'un homme à la disposition qui travaillait au port de guerre, alors empoisonné de fièvres typhoïdes depuis un mois, alors que nous étions encore indemnes. »
Le nombre total fut de 218 dont 13 moururent. Le passage des hommes de la réserve et de la disponibilité dans les corps de troupe impose de nouvelles préoccupations aux médecins militaires.
A Remies, arrondissement de Laon, la fièvre typhoïde est apportée par une femme de 32 ans, prise le 21 juin, morte d'une pneumonie double le 25 ; la jeune domestique qui la soignait tombe malade le 24 et meurt le 8 juillet ; elle est ensevelie par un homme habitant dans unemaison contiguë ; sa femme, son fils âgé de quinze ans, une petite lille de 17 mois sont atteints ; la contagion directe peut être mise en cause. Le Dr Blanquinque, à qui l'on doit la relation de ces faits, croit aune infection d'origine fécale et transmise par les eaux ; la domestique transportait dans un vase ouvert les déjections de sa maîtresse; comme il n'y avait pas de lieux d'aisances, elles étaient vidées sur un tas de fumier auquel était adossé le puits alimentant les deux familles. A Bérieux (même arrondissement)
où il y eut aussi une épidémie, tous les cas furent observés chez des individus habitant un groupe de maisons contiguës et puisant l'eau à une seule fontaine.
Dans la commune de Brevil, arrondissement de la Palisse (Allier), le cimetière communal a été pendant des années une source d'infection. Il était placé à mi-côte, audessus d'un groupe de maisons pourvues d'eau par un puits central, exposé aux infiltrations venant de la colline. Pendant trois ans, tous les habitants de ces maisons furent atteints. En amont du cimetière pas un ne souffrit
Que manque-t-il pour que la démonstration soit complète? Le critérium biologique. Une eau peut être nauséabonde et ne donner lieu qu'à des diarrhées dysentériformes; les émanations d'un puisard peuvent être délétères, sans produire la dothiénentérie, si elles ne renferment pas l'élément spécifique. C'est à la suite de considérations de cette nature que Budd arriva en 1857 à la notion de contagion. Dans la contrée où il exerçait se trouvait une paroisse célèbre par sa malpropre té. Recoins fétides, mares, ruisseaux fangeux, rien n'y manquait, pourtant de mémoire d'homme la fièvre typhoïde n'y avait jamais régné. Un jeune garçon la rapporte de la ville; tout change : elle frappe à droite, à gauche, pas une maison n'est épargnée. L'arrivée d'un seul malade n'avait pu modifier sensiblement la salubrité. Les émanations résultant de sa présence constituaient une quantité négligeable dans l'ensemble. Cette quantité suffit, pour faire d'un" pays peu propre, mais sain jusque-là, un foyer épidémique, Un élément spécifique était entré et il avait trouvé les conditions favorables pour sa multiplication. Aujourd'hui, nous connaissons cet élément, nous savons qu'il est
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introduit souvent dans les voies digestives avec les eaux potables, nous devons être en mesure de le trouver dans les sources contaminées ou suspectes. MM. Chantemesse et Widal ont obtenu des résultats positifs ; j'espérais que les documents parvenus à l'Académie en mentionneraient d'analogues, j'espérais que les derniers desiderata de cette étude disparaîtraient avec des faits nouveaux. Il n'en est pas ainsi. Pour individualiser un organisme, dont la découverte est récente, dout les propriétés ont été entrevues plutôt que constatées, il ne faut rien abandonner au hasard, il faut poursuivre les recherches avec la défiance minutieuse qui seule permet d'éviter les erreurs.
Faisons table rase de ce que nous a appris l'observation et laissons les vraisemblances de côté. On cherche des bacilles dans une eau donnée, il faut d'abord démontrer qu'elle en renferme et que ceux qu'elle renferme sont bien typhoïdiques. On ne peut arriver à cette affirmation à la suite d'un examen superficiel : Il faut isoler le bacille, le différencier de ceux qui lui ressemblent, le mettre en activité. Si ces précautions ne sont pas prises, on a des présomptions, non des preuves. J'ai cru un moment que dans un mémoire au moins, celles-ci existaient. Le Dr Sicard a poursuivi des recherches bactériologiques sur les eaux légendaires du réservoir de Saint-Chinian. Des cultures ont été faites, des dessins joints à ce travail montrent des micro-organismes qui ressemblent au bacille d'Eberth ; les cobayes inoculés ont présenté des accidents rappelant le typhus abdominal de l'homme, on a trouvé chez eux des plaques de Peyer ulcérées. J'hésitais sur un point teclmique, et réflexion faite je dus me récuser. Il est un âge dans la vie où le clinicien suit d'un œil bienveillant
HTOIÈXB rutiuijui:. 111 ~
les efforts des jeunes gens, sans trop y prendre part luimême ; la lutte engagée entre les doctrines anciennes et les doctrines nouvelles passe par des vicissitudes qui changent d'un jour à l'autre ; l'observateur se réserve d'accepter le fait accompli le jour où la victoire d'un parti sera décisive, où la théorie aura atteint l'évidence. Plutôt que de me prononcer sur des procédés microbiologiques, je mis de côté mon amour-propre de chef de service et de maître, je demandai à M. Luzet, mon interne, ce qu'il pensait des méthodes suivies par les auteurs qui en 1887 se sont occupés de la bactériologie de la fièvre typhoïde. Les jeunes gens ne sont pas toujours de bonsjuges, ce sont d'excellents critiques. A leur âge on ne connaît ni les désillusions des efforts perdus, ni les décadences des méthodes crues infaillibles, ni le scepticisme indulgent que donne l'observation prolongée du mouvement scientifique. On accepte avec enthousiasme les procédés du laboratoire qu'on suit et c'est d'après eux qu'on juge les autres ; ils sont bons s'ils y sont conformes, défectueux s'ils s'en écartent. Il paraît que pour chercher, comme on le cherche aujourd'hui, le bacille d'Eberth, M. Sicard a choisi un mauvais milieu de culture ; qu'il n'a pas fait ce qu'il fallait pour l'isoler, que les colonies obtenues par lui liquéfient,, tandis que le bacille spécifique ne liquéfie pas la gélatine. La forme même donnée dans les dessins n'est pas caractéristique ; les procédés d'isolement ôtent une partie de leur valeur aux inoculations ; les animaux ont eu une fièvre assez violente pour les tuer, mais rien ne prouve, étant donnée surtout la multiplicité des éléments inoculés, que ce ne soit pas une septicémie.
Il est également question du bacille typhoïdique dans
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le travail de MM. Dauvé et Cersoy ; un reproche analogue peut leur être adressé ; leurs méthodes sont bonnes, leurs recherches incomplètes. Des recherches analogues faites àpropos d'une épidémie de Bourg-en-Bresse, en 1888, ont donné des résultats positifs. Voici l'histoire de cette épidémie d'après le travail du Dr Aubert, médecin-major de première classe au 21° régiment de ligne. L'épidémie se développa dans la garnison où la dothiénentérie n'est pas endémique et à une époque où il ne peut être question de surmenage ni d'encombrement. Les premiers cas se montrèrent à partir du 10 novembre ; il y en eut 12 parmi les militaires et 52 dans toutes les classes de la société ; on nota en même temps un grand nombre d'embarras gastriques fébriles qu'il paraissait rationnel de rattacher aux mêmes causes que le typhus abdominal. « Ces causes n'étaient nullement rares dans la ville. Le système d'égouts qui ne vaut rien nulle part, est absolument défectueux dans certains quartiers, dans ceux des Halles et de la Prévôté par exemple ; les tuyaux de descente des lieux d'aisance, qui reçoivent en même temps les eaux ménagères, s'abouchent dans des espèces de rigoles à ciel ouvert ou des conduites mal fermées et se rendent à un collecteur naturel formé par un petit ruisseau descendant de la forêt du Sellan. »
Ni les émanations dangereuses, ni l'infection du soussol, comme on voit, ne font défaut ; mais les eaux potables sont bonnes ; elles viennent du Lent, ruisseau qui prend sa source dans les prés, à quelque distance. Le 19 décembre, au moment même du début de l'épidémie, des échantillons furent envoyés au laboratoire de M. Chantemesse. Celui-ci donna la réponse suivante : « Je ne crois pas que
dans les échantillons recueillis il y ait des microbes de la fièvre typhoïde. Je n'ai pas trouvé non plus certains microbes qui ne sont pas ceux de la fièvre typhoïde, mais qui existent en grand nombre dans les eaux souillées par les matières fécales. »
Malgré le caractère rassurant de cette note, l'épidémie continua. Le 23 décembre, deux nouveaux échantillons provenant d'une borne-fontaine de la caserne du 23e furent adressés à M. Vaillard, chargé du cours de bactériologie au Val-de-Grâce. Cette fois les recherches donnèrent un résultat ; on trouva de nombreux bacilles, un entre autres, qui ressemblait à celui d'Eberth ; il en différait cependant assez par certaines particularités de culture et de réaction pour que le savant bactériologiste n'osât point formellement se prononcer. « L'identification certaine de l'organisme trouvé avec celui de la fièvre typhoïde comporte quelques réserves imposées par de légères différences observées dans les cultures comparatives. » Plus tard, à la date du 2 février, M. le Directeur du service de santé du 7e corps d'armée donnait avis à M. Aubert que des cultures faites par M. Vaillard postérieurement à la rédaction de son rapport du 28 janvier auraient démontré que le bacille suspect dont il avait constaté la présence n'était autre que le bacille d'Eberth.
La borne-fontaine qui avait donné l'eau analysée servait à l'alimentation d'un des bâtiments de la caserne ; dans l'eau distribuée à l'autre, on ne trouva pas de bacilles suspects, mais malgré cela, elle ne valait guère mieux que la première. « Les échantillons se rapportent aune eau de très mauvaise qualité ; la proportion excessive de germes que l'on y constate dénote un degré d'impureté abso-
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lument incompatible avec les usages alimentaires. » En même temps de nouveaux échantillons recueillis par les soins du Préfet étaient adressés au Ministre de l'intérieur et analysés par les soins de M. Ogier ; celui-ci déclara l'eau excellente. Il est fâcheux que M. Aubert n'ait pas serré d'un peu plus près la question ; qu'il n'ait pas cherché s'il n'existait point de causes d'insalubrité propres à la caserne, s'il n'y avait point quelque solution de continuité dans les tuyaux de conduite. L'épidémie continuait en ville ; on avait appris dès le début que les eaux potables avaient été exposées près de leur source à des souillures : le propriétaire du pré où elles se trouvent y avait répandu du fumier et des engrais provenant du balayage des routes ; il y avait eu des pluies abondantes, on avait lavé le barrage du moulin qui se trouve en amont des sources, sur le Veyle « rivière dont les infiltrations ont pu, en raison de la disposition et de la composition du terrain qui constitue la berge, pénétrer dans les tuyaux de captage et contaminer pendant un certain laps de temps l'eau de la ville ».
La distribution de la maladie fut un argument sérieux en faveur de la transmission par les eaux : tous les quartiers ne font pas usage de celles du Lent; plusieurs établissements sont alimentés par leur.s propres puits, tel est l'asile d'aliénés de la Madeleine qui compte 900 admis, il n'eut pas un seul cas ; tels sont la maison d'éducation de Saint-Joseph, le séminaire Saint-Georges, le lycée, l'école libre de Saint-Pierre. Dans la caserne qui reçoit l'eau du Lent, il y eut 20 cas pour une population totale de 2,500 individus. Cette expérience est décisive et il parait difficile de nier l'origine attribuée par M. Aubert à l'épidémie de Bourg-en-Bresse.
Nous avons voulu voir où en était la question ; elle est près detre résolue. L'observation, l'analogie, la discussion des faits font supposer, avec les chances les plus sérieuses de vérité, que la transmission de la fièvre typhoïde par les eaux potables est fréquente ; mais pour que les arguments soient sans réplique, il faut que les imperfections des procédés disparaissent, qu'ils soient uniformes et rigoureux. Il reste un petit espace à parcourir pour arriver à la connaissance précise de l'étiologie du typhus abdominal. Espérons qu'il sera bientôt parcouru.
Si on faisait entrer dans l'esprit des individus que les eaux sont le grand véhicule des germes typhoïdiques, si l'on avait raison de l'inertie, si l'on buvait partout une eau délectable, la fièvre typhoïde serait-elle définitivement vaincue ? Nous n'osons l'espérer, car si on la puise souvent aux fontaines contaminées, on la prend ailleurs encore. Ceux-là mêmes qui ont le plus fait pour montrer l'influence des eaux n'ont pas été jusqu'à l'incriminer seule. Il me paraît bon de revenir sur d'autres causes qui ont passé du premier au second plan, parce que certains documents me paraissent propres à démontrer que leur influence est parfois évidente.
On peut prendre la dothiénentérie sur un sol saturé de détritus organiques, si l'on est exposé à certaines émanations délétères, si l'on séjourne dans l'atmosphère d'un typhoïdique, surtout lorsqu'il est soigné dans une pièce étroite et dont l'air est peu ou point renouvelé, ou dans des locaux encombrés ou infectés de vieille date.
On n'a peut-être jamais apporté d'arguments plus importants à la théorie de Pettenkofer que celui qui est fourni par l'extension de la maladie au Havre. Le service des eaux est bien fait : les réservoirs publics sont dans
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les meilleures conditions, mais le sous-sol est infecté, et chaque jour augmente son insalubrité; la canalisation est défectueuse ; sur la côte d'Ingouville on trouve des puisards, des bétoires dans lesquelles on jette les eaux ménagères ; les parties liquides s'infiltrent dans la couche crétacée ambiante.
« Non seulement, dit le Dr Gibert, les égouts de la ville ont une pente insuffisante et subissent une fois dans les vingt- quatre heures, quant à l'écoulement de leurs eaux, le temps d'arrêt de chaque marée, mais encore ils ne sont nulle part isolés d'une façon sérieuse des maisons dont ils reçoivent les immondices. Le reflux des gaz d'égout dans les maisons est rendu non seulement facile, mais en quelque sorte forcé par le fait qu'il n'y a presque pas de maisons au Havre ayant des obturateurs suffisants entre elles et 1 egout. Il est facile d'en donner des preuves. La place de l'Hôtel-de-Villé est occupée par une série de maisons monumentales bien construites, mais toutes ou presque toutes reliées àl'égout d'une façon vicieuse. Dans l'espace de quelques années un grand nombre de décès à marche foudroyante ont frappé des personnes dans la force de l'âge habitant ces maisons ; trois d'entre elles ont succombé en quelques heures à une maladie infectieuse de nature indéterminée ; or il se trouve que deux de ces maisons, appartenant au même propriétaire et contenant au moins dix-huit ménages, avaient une fosse commune reliée à l'égout par un trop-plein que l'on a trouvé rompu dernièrement presqu'au sortir de la fosse, de telle sorte que depuis plus de quinze ans, en tout cas depuis un grand nombre d'années, cette fosse servant à dix-huit ménages se déversait, non dans l'égout, mais dans le sol et
constituait ainsi un véritable marais fécal, dont les émanations fétides pénétraient par reflux dans chaque appartement et infectaient les habitants. »
A Elbeuf, mêmes causes, mêmes effets ; une fièvre typhoïde se développe dans des maisons situées sur un sol depuis longtemps insalubre, soumises à des émanations de bouches d'égout, dont deux particulièrement fétides servent de réceptacle pour le poisson pourri et les détritus d'un charcutier. A Five-les-Lille la maladie sévit autour d'un tas de fumier. « Ce dépôt contenait plusieurs milliers de voitures. Il avait été établi là contre toutesles règles de l'hygiène, et laissait dégager, sous l'influence d'un soleil ardent et dans la direction du vent du sud-est, qui régnait depuis longtemps, des odeurs pestilentielles qui pénétraient dans les habitations situées sur le côté gauche de la rue du Long-Pot, où les typhoïdiques étaient en grand nombre (Dr Panât). »
A Clermont-Ferrand on a trouvé le bacille d'Eberth dans la fontaine d'une maison dont un des habitants avait la fièvre typhoïde; c'était le cas de généraliser et de supposer qu'il était venu là des réservoirs publics, que les eaux potables étaient seules en cause. Mais les médecins du pays, et le Dr Nivet en particulier, n'ont pas été jusque-là. Les eaux de la ville viennent du réservoir de Royat. Les tuyaux de conduite sont en bon état. MM. Chantemesse et Widal, dont la science en matière semblable n'est pas discutable, n'ont pas trouvé le bacille dans les regards, les réservoirs et les canaux qui conduisaient à cette époque l'eau de Royat à Clermont. Ils ont seulement constaté sa présence dans un réservoir établi dans la cuisine de la maison Moser, située rue d'Amboise,
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dans la région orientale de la ville, à l'ouest et à 40 mètres de la cour de la caserne des Paulines qui était alors l'un des foyers d'infection les plus actifs de la commune... D'autre part, M110 Moser a été atteinte de la fièvre muqueuse le 5 novembre ; elle habitait à ce moment dans la maison de son père; n'aurait-on pas le droit de supposer que les bacilles trouvés dans le réservoir de la rue d'Amboise provenaient de cette demoiselle (1)? Dans une note manuscrite résumant le travail que nous venons de citer, le même auteur se plaint énergiquement du mauvais état du sous-sol, et exprime la conviction que des améliorations diminueront notablement les cas de fièvre typhoïde à Clermont-Ferrand.
11 est nécessaire d'ajouter que le sol de la ville de Clermont est souillé, superficiellement par les usines et les matières fécales liquides venant des maisons où il n'y a point de latrines, profondément par les fosses non étancbes, les citernes et les puits perdus.
Ce sol remué profondément en 1877, à l'époque où l'on posait les tuyaux des fontaines, a donné naissance à une épidémie de fièvre typhoïde aussi grave que celle de 1886.
A l'Hôtel- Dieu et dans beaucoup de maisons, les fosses ne sont pas étanches et les vieux égoux stercoraux communiquent par les tuyaux de descente avec les cabinets et même les écuries.
Enfin, les ruisseaux reçoivent la matière venant de certaines habitations privées et les eaux des égouts chargées d'immondices ; ils présentent denombreux lavoirs qui sont établis sur leurs bords.
(1) NlVET. JRappovt sur l'épidémie do fièvre typhoïde de Clermont- Ferrand en 188fi. Clermont-Ferrand, 1888.
202 études d'hygiène publique
Le Conseil d'hygiène a indiqué les moyens à employer pour faire disparaître cet état de choses bien dangereux ; mais à mesure que le temps passe, que le souvenir de l'épidémie s'affaiblit, l'administration municipale rencontre des résistances déplus en plus grandes.
Les faits constatés à Bordeaux dans l'épidémie de 1887 sont de même ordre. Le plus grand nombre des fièvres s'était montré dans des quartiers alimentés par l'eau du Tailhan ; il y en avait eu dans les villages voisins des sources ; la population s'émut et l'on dut supprimer l'eau, l'épidémie diminua à partir de ce moment et disparut même assez vite.
Exposée de la sorte, la relation des faits semble un argument nouveau apporté à l'appui de la doctrine de la contamination des eaux potables. Dans un excellent rapport sur ce sujet, le Dr Vergely arrive, en discutant les particularités, à en diminuer la valeur. Les conduites étaient en bon état ; dans son cours, l'eau n'était pas souillée par les infiltrations ; une des sources a pu l'être, mais il n'est pas prouvé qu'elle l'ait été ; des analyses chimiques et bactériologiques très bien faites n'ont rien révélé de suspect ; nulle part on n'a trouvé le bacille d'Eberth ; la quantité des matières organiques renfermées dans les eaux du Tailhan est insignifiante. En s'en rapportant exclusivement aux recherches qui ont porté sur elles, on eût pu les déclarer excellentes, supérieures aux meilleures eaux de Paris. D'un autre côté les quartiers dans lesquels il y a eu le plus de cas ont été éprouvés antérieurement par la fièvre typhoïde, ils sont bâtis sur un sol marécageux, rendu, depuis un temps immémorial, insalubre par la multiplicité des fosses d'ai-
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sances non étanches dont les produits infiltrent ses couches. Sans nier d'une manière absolue la possibilité d'une contamination des eaux, M. Vergely est plus disposé à expliquer l'épidémie de Bordeaux par la doctrine de Pettenkofer.
Un argument tiré de la distribution géographique n'est pas non plus sans valeur. Lorsque dans une région donnée on consomme fort peu d'eau, lorsqu'elle est remplacée par une boisson populaire que l'on prend à tous les repas, il y aurait des raisons de croire que dans ce pays favorisé, la dothiénenterie serait une maladie rare, jamais épidémique, qu'on observerait guère que des cas importés. Comme le fait remarquer le Dr Lesueur, de Bernay, ces conditions sont réalisées dans presque toute la Normandie. Les habitants méprisent l'eau et boivent du cidre. Or, la fièvre typhoïde est aussi fréquente là que partout ailleurs, même dans les parties de pays où les maisons sont disséminées, où l'eau employée aux usages culinaires est puisée successivement dans des réservoirs éloignés des habitations et des fumiers.
La contagion directe d'individu à individu est assez rare ; M. Blanquinque ne l'a vue que 3 fois en 12 ans à l'Hôtel-Dieu de Laon, une fois chez un enfant de 12 ans aidant habituellement l'infirmière dans le maniement du bassin, chez un autre ayant prêté son concours pour l'autopsie d'un typhique ; chez un troisième ayant donné des soins à un malade mort dans le service.
Il est probable que la communication a aussi lieu par l'atmosphère, lorsque les malades ont travaillé ou habité quelque temps dans un milieu infecté. A la campagne, ce mode de transmission est plus fréquent qu'on ne le croit.
Nous savons ce qu'en pense le Dr Fouquet. Une observation du Dr Gaulthier, médecin des épidémies à Charolles, est frappante et mérite d'être citée en entier :
« La famille T..., habitant Martigny-le-Comte, composée du père, de la mère, de sept garçons âgés de douze à vingt-huit ans, d'une fille âgée de seize ans, habite une ferme isolée de près d'un kilomètre de toute autre habitation. Le père, âgé de soixante-cinq ans, est né dans la ferme, où il n'y a jamais eu d'épidémie, et déclare fièrement n'avoir pas encore eu besoin de médecin pour lui, ni pour les onze enfants qu'il a élevés. La ferme est bien aménagée, très proprement tenue et située au milieu de pâturages, sur le versant d'une côte au bas de laquelle coule une petite rivière. Le village, éloigné de 15 kilomètres de la ville la plus voisine, n'a jamais été le foyer d'une épidémie de fièvre typhoïde.
Le 6 décembre, un des fils (Claude), âgé de vingttrois ans, qui n'habite pas avec ses parents et exerce la profession de menuisier à Percy, localité distante de 4 kilomètres, où sévit une épidémie de fièvre typhoïde, ainsi que nous l'avons dit plus haut, est ramené à la ferme avec les symptômes de la maladie. Il a probablement contracté le germe dans la maison de son patron, dont la femme et la lille sont gravement atteintes ; d'un autre côté sa profession l'aurait obligé deux fois à mettre dans le cercueil des personnes mortes de la maladie.
Appelé le 7, nous conseillâmes les mesures hygiéniques les plus rigoureuses. Dès le premier jour on prit La précaution d'aller déposer les déjections du malade dans un trou creusé en plein champ, à 100 mètres de la maison et au-dessous dans la direction de la rivière.
LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE
Le malade est couché dans la cuisine, grande pièce où se tient la famille pour prendre ses repas et vaquer aux diverses occupations domestiques. Dans cette pièce couchent, en outre, le père et la mère, la jeune fille et le plus jeune garçon (Louis). Dans une pièce voisine, séparée de la précédente par une simple cloison, couchent deux autres frères, Alexandre, âgé de vingt-deux ans et Jean, âgé de dix-huit ans.
Le malade est soigné par la mère et la fille et par le jeune Louis, que son âge confine à la maison. Le père et les grands frères ne sont guère à la maison qu'aux heures des repas, étant occupés le reste du jour aux étables et aux champs.
A notre visite du 18, un des garçons (Pierre), âgé de vingt et un ans, se plaint de maux de tête, de courbature, de fièvre et s'alite le lendemain. Ce second malade couche dans une aile (aile sud) de l'habitation, complètement séparée de la partie principale dont nous avons parlé. Il a approché son frère Claude plus que ses autres frères, c'est lui qui aidait la mère et la fille à le changer de lit.
Cinq jours après, la maladie se déclara chez un autre garçon (François) qui couche dans la même chambre que le précédent. Celui-là n'a donné aucun soin au premier malade et ne l'a approché qu'au moment des repas, mais a continué à coucher dans la même chambre que Pierre.
Le 3 janvier, les deux frères Jean et Alexandre, qui couchent dans les pièces contiguës à la cuisine, et en communication constante avec celle-ci, sont atteints simultanément. Dans les derniers temps, ils ont été obligés de seconder leur mère et leur so^ur dans les soins à donner aux trois premiers malades.
Le 10 janvier seulement, trente-cinq jours après que le premier malade (Claude) a apporté dans la pièce principale le germe de la maladie, la fille et le jeune frère (Louis), qui ont séjourné continuellement dans cette pièce, sont obligés de s'aliter : atteints par le même mal que les cinq autres frères.
Le surlendemain, un autre garçon (Jean-Marie), âgé de vingt-cinq ans, qui couche dans l'aile nord de l'habitation avec un des frères (dit Cadet), âgé de dix-neuf ans, est pris à son tour.
A cette date, le père, la mère et le cadet sont seuls indemnes. Une tante âgée de soixante ans, un frère âgé de trente-deux ans et un beau-frère âgé de trente ans, qui n'habitent pas la ferme, viennent donner leurs soins aux malades.
Le 12, nous trouvons le père et la mère alités de la veille. Le 20, la tante arrivée depuis huit jours seulement dans le foyer infectieux, contracte la fièvre et en même temps aussi Cadet, qui jusque-là avait été indemne.
Il ne reste plus alors que le frère aîné et le beau-frère qui ne fait que d'assez rares apparitions, obligé de vaquer à des occupations personnelles. Tout le voisinage est épouvanté ; on fuit la ferme et les douze malades restent sous la seule garde du fils aîné. Le brave homme, qui a quitté sa femme et ses enfants, suffit à tout ; jour et nuit, il va d'un lit à l'autre,lave lui-même à la rivière les linges souillés de déjections et continue cette œuvre de dévouement et de péril jusqu'au milieu de février. Seul il fut épargné par le mal, étant resté près d'un mois au milieu des douze typhiques.
La maladie eut tout le degré de gravité. Le premier
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malade (Claude), atteint le 3 décembre, n'entra en convalescence qu'à la fin de février, après avoir présenté des symptômes d'ataxo-adynamie qui nous firent longtemps désespérer de sa vie, et Alexandre, atteint le 3 janvier, succombait le 24. Chez les autres, la fièvre fut d'intensité moyenne ; mais chez aucun malade elle ne dura moins d'un mois. Un symptôme qui est en général assez rare dans la fièvre typhoïde — des ulcérations pharyngiennes — se manifesta chez tous ces typhiques. Ces ulcérations étaient douloureuses, assez larges et peu profondes, apparaissaient à la fin de la maladie et évoluaient en une huitaine de jours. Claude, le premier malade, avait présenté ce symptôme, et sa reproduction constante chez les autres malades donnait à tous ces cas de fièvre typhoïde comme une marque de famille et de même origine.
Le contage, apporté le 6 décembre, a atteint le deuxième malade le 17 ou le 18, c'est-à-dire onze à douze jours après. Le onzième malade (la tante) fut atteint huit jours seulement après son arrivée dans le foyer épidémique. Or, l'un était âgé de vingt-huit ans et l'autre de soixante ans, deux âges différents au point de vue de la réceptivité du contage ; mais pour le dernier cas, l'intensité du Contage provenant de dix typhiques était portée à une plus haute puissance.
Le mal atteignit les sujets deux par deux suivant le groupement créé par la cohabitation : 1° Pierre et François, qui couchent dans la chambre de l'aile sud, sont atteints du 18 au 23 décembre ; 2° Alexandre et Jean, qui couchent dans la chambre contiguë à la cuisine, foyer principal, sont pris simultanément le 3 janvier ; 3Ù la jeune fille et Louis, qui ont toujours séjourné dans cette cui-
208 ÉTUDES D'HYGIÈNK L'UBLlQUli
sine, tombent malades ensemble le 10 ; 4° il en est de môme du père et de la mère, qui s'alitent le 18 ; 5° il n'est fait exception que pour le dernier groupe, Jean-Marie et Cadet, qui couchent dans l'aile nord, sont atteints, le premier le 10, le second le 22 janvier.
L'ordre d'après lequel s'est effectuée la contagion n'est pas en rapport avec le séjournement des sujets dans le milieu infectieux, puisque le premier groupe vivait peu dans ce milieu, et couchait dans une pièce complètement isolée, et que le second groupe, quoique plus rapproché, en était encore séparé par une cloison, tandis que le troisième et le quatrième groupe, qui n'étaient pas sortis du foyer principal, n'ont été atteints qu'après une imprégnation de trente- cinq à quarante-trois jours.
D'autre part, le frère aîné a pu vivre pendant un mois dans ce foyer infectieux, laver le linge des malades, etc., sans contracter la maladie.
Nous ajouterons qu'il n'y a pas eu dissémination au dehors du principe morbifique et que le foyer épidémique, importé dans la ferme, s'y est éteint sur place, aucun cas de fièvre typhoïde ne s'étant déclaré clans les villages environnants. »
Cette observation a d'autant plus de valeur que l'auteur n'a aucun parti pris ; il fait suivre la relation de cette épidémie de celle d'une autre, localisée comme elle, dans laquelle la transmission par l'atmosphère ne pouvait être mise en cause, et qui se rattachait manifestement aux eaux potables.
Le fait suivant observé en 1888 fournit comme le précédent un argument en faveur de la transmission directe d'individu à individu : La famille P..., habitant une lande
LES ÉPIDÉMIES DU FRANCE
•située à une certaine distance du centre d'une commune rurale du département du Finistère, boit l'eau d'une fontaine très propre, située en amont à une certaine distance de la maison. Le fils de cette famille, âgé de 15 ans, était marin à bord d'un bateau qui fait la pèche de la sardine du côté de Concarneau. 11 rentra le 5 août avec la fièvre typhoïde. Dans les premiers jours de septembre, sa mère qui le soignait, fut atteinte; puis ses deux frères, puis une de ses sœurs et ses deux belles-sœurs, puis son père, enfin ses deux autres sœurs. Jusqu'à la fin de septembre, lamaladie frappa l'un après l'autre les membre sde cette famille. Il est impossible de songer à une autre chose qu'à une transmission d'individu à individu.
Je crois que le linge et les effets jouent plus d'une fois le rôle de propagateurs. A la campagne surtout, le nettoyage et la désinfection sont imparfaits ; la lessive est un événement ; on ne la fait que tous les trois ou tous les six mois, suivant l'aisance des familles. En beaucoup d'endroits, le linge sale est enfermé dans un cabinet, entassé dans un recoin peu en vue de la pièce qu'on habite. En cas de fièvre typhoïde, les choses ne sont pas modifiées. Nulle part on ne choisit le temps où Ton soigne un malade pour faire la lessive. Si la provision de linge devient insuffisante, on en lave à la hâte, à froid, condition excellente pour ne rien détruire. Les germes se conservent et prospèrent sur les matières textiles, les lainages, etc. On a vu bien des fois des épidémies de peste ou de fièvre jaune éclater au moment où l'on enlevait de la cale d'un navire les balles de coton ou les pièces de soie, lors même que dans tout l'équipage il n'y en avait pas eu un cas pendant la traversée.
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L'encombrement et le surmenage qu'on laissait un peu» de côté depuis qu'on a montré l'influence de la contamination des eaux sont de nouveau accusés : il en est encore question dans une intéressante notice consacrée à une épidémie observée dans la garnison d'Angoulême par le Dr F. Lafforgue, médecin aide-major au 107e régiment d'infanterie. La fièvre typhoïde est épidémique dans la ville ; longtemps les militaires lui ont payé tribut. Grâce aux améliorations apportées dans le logement, l'alimentation, l'hygiène courante, on avait pu remédiera cet état de choses ; de juillet 1887 à octobre 1888, la moyenne ne dépassait pas celle que l'on note dans les meilleures garnisons. Les manœuvres d'automne s'étaient bien passées et l'on pouvait espérer que l'état sanitaire resterait excellent.
« Le 12 octobre arrivent les réservistes : à l'effectif ordinaire de 866 hommes s'en ajoutent 2.271 autres qu'il faut exercer ; c'est un surcroit de travail pour les soldats de l'armée active ; de plus, le service de garde est plus pénible qu'en temps ordinaire ; beaucoup d'hommes doivent coucher un jour sur trois sur la planche du corps de garde, dorment mal, sont réveillés à tout instant. Aussi pour toutes ces raisons on comprend que les hommes étaient, sinon surmenés, du moins très fatigués. Il fallait bien loger les nouveaux venus ; on dut installer des lits dans les réfectoires où, malgré tous les soins de propreté, il reste des substances organiques qui se putréfient. Les lits des chambrées furent resserrés et entassés et enfin on fut obligé de faire occuper les combles de la caserne de Saint-Roch. Ces combles, clans lesquels près de 200 hommes avaient couché, réalisaient donc, à cause de l'encom-
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brement des lits et du manque d'air et de lumière, toutes les conditions favorables à l'éclosion d'une épidémie. Elles ne tardèrent pas à produire leurs effets. Dès la deuxième semaine d'octobre il y eut des cas très nombreux dans les deux régiments de la ville. Jamais depuis de longues années, on n'en avait vu un aussi grand nombre en aussi peu de temps. »
Le 46° de ligne eut 46 cas et 2 décès ; les deux régiments d'artillerie 50 cas et 3 décès. Heureusement que les mesures prises avec beaucoup de décision purement enrayer le mal ; la caserne Saint-Roch fut évacuée et les réservistes regagnèrent leurs foyers ; le bataillon le plus éprouvé alla camper sous la tente. La première explosion eut lieu le 5 octobre ; le 25, il n'y avait plus que des cas rares, disséminés dans les différentes armes de la garnison.
Il ne saurait être question des eaux potables, car on a fait ce qu'il fallait pour les rendre salubres. M. Lafforgue admet l'influence de plusieurs facteurs : la contagion d'abord ; elle a été manifeste chez les ordonnances des médecins ; dans le cours de l'année 1888, 8 sur 9 ont été atteints. Le surmenage et l'encombrement ont probablement contribué plus que tout le reste à la diffusion ; toutes les troupes étaient plus ou moins soumises à leur action. L'auteur les a notés dans un milieu restreint et où l'observation était plus facile.
« Dans le bureau du major du 107° travaillaient trois soldats et deux officiers. Au moment de l'appel des réservistes, il y eut un surcroit de travail, le personnel fatigua manifestement : en outre, en raison de la température un peu froide, les fenêtres étaient rigoureusement closes dans
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la journée et la nuit on n'aérait pas le bureau à cause de la présence d'un secrétaire qui y couchait. Si nous ajoutons à cela qu'outre le personnel ordinaire, il y avait toujours des sous-officiers ou des soldats venus pour prendre des ordres ou des renseignements, on comprendra que dans ces conditions l'air ait été rapidement vicié et qu'il se soit produit une sorte d'encombrement qui, joint au surmenage momentané, a été l'origine d'une petite épidémie locale. Le secrétairequi couchait dans le bureau entre à l'hôpital avec la fièvre typhoïde ; un des deux autres, envoyé chez lui en permission, s'alite et tombe malade de la même maladie deux jours après son arrivée. Un des deux officiers eut des phénomènes d'embarras gastrique et de courbature fébrile pendant 3 ou 4 jours (il avait contracté la fièvre typhoïde l'année précédente). Sur 5 personnes vivant dans un bureau 3 furent atteintes. »
Des circonstances jusqu'à un certain point analogues ont éprouvé la garnison de Nimes de 1884 à 1888, et ont été bien étudiées par le Dr Léonard Sénut, médecin-major de première classe au 19e d'artillerie. La fièvre typhoïde est endémique parmi les militaires comme dans la population civile. La garnison se compose de deux bataillons du 55e de ligne comprenant un effectif moyen de 1,060 hommes, du 19e d'artillerie (1,110 hommes), du 38e de ligne (1,090) ; en tout, 3,260 hommes. Dans les cinq années mentionnées il y a eu 180 cas de fièvre typhoïde et 28 décès ; c'est une moyenne de 36 cas par an. Ce chiffre est peu élevé, si on le compare à ceux qui ont été notés à Lorient et à Angoulême ; c'est peut-être forcer un peu les expressions que de parler d'endémicité et d'épidémicité à propos de lui. L'expérience de Nîmes prouve cependant qu'on pourrait le
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réduire encore. Les cas sont loin d'être également répartis pour tous les mois ; la maladie paraît avoir de la tendance à se réveiller, sous forme d'épidémie, à une période de l'année qui est à peu près la même pour tous les régiments : la fin de l'été et l'automne. L'arrivée des jeunes soldats en novembre et décembre apporte aux germes morbigènes une nouvelle activité, et nous voyons le mal persister pendant les deux ou trois mois qui suivent cette arrivée ; elle disparaît pendant le printemps pour prendre un nouvel essor pendant la période estivo-automnale. « Si la recrudescence annuelle commence au 38e d'artillerie plus tard que dans les autres corps, cela tient au séjour dans les Alpes, pendant les mois de juin, juillet et août, de six batteries de ce régiment qui ne sont frappées qu'à leur retour à Nîmes, à la fin d'août. » Remarquons encore qu'en 1884 il n'y eut que 19 cas ; 17 de moins que dans l'année la plus favorisée que l'on ait vue depuis ; cela tenait à une particularité qui ne s'est heureusement pas représentée. L'apparition du choléra à Toulon et à Marseille au mois de juin excita une émotion très vive dans les municipalités du midi de la France : on chercha les causes d'insalubrité et on s'appliqua aies faire disparaître ; la ville fut peu éprouvée par le choléra et la fièvre typhoïde diminua dans des proportions sérieuses. On boit à Nîmes l'eau d'une source dite la Fontaine qui est excellente, et l'eau du Rhône qui ne vaut pas grand'chose ; dans la partie basse de la ville, près de la gare, celle d'un certain nombre de puits qui vaut encore moins ; il n'y a pas plus de fièvres typhoïdes aux environs delà gare que dans le centre ; les maisons y sont clairsemées et isolées les unes des autres ; mais il n'y en a pas plus dans les quar-
tiers pourvus de l'eau du Rhône que dans ceux qui boivent l'eau de la fontaine ; il n'y en a pas plus depuis 1874, époque où l'on a construit des réservoirs et une prise d'eau dans le Rhône, qu'il n'y en avait auparavant. Il paraît donc difficile à M. Sénut d'incriminer les eaux potables ; c'est aux causes multiples d'insalubrité qu'il faudrait selon lui rapporter la plupart des cas sporadiques, comme c'est à la réceptivité spéciale créée par les fatigues des manœuvres d'automne qu'il conviendrait d'attribuer les extensions semi-épidémiques notées chaque année à ce moment. Toutefois il faut ici, comme partout, un élément particulier et pathogène. Le surmenage abat l'homme et lui donne la fièvre ; mais ce n'est pas la fièvre typhoïde.
« Quel est le médecin militaire, se demande M. Sénut, qui, le soir d'une manœuvre très fatigante ou d'une marche forcée, n'a pas été appelé auprès d'un ou de plusieurs malades qu'il trouvait dans l'état suivant : fièvre très vive, souvent précédée d'un frisson, température atteignant 40°, surexcitation cérébrale allant jusqu'au délire, courbature générale et céphalalgie intense, soif vive, accompagnée parfois de vomissements ou de diarrhée comme épilogue. Ce cortège de symptômes si bruyants ne saurait être confondu avec un commencement de fièvre typhoïde. Le début est brusque dans l'état morbide dont nous parlons, la température est très élevée dès le premier jour sans mouvement ascensionnel; le malade est plutôt fatigué que prostré, sa langue est humide et non sèche ; pas de météorisme abdominal ni de gargouillement dans la fosse iliaque. Mais dans les cas où le doute pourrait exister, la marche de l'affection ne tarde pas à le dissiper. La défervescence arrive au bout de peu dejours, parfois même le lendemain.
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C'est ainsi que chezun malade de cette nature nous avons vu dans l'espace d'une nuit la température tomber de 40° à 36°,5. »
Si le surmenage paraît être une condition favorable au développement de la dothiénentérie, il est insuffisant pour en expliquer le développement.
Avant de terminer l'analyse du mémoire de M. Sénut, nous lui emprunterons encore un fait.
« Un garde-magasin, ayant trois ans de service, se présente à la visite le 2 décembre ; il se plaignait d'avoir mal à la tète et de ne pouvoir manger la veille ; température 37°,8. On mit le tout sur le compte d'une angine d'intensité moyenne que l'on put constater sans difficulté ; comme il parassait abattu et fatigué, on l'envoya d'urgence à l'hôpital. Le lendemain matin, il mourut subitement. A l'autopsie, on trouva les lésions caractéristiques d'une fièvre typhoïde arrivée à la fin du premier septénaire et d'une dégénérescence graisseuse du cœur. »
L'encombrement, l'infection antérieure des locaux, le surmenage ont contribué à la production de plusieurs épidémies observées dans la garnison de Ttmis par le Dr Demeurnynck, médecin-major au 15e régiment du train des équipages militaires.
En 1881, au moment de l'occupation, on prit possession d'un bâtiment situé à 1 kilomètre environ en dehors de Tunis et habité jusque-là par les. troupes beylicales ; il est probable qu'avant d'y loger les hommes, on eut soin de faire une désinfection et une adaptation soigneuses, car en aucun pays oriental les casernes ne sont irréprochables au point de vue de la salubrité : pour rendre parfaites la construction et la disposition architecturale, il eût fallu
tout démolir : c'est ce qu'il y aurait eu de mieux à faire. si les conditions budgétaires l'eussent permis ; la caserne était mal placée et mal construite ; il n'y a pas d'habitations dans le voisinage, mais le coté est longé par un cimetière musulman ; les bâtiments disposés sans aucun ordre se composent de salles du rez-de chaussée servant de magasin, et, au premier étage, d'une grande pièce pouvant contenir environ 200 hommes. Comme ces locaux étaient insuffisants, on ajouta provisoirement desbaraques en bois un peu primitives ; c'étaient des quadrilatères longs de 16 mètres, larges de 6, ayant une ouverture sur chacun des petits côtés et deux fenêtres sur chacun des grands.
De plain-pied avec l'extérieur, le sol intérieur est de la terre battue ; la partie supérieure est formée d'un plafond en bois au-dessus duquel règne un espace vide jusqu'au faîtage recouvert de tuiles.
La caserne est occupée par la portion principale du 4e régiment de chasseurs d'Afrique et une compaqnie du train des équipages ; les chasseurs d'Afrique sont dans les baraques et les tringlots dans les anciens bâtiments. La fièvre typhoïde frappe d'un côté et de l'autre, mais dans des conditions différentes ; les chasseurs sont éprouvés à partir du commencement de juillet; quand la température devient brûlante et que les fièvres palustres à forme rémittente ou intermittente se font sentir, les jeunes soldats sont pris. Le prédisposition créée par l'âge et l'absence d'acclimatation paraît chez eux plus effective que celle qui pourrait résulter d'autres conditions, telles que le surmenage ; les chasseurs ne sont soumis qu'à des exercices journaliers, à proximité de leur caserne-
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ment, avec retour régulier à celui-ci. C'est clans ce casernement que semble résider la cause efficiente du mal. Les eaux viennent de Tunis, il ne paraît pas qu'elles donnent la fièvre typhoïde. On a modifié le système dégoûts et les lieux d'aisances de telle sorte qu'il n'y a rien à dire ; mais, en 1881, on avait fait un aménagement provisoire de constructions provisoires. Celles-ci existent encore on ne sait pas pour combien de temps ; l'aménagement n'a été changé que l'année dernière. Chaque homme avait un lit de camp pourvu d'une paillasse, d'un traversin et d'une couverture ; au moment de l'occupation, les locaux furent encombrés, il y eut de nombreux cas de fièvre typhoïde. On désinfecta imparfaitement, car le mauvais état de fermetures ne permit pas de faire des fumigations.
Quand on songe à la manière dont les hommes ont été abrités et couchés pendant 7 ans, on ne peut pas s'étonner que la maladie ait constamment sévi.
« Rien d'important, dit M. Demeurnynck, n'avait été fait jusqu'en 1888 pour améliorer les conditions hygiéniques. Nos soldats vivent dans des locaux tout en bois, y apportant en été la poussière, en hiver la boue des cours du quartier, en tout temps le fumier des écuries, les dispersant soit sur le sol terreux, soit sur le plancher des lits de camp qui leur servent de marche-pied pour atteindre aux. planches à bagages, couchant sur une mauvaise paillasse sans drap de protection, restant habillés pendant l'hiver pour se garantir du froid de la nuit qui pénètre par des portes et fenêtres en planches mal jointes, se mettant tout nus en été pour résister à la chaleur qui règne dans ces bâtiments que le soleil a surchauffés pendant la jour-
née et qui sont de véritables étuves, imprégnant ainsi le couchage des souillures de leurs vêtements ou de la sueur de leur corps, n'ayant à leur disposition aucun moyen convenable de se livrer à des soins de propreté indispensables, assaillis par les rats et les insectes qui pullulent dans ces bois vermoulus et leur enlèvent encore le sommeil qu'ils ont bien gagné ; n'y a-t-il pas là des raisons suffisantes pour expliquer la presque permanence du mauvais état sanitaire et la persistance dans ce milieu de la maladie dominante, la fièvre typhoïde, qui revêt un caractère épidémique dès qu'une cause occasionnelle, telle qu'encombrement, réunion de jeunes soldats ou de nouveaux venus vient attiser le feu qui couve. »
La compagnie du train habitant le principal corps de bâtiment, a également des fièvres typhoïdes, mais pas pour les mêmes causes. Elle reçoit au lieu de jeunes soldats, des hommes qui viennent de France et ont été incorporés depuis un an ou plus. Les explosions n'ont pas la même régularité que chez les chasseurs; en 1882, il n'y eut presque pas de cas pendant les mois d'été, tandis qu'en octobre on en eut 12 en quelques jours. Il serait difficile d'affirmer que le casernement du train est parfait ; que le milieu n'est pour rien dans l'éclosion de la dothiénentérie; que le voisinage des chasseurs n'expose pas à la contagion. Mais les épidémies ne coïncident pas dans les deux armes, elles n'apparaissent pas toujours aux mêmes mois de l'année ; la prédisposition créée par la récente arrivée au corps n'existe pas au même degré dans les chasseurs et le train. Dans ce dernier corps, le surmenage prime tout ; les hommes sont solides, mieux bâtis et plus robustes que les chasseurs, ils ont un service plus
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pénible. Après une courte période consacrée à leur éducation militaire, ils sont chargés d'un service tout spécial de routes et de convois qui les astreint à des fatigues souvent très dures. Marchant par petits groupes, couchant sous la tente, exposés à toutes les intempéries, la plupart de ces hommes, soit ignorance, soit incurie, négligent fréquemment de s'entourer des conditions hygiéniques qui pourraient les préserver des atteintes des différentes maladies, et fournissent ainsi aux époques de l'année où leur service est le plus fatigant et le plus chargé, un contingent d'indisponibles parfois très élevé. Les premiers cas du mois d'octobre 1887 se sont déclarés chez des hommes surmenés ; en 1888, c'est au mois de juillet, à l'époque des grandes chaleurs, que l'explosion se fait. Affaire de température, dira-t-on, mais cette fois encore les premiers atteints arrivent cle route et ont passé par les péripéties que M. Demeurnynck a énumérées. Il existe, au point de vue étiologique, un contraste indéniable entre la fièvre typhoïde des différents soldats de la caserne dont je viens de parler. Les germes existent et n'attendent qu'une occasion pour entrer en reviviscence. Les facteurs principaux du développement des épidémies ont été chez les tringlotsle surmenage, chez les chasseurs l'infection du local et l'absence d'acclimatement.
Dans un cas rapporté par le Dr André (de Toulouse), le mal paraissait tenir à la contamination d'une pièce : c'est la répétition dans un espace plus limité de ce qui s'est passé aux baraques de Tunis. Un jeune homme atteint de la fièvre typhoïde est. soigné chez ses parents dans une chambre isolée du reste de l'appartement ; après sa guérison on désinfecte les lieux d'aisances et la literie,
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mais on ne fait pas de fumigations sulfureuses. Dix-huit mois plus tard on donne cette pièce à la sœur du malade, âgée de 18 ans et qui sortait du couvent ; quelques semaines après son arrivée elle est atteinte de typhus abdominal.
Il est parfois plus difficile d'arriver à une conception plausible de l'origine pour les populations civiles. Si l'on voulait relater les épidémies d'après leur étiologie, il faudrait réserver un chapitre aux causes diverses ; on ne saurait trop dire alors laquelle peut être regardée comme véritablement efficiente. Un exemple emprunté au Dr Pennetier de Rouen va venir à l'appui de ce que nous venons de dire. Au commencement de mars quelques cas de fièvre typhoïde se déclarèrent au refuge de Darnétal. Deux jeunes filles de quatorze à quinze ans furent prises simultanément ; deux autres ne tardèrent pas à s'aliter pour le même motif. Les conditions étaient à peu près les mêmes que dans l'armée; si la relation se bornait aux lignes que nous venons de rappeler, on pourrait parler de réceptivité créée par l'âge, de surmenage, d'encombrement, de contagion directe, de transmission par les eaux. Rien de tout cela ne peut être relevé : les pensionnaires de l'établissement avaient à peu près le même âge, étaient employées à des travaux analogues et proportionnés à leur force ; on buvait l'eau de la ville où il n'y avait pas d'épidémie. Reste la contamination directe. Mais « les jeunes filles étaient isolées les unes des autres dans l'établissement, isolées également de celles qui vont travailler au dehors à la ferme de Boisguillaume et au nombre desquelles ne se trouvait aucune malade ».
L'enquête entreprise par le Dr Grovolet sur une épidé-
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mie observée à l'Ecole normale d'institutrices du département des Côtes-du-Nord, est restée sans résultat. L'établissement a été ouvert et occupé le 6 octobre 1886. Les lieux d'aisances sont convenablement placés, bien tenus ; aucun danger d'infiltration n'existe ; on boit l'eau d'un puits creusé dans le gneiss, sur un point déclive de l'établissement et entouré, par suite de nivellements, d'une hauteur de 2U1,50 de terres rapportées. Jusqu'à la fin de mars 1888, on n'avait pas signalé un seul cas de fièvre typhoïde. Le 15 avril, une élève est prise d'accidents qui y font songer ; elle se remet et peut reprendre ses études, mais quelques jours plus tard elle retombe et meurt le 23. Du 10 au 14 mai, six de ses compagnes sont atteintes, puis sept autres du 15 au 22 : dans l'espace de six semaines, il y avait eu clans une école, qui ne renfermait peutêtre pas cinquante élèves, 17 cas et 5 décès. Le bruit courut que la jeune fille, atteinte le 15 avril, avait, durant les vacances de Pâques, donné ses4 soins à un oncle et à une tante atteints de dothiénentérie. Les renseignements pris près du médecin qui les avait soignés ne confirmèrent pas ces dires; il paraît qu'ils avaient succombé à une pneumonie adynamique sans caractère typhoïde (?). Il devenait impossible de supposer que la maladie avait été importée, que les cas s'étaient produits par contagion directe. Les eaux potables étaient hors de cause. De guerre lasse, le Dr Grovolet crut devoir rattacher l'origine du mal à une rigole à ciel ouvert charriant toute espèce de détritus nauséabonds, qui passe devant l'établissement. Mais elle y passait en 1887 comme en 1888, en 1886 comme en 1887 ; les élèves-maîtresses travaillaient de la môme manière, avaient le môme âge, la même alimenta-
tion et rien de particulier ne s'était passé. Si l'on admet l'exactitude du diagnostic du médecin qui avait soigné les parents de la première malade, l'épidémie reste inexpliquée.
B. — TYPHUS ANORMAUX. — LA FIÈVRE PBTECHIALE DE PONTCROIX. — LA FIÈVRE TYPHO-MALARIENNE DE PLOUHINEC. — TYPHUS EXANTHÉMATIQUE D'ALGÉRIE.
En dehors de la dothiénentérie, il n'est plus guère question d'affections typhoïdes chez nous. En 1887, un médecin de Pontcroix, le DrNeis, avait envoyé un mémoire sur une épidémie de typhus exanthématique observée par lui dans la commune où il exerce. M. Hayem, dans son rapport sur les épidémies, fit des réserves à propos du diagnostic. Il s'agit d'affections à peu près inconnues dans notre pays ; nous sommes obligé, nous qui voyons les choses à distance, d'être d'une extrême exigence au point de vue de la détermination ; d'autant mieux qu'il s'agit d'observations de pratique urbaine ou rurale : dans aucune d'elles le diagnostic n'a reçu de confirmation anatomopathologique.
Dans une note complémentaire au premier travail, M. Neis s'est efforcé de lever, à l'aide des moyens dont il dispose, les doutes qui peuvent persister ; il a cherché avec beaucoup de sens clinique tous les éléments du diagnostic dans la physionomie particulière des cas et dans la marche des épidémies ; il ne saurait être question à la campagne d'examens microscopiques.
"Voici en résumé les arguments nouveaux fournis par M. Neis: La fièvre typhoïde telle qu'on la voit par-
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tout en France, existe dans le pays où il exerce ; elle ne se transmet pas de la même manière que la maladie décrite par lui ; elle ne lui ressemble pas ; les différences mitre les symptômes principaux et l'ensemble du processus, sont telles que des médecins qui ont vu le typhus exanthématique n'ont pas hésité à lui rattacher un certain nombre de cas rapportés par M. Neis, plutôt qu'au typhus abdominal ; ces différences sont telles aussi que les paysans eux-mêmes distinguent les deux maladies, en donnant à la fièvre typhoïde le nom d'un denses symptômes classiques : la fétidité de la diarrhée.
M. Neis rappelle que dans la fièvre typhoïde, la contagion d'individu à individu est rare : en général les épidémies, même les épidémies de maisons ont pour cause une particularité d'alimentation ou d'habitation, commune à tous les gens atteints : usage d'eaux souillées, insalubrité des cabinets, passage d'un égout, d'une rigole de déversement à ciel ouvert, etc. On n'a jamais noté rien de pareil dans la maladie de Pontcroix. Pour nier sa transmission de sujet à sujet, il faudrait fermer les yeux à l'évidence. L'auteur suit le développement du mal dans plusieurs communes, presque riveraines des baies d'Audierne et de Douarnenez; partout l'origine et le mode de propagation sont les mêmes. Nous en donnerons seulement quelques exemples.
« Au village de Karat, situé au sud-ouest du bourg de Beuzec, à environ trois quarts de lieue, dans un pays accidenté et isolé des autres villages, il y a trois maisons principales et trois petits maisons habitées par des penty, espèces de sous-fermiers. Le village contient 33 habitants ; l'eau est fournie par une source vive qui sort de la montagne au-dessus et à cinquante mètres environ des habi-
tations. La montagne est complètement déserte et cette source ne peut recevoir en aucune façon d'infiltration suspecte. Pendant les mois de.décembre 1887, janvier, février et mars 1888, il y a eu 17 malades et 8 décès ; môme chez ceux qui se sont sauvés, la maladie a revêtu une forme très grave. (Malades guéris : 2 hommes, 5 femmes. Morts : 3 femmes et 5 enfants.) C'est en soignant ces malades que la religieuse de Beuzec fut atteinte elle-même; elle succomba. » Un jeune sabotier travaille trois jours dans une ferme où il y a eu 11 malades ; il est pris et meurt. « En 1888, dit M. Neis, je voyais près de la pointe du Raz un malade délirant avec élévation extrême de la température et absence de symptômes intestinaux ; je demandai s'il n'avait pas visité de malades ; on me répondit que non ; mais il y avait une huitaine de jours, il avait aidé à mettre une femme dans sa bière. Informations prises, cette femme était morte d'une fièvre avec délire ; la sœur de la malade eut une attaque très grave. » Une jeune fille prend le typhus dans une seule visite qu'elle fait à des parents contaminés, demeurant à une lieue de là. La maladie frappait surtout les individus mal aguerris, surmenés, vivant dans de mauvaises conditions hygiéniques ; l'auteur n'a eu pour ainsi dire à soigner qu'un seul bourgeois, un maître de musique goutteux, du collège de Pontcroix, qui, pour éviter les attaques, s'était mis proprio motu à un régime par trop ascétique, ne mangeant pas de viande, ne buvant pas de vin. Dans les bourgs où l'hygiène était satisfaisante, la maladie était relativement peu meurtrière ; elle frappait impitoyablement les habitants des campagnes, entassés dans leurs iits-armoires. Ainsi, dans les 5 communes du canton de Pontcroix atteintes, il y eut
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41 décès; le coefficient de mortalité fut moins élevé dans le chef-lieu qu'ailleurs ; en 1887 il y eut 94 malades et seulement 5 décès. Au hameau de Kerpi'at, sur les 17 personnes attaquées, 8 moururent.
M. Neis revient sur son diagnostic; ses malades ont été vus par plusieurs de ses confrères, MM. Beziers, Dupont, Michaux, Gomez, dont le dernier au moins a observé le typhus exanthématique clans d'autres pays ; tous ont été de son avis. Si l'on élimine son hypothèse, on se demande à quelle classe de fièvre il faut rattacher la maladie : elle est continue, parcourt ses périodes en un temps qui varie de trois semaines à un mois ; il y a une élévation subite de température au début, une brusque dépression au déclin, du délire initial, des douleurs musculaires, de l'hyperesthésie cutanée, pas de diarrhée, enfin un exanthème variable dans ses caractères et sa marche : « Dans plusieurs cas, dit l'auteur, je l'ai vu manquer, ou être tellement fugace qu'il fallait tomber au bon momentpour l'observer. Quelquefois l'exanthème est remplacé par des pétéchies parfois très confluentes ; ces pétéchies l'accompagnent souvent. Leur confluence n'est pas en rapport avec la gravité de la maladie. J'ai vu dans une épidémie qui a régné en 1875 à Plouhinec et à Pontcroix, des enfants, portant le typhus, venir à ma consultation pas trop malades, recouverts de pétéchies. Dans l'épidémie de cette année, l'exanthème s'est montré assez rarement, les pétéchies ont été plus fréquentes. »
Plouhinec est situé à peu de distance de la mer sur le chemin vicinal qui va de la pointe du Raz à la pointe de Penmark, c'est une localité palustre comme la plupart de celles de la côte ; qu'on pense ce qu'on voudra de l'opi-
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nion des médecins du pays, il résulte de leurs descriptions qu'il existe là des pyrexies de forme différente de I celles qu'on voit ailleurs en France. Le DrE. Hébert d'Audierne a eu l'occasion d'observer à Plouhinec même une épidémie qu'il rattache aux fièvres rémittentes palustres à forme typhique.
Elle dura du mois d'octobre 1887 au mois d'avril 1888 : la marche, la physionomie des phénomènes morbides présentaient quelque chose de spécial; c'est pour cela que M. Hébert la compara à la fièvre typho-malarique des pays chauds. L'analyse clinique est bonne : la fréquence des récidives, l'absence de taches rosées lenticulaires, la constance et la précocité du délire nocturne, la brusquerie de l'élévation thermique, ce sont là sans doute des signes diagnostiques d'une grande valeur ; mais les examens anatomo-pathologiques font encore défaut ; de telle sorte que, tout en reconnaissant la justesse des aperçus, il n'est pas complètement démontré pour nous que la maladie épidémique d'Audierne n'était pas une fièvre typhoïde anormale.
Une autre pyrexie a été observée de différents côtés, en Algérie l'année dernière; on ne mentionue pas de délire initial. Le rapport du Dr Bertherand ne parle pas d'examens nécroscopiques ; cependant aucun de ceux qui ont observé les épidémies locales n'hésite à les rattacher au typhus exanthématique. Gomme la maladie de Pontcroix, celle-là frappe surtout les indigènes mal nourris, surmenés, entassés dans des gourbis. Ces conditions ont dû contribuer à créer la réceptivité qui rendit facile la contagion ; un grand nombre de cas priren t naissance dans ces cafés maures qui servent d'asile de nuit aux Kabyles
LES ÉPIDÉMIES DE FRANCE
et aux Arabes eu voyage. Voici la chronologie de la formation des foyers, telle que la donne M. Bertherand:
1° Du commencement d'octobre 1887 au mois de février 1888, il y a 101 malades et 19 décès dans une population de 9,600 indigènes appartenant aux Beni-Mahmoud et aux Aïn-Irdjen occupant le territoire de la commune mixte de Fort-National.
2° Le 2 mars, le typhus éclate dans la circonscription de Tenez chez les Ouled-Bakti, fraction des Béni-Djérine. C'est une tribu kabyle habitant le flanc d'une montagne constamment balayée par les vents d'ouest et du sudouest chargés de miasmes palustres ; ceux-ci sont produits par le bouleversement des terres occasionné par la création du centre Flatters. Outre les causes inhérentes à la situation topographique de la localité et à la mauvaise hygiène des Kabyles, il existaitpour eux une prédisposition accidentelle : ils avaient été surmenés par des travaux de prestation auxquels ils n'étaient pas habitués.
Les gourbis furent désinfectés par des fumigations sulfureuses et de copieuses lotions phéniquées. On fit coucher les Kabyles sous la tente ; on leur distribua chaque jour de la viande fraîche et du vin de quinquina, enfin on établit un cordon sanitaire autour de la tribu ; grâce à ces précautions, l'épidémie fut localisée.
3° Du 1er avril au 31 mai il y a 47 typhiques à l'hôpital de Mustapha, ainsi répartis suivant leur nationalité et leur localité d'origine :
indigènes
Français originaires de France — d'Algérie. .
Espagnol
Suisse.. ' • • • *
Sur les 43 malades il y eut seulement 3 femmes. 18 quittèrent l'hôpital guéris ; 1 3 y moururent ; 12 furent évacués sur l'hôpital de Beni-Messous près de Cheragas.
4° Cette ambulance fut ouverte du 1er juin au 15 septembre ; on y traita 44 malades :
Indigènes ^
Français originaires de France 12
— d'Algérie 5
Italien 1
Divers 9
Sur ce nombre huit femmes dont trois françaises seulement.
5° Le 5 mars, le typhus est apporté à Birkhadem par un ouvrier kabyle venant d'Azeffoun ; il y en eut 13 cas et 5 décès dans les villages de Birkhadem et de Saoula.
6° Du 5 mai au 6 juillet, 149 cas et 6 décès chez les Beni-ben-Chaïb.
7° Presque tous les habitants du douar Chenacka sont atteints ; il y eut 11 décès.
La statistique générale des 9 localités envahies, appartenant aux arrondissements d'Alger, Tizi-Ouzou et Orléansville, donne 1,087 cas et 386 décès.
LES ÉPIDÉMIES DE h'KANCE
C. — DIPHTÉRIE. — TRANSFORT DES GERMES PAR DES PERSONNES NON CONTAMINÉES. LEUR PERSISTANCE. — UNE ÉPIDÉMIE QUI PARAIT PROVENIR D'UNE BASSE-COUR. — LA DIPHTÉRIE CHEZ LES ADULTES.