‹ Études d’hygiène publique (volume 3)Chapitre 27 sur 35 · PROBABILITÉ DU TRANSPORT DU CONTAGE PAR LES COURANTS ATMOSPHÉRIQUES · texte numérisé non relu

PROBABILITÉ DU TRANSPORT DU CONTAGE PAR LES COURANTS ATMOSPHÉRIQUES

Le Dr Darolles, médecin des épidémies de l'arrondissement de Provins, a démontré que le contagium diphtérique pouvait être transporté au loin par des personnes indemnes elle-mêmes de diphtérie. Il rapporte entre autres les faits suivants : Une dame de Provins dont les deux enfants sont morts du croup va chercher asile chez sa sœur habitant une commune du Loiret où le mal est inconnu ; elle garde les habits qu'elle portait en donnant des soins à ses enfants. Ses neveux qu'elle eut le tort de laisser approcher furent pris et moururent tous les deux. La religieuse, directrice d'une école de Bray-sur- Seine, va donner des soins à deux de ses élèves atteintes de diphtérie ; elle fait sa classe avec les habits qu'elle portait dans sa visite et provoque inconsciemment l'explosion d'une épidémie. Une autre religieuse de Nangis commet la même imprudence, même résultat. Ce sont là des leçons pour les maîtres et maîtresses ; si dure que soit la privation, ils doivent imposer silence à leur cœur, éviter d'aller voir leurs élèves, s'ils ne veulent pas s'exposer à porter à leur école les germes de la diphtérie ; il ne faut pas d'autres visites que celles du médecin. Môme après avoir fait tout ce qu'il faut pour ne pas servir de véhicule au contage, celui-ci se demande souvent avec anxiété s'il n'a contaminé personne. « Malgré l'isolement d'un

malade et les minutieuses précautions antiseptiques que je prenais, dit le Dr Chabenat à propos de cas semblables, cinq diphtéries éclatèrent le 9 février au collège de la Châtre, et je ne doute pas que j'aie été la cause de cotte petite épidémie, qui ne prit aucune extension et fut sans gravité. »

Chez une personne dont parle l'auteur, la maladie avait présenté une forme grave et une longue durée. C'était une dame de soixante-sept ans, anémique, sujette à des épistaxis et à des hémorrhagies gingivales. En septembre 1 88G , des fausses membranes se montrent tout à coup sur le frein de la langue et les piliers du voile du palais ; on les enlève avec un pinceau trempé dans une solution de sublimé au 2000e; des productions analogues se forment sur la muqueuse pharyngienne, puis la diphtérie envahit le larynx; elle dura jusqu'en août 1887, avec des alternatives d'exacerbation et de rétrocession. Il y eut des fausses membranes jusque sur les lèvres ; à plusieurs reprises, on put craindre que la trachée ou les bronches fussent envahies et que la malade succombât. L'état général fut probablement le facteur le plus important dans cette évolution.

Parfois les germes infectieux ont une vitalité extrême et un objet contaminé produit longtemps la diphtérie. En 1884, M. Darolles donne ses soins à un petit garçon de quinze mois atteint d'une angine diphtérique. Le cas est unique dans la commune ; mais dans le berceau où est couché l'enfant, deux de ses frères sont morts de diphtérie, le dernier dix-huit mois auparavant. M. Darolles engage les parents à désinfecter le berceau ou à le brûler ; on n'en fait rien ; l'enfant guérit et continue d'y coucher :

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un an plus tard il eut une nouvelle poussée diphtérique heureusement légère. Bien des cas qui semblent spontanés sont les résultats de contagions semblables.

A Chàtillon, à 10 kilomètres du Puy, le Dr Coiffer a vu une épidémie se développer dans des conditions heureusement rares. Le 30 juin 1887, il fut appelé pour un enfant atteint de croup, qui paraissait bien portant la veille, et n'avait pas quitté sa famille depuis plus de cinq semaines. Il y avait au- moins deux mois qu'on n'avait vu dans Chàtillon un enfant étranger. Après avoir recherché en tous sens, le Dr Coiffier était sur le point de porter le diagnostic de : croup de cause inconnue ou spontanée, lorsque quelques mots d'une fille de ferme le firent changer d'opinion. « L'autre jour, dit-elle, il est bien crevé la poule blanche qu'on avait apportée de Soulignac le marché dernier, et le petit s'amusait bien avec elle, puisqu'il lui soufflait dans le bec, lui faisait avaler de l'eau, et la jetait à la tête de tous ceux qui passaient. » Je reproduis textuellement, ajoute l'auteur, je photographie en quelque sorte les paroles de la brave fille, parce qu'elles furent un trait de lumière pour moi. Il put obtenir le cadavre de la poule et vit qu'elle avait succombé à la diphtérie. « J'ai connu encore, ajoute- t-il, une dame âgée d'une soixantaine d'années, qui prit la maladie en soignant ses pigeons et mourut. »

La poule dont parle M. Coiffier avait été achetée dans un pays où régnait épidémiquement la pépie; elle était privée, très douce ; l'enfant s'amusait tout le jour avec elle. Ce cas ne resta pas isolé ; un petit voisin fut contaminé, puis un autre, puis un autre encore ; il y eut jusqu'au mois ,1e septembre, à Charazeu et dans les villages envi-

ronnants, une épidémie qui fit de nombreuses victimes.

Le pis, c'est que la plupart des médecins signalent l'augmentation du nombre et de la gravité des cas dans les localités où ils exercent. L'épidémiologie actuelle de cette maladie peut être résumée en deux mots: on la trouve partout et partout elle est grave. Jusqu'ici la transmission aux adultes avait été presque une rareté ; sauf dans un petit nombre de cas, elle ne s'était produite qu'à la suite de circonstances exceptionnelles comme l'exploration du pharynx, la trachéotomie, ou chez des personnes du voisinage du malade que leur sollicitude avaient rendues parfois imprudentes, etc. Presque tous les cas de diphtérie des adultes étaient dus à la contamination directe et ils avaient été observés soit chez les parents des petits malades, soit chez des médecins. Aujourd'hui la maladie tend à gagner les casernes, des épidémies se développent spontanément dans certains corps de troupes ; c'est ce qui est arrivé dans le 12e chasseurs achevai en garnison à Rouen. Il y a 5 ans, ce régiment occupait des bâtiments si vieux qu'on renonça à y faire des réparations ; de nouveaux locaux furent bâtis dans le quartier Richepanse, sur les limites de la ville et des agglomérations de Sotte ville et du Petit-Quevilly. La position est bonne; le quartier est à peu près isolé ; du côté sud seulement il est longé par quelques rares maisons placées de l'autre côté d'une rue fort large. « Sur les trois autres côtés sont une place publique plantée d'arbres (ouest), des jardins potagers (nord) en contre-bas du sol, ce qui tend à faciliter l'écoulement des eaux d'infiltration ; un vaste terrain inhabité (est) avec quelques hangars à fourrages. »

Il n'y a pas d'établissement insalubre dans le voisinage.

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Le plus rapproché, l'établissement Merlier, vaste clos où le dessèchement et la purification des matières de vidanges sont abandonnés au hasard et à la clémence du ciel, se trouve à 2 kilomètres et demi ; un peu plus près (1 kilomètre) se trouve l'usine Malétras dont le voisinage, s'il n'a rien d'agréable, n'est à coup sûr pas dangereux. La disposition et la tenue de la caserne sont excellentes ; aucune des précautions indiquées par les hygiénistes modernes n'est négligée. Malgré tout cela, le transfert des hommes du 12e chasseurs a été une calamité. Ce régiment, qui avait pu loger des années dans des ruines sans que son état sanitaire s'en ressentît, était à peine installé en 1886 dans les nouveaux bâtiments qu'il y eut une épidémie de fièvre typhoïde. On donnait de l'eau de Seine à boire, on lui substitua de l'eau de source et le mal cessa; les oreillons suivirent; enfin au mois de décembre 1887, la diphtérie se montra presque simultanément chez deux chasseurs ; dans le premier cas, elle fut limitée au sillon balano-préputial ; ce malade n'était pas sorti depuis plus de 12 jours. Dans une autre chambre, un militaire est atteint le 12 décembre d'angine diphtéritique ; 11 jours plus tard, un homme appartenant à un autre escadron, occupant une chambre située dans le même pavillon que les deux premiers, mais qui n'était pas entré dans la leur, est touché.

L'enquête faite sur les premiers cas n'a rien révélé de caractéristique; il y a des pigeonniers et des poulaillers pas bien loin de la caserne, mais aucune épizootie ne s'y est montrée ces derniers temps. Impossible de songer à un transport par les linges et les effets venant du blanchissage; les entrepreneurs ne travaillent que pour le

corps; enfin, il n'y eut de diphtérie dans aucune autre troupe de la garnison de Rouen.

Le transport par les courants atmosphériques, a été montré surtout par E. J. Tessier au Congrès international de Vienne. 11 y a plusieurs années qu'une épidémie de diphtérie sévit cruellement dans l'arrondissement de Rouen. « En 1888, dit M. le Dr Pennetier, elle a déterminé 61 décès dans le chef-lieu et 76 dans les autres localités. » M. André a cherché à voir quelles localités sont les plus éprouvées ; en dépouillant de nombreux documents mis à sa disposition par la commission des hospices de Rouen et en mentionnant le nombre des entrées à l'Hôtel- Dieu et à l'Hôpital général pour croup et diphtérie depuis 1874 jusqu'en 1881. Les renseignements obtenus de la sorte montrent que les cas de croup ont été surtout fournis par les communes de Sotteville et du Petit-Quevilly. Il résulte de là que la caserne du quartier Richepanse avait été construite à proximité de deux centres très éprouvés par la diphtérie, dans une zone où elle sévit depuis fort longtemps.

« C'est delà, dit l'auteur, qu'elle est partie pour aboutirai! quartier; les courants atmosphériques lui ont servi de véhicule, et les voies respiratoires de surface d'absorption. 75 hommes en tout furent atteints ; le mois d'avril fut le plus mauvais (17 cas), puis vinrent ceux de mars (11 cas) et de février (12 cas).; tout fut fini au mois de septembre. « Après la décroissance, dit M. André, elle reste maintenant dans un état d'endémicité que révélaient: les nombreux cas isolés qui se sont produits depuis la tin de juin. Si, dans des conditions aussi favorables à celles où nous nous trouvons actuellement (saison, aération,

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accoutumance), la diphtérie n'a point disparu, qu'arrivera-t-il au retour du froid, alors que les recrues auront apporté leur plus grande réceptivité ? Je ne vois l'avenir que sous les plus sombres auspices. »

Dans la plupart des cas, la maladie resta localisée au pharynx ; cependant on l'a notée dans d'autres régions :

Sillon balano-préputial 1 fois.

Plaie du membre inférieur 6 —

— du poignet 1 —

— de la face 2 —

— du dos 1 —

Cette épidémie fut plus bénigne que la plupart de celles que l'on observe dans les écoles ; il y eut deux décès sur 75 cas, bien que les complications aient été fréquentes (5 cas de paralysie avec albuminurie, 12 cas de paralysie sans albuminurie, 5 cas de cachexie).

Il s'en faut de beaucoup malheureusement qu'au point de vue de l'extension de la diphtérie, la Seine-Inférieure représente une exception ; au voisinage, dans la Somme, il y a eu, en 1888, 273 décès par diphtérie. Dans le département d'Ille-et- Vilaine, une commune, celle de Saint- Baladre, arrondissement de Saint-Malo, mérite une mention spéciale. La remarquable relation fournie sur elle par le Dr Botrel, renferme plusieurs particularités intéressantes : Le 1er juin, un jeune enfant de Sans, demeurant avec sa famille cà la Croix-Rouge, est atteint de diphtérie, il meurt le 5. Les trois frères et sœurs sont emportés comme lui du (i au 10; la personne qui les gardait est prise à son tour, mais guérit. La Croix-Rouge se trouve sur un plateau situé à l'intersection de deux

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chemins vicinaux. Or, du mois de juin au mois de septembre il y eut des cas nombreux de diphtérie dans les fermes et habitations avoisinant ces routes : dans toutes à peu près il fut possible de relever le transport et la contamination directe. En septembre tout diminuait ; la rentrée de l'école a lieu à l'époque ordinaire ; on reçoit indistinctement les enfants, même ceux qui viennent des communes et hameaux contaminés. Une recrudescence suit cette négligence ; les cas augmentent et, au mois d'octobre, on se trouve en présence d'une épidémie aussi grave que celle de juillet et qui oblige de fermer l'école en décembre.

Les grandes villes du Midi ne sont guère mieux partagées que celles du Nord. «Je n'ai relevé que 50 décès, à Toulouse en 1888, dit le Dr G. André, mais le corps médical tout entier a pu constater le nombre inusité des cas de diphtérie pharyngée . C'est donc que, malgré l'existence d'une vraie épidémie, l'affection fait relativement peu de victimes. » En présence de certaines angines blanches, on se demande s'il ne s'agissait pas de simples herpès de pharynx. Le Dr Rességuet fit une expérience décisive : un très petit vésicatoire circulaire fut appliqué sur le bras d'une enfant atteinte d'une angine de cette nature et, sur la petite surface desquamée on appliqua un peu de sécrétion pharyngée ; il se développa une fausse membrane, tout finit bien et l'enfant guérit vite, mais nous n'oserions conseiller pareilles expériences, car il n'est pas prouvé qu'elles seraient toujours inoffensives.

Une étude de M. le Dr Bard, médecin des épidémies de l'arrondissement de Lyon, sur la diphtérie à Oullins, en 1888, établit avec une rare précision l'origine des différents cas observés. L'auteur s'efforce ensuite d'établir

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des règles de prophylaxie rationnelle en se basant sur les faits relevés par lui.

Le premier cas est vu par le DrDublassy, àla Saulaie, le mardi 18 septembre. Dès le lendemain il y en avait un second.

La statistique générale poursuivie jusqu'au moment où le travail fut publié dans le Lyon médical donne :

Septembre et octobre 11 cas, 7 décès.

Novembre 18 — 11 —

Décembre 9 — 2 —

Janvier 12 — 8 —

La maladie restait localisée au même quartier.

« Pendant les trois premiers mois la partie haute de la ville a été complètement préservée malgré les relations incessantes avec le quartier des Saulaies. Dans la seconde quinzaine de décembre, on a observé cependant un petit foyer de i cas qui se rattachent à l'épidémie dont nous nous occupons. Depuis lors, aucun cas nouveau ne s'est produit dans la partie haute de la ville. L'enquête sur les origines et le mode de transmission a été poursuivie avec une persévérance et une précision peu communes. En réalité, il n'y a d'obscurité qu'à propos du premier cas ; nous avons vu que le second était apparu presque en même temps que lui ; les deux enfants habitaient la même rue, logaient dans des maisons qui se faisaient presque vis-à-vis et jouaient souvent ensemble ; il paraît extrêmement probable que le second enfant avait été contaminé par le premier. Où celui-ci avait-il pris la diphtérie ? On n'a pu exactement l'établir: il y avait un poulailler dans la maison, une petite bergerie

dans le voisinage ; mais il était difficile de supposer que c'est dans l'un ou l'autre de ces milieux que le mal avait été puisé. Les parents tenaient un petit restaurant : il est plus probable que la graine avait été apportée là. Un enfant convalescent a dû être l'agent d'importation.... c'est l'hypothèse la plus plausible. »

Voici ce que l'auteur a noté au point de vue des endroits où s'est faite la contagion. Elle s'est produite :' Dans la famille 10 fois (enfants appartenant à 6 familles). Par relations

de voisinage 3 — A l'école 12 —

Médiatement. 1 — (la femme de service d'un asile de filles avait son enfant malade).

Pour combattre efficacement la diphtérie, il faudrait, d'après M. Bard :

1 0 Un isolement très prolongé des convalescents soit dans des domiciles particuliers, soit dans des asiles spéciaux;

2° Un isolement précoce et suffisant des malades en assurant aux parents toute facilité d'éloigner les enfants restés sains, et en réduisant l'entourage au personnel indispensable ;

3° Une surveillance et la mise en suspicion de ceux qui peuvent être des débutants, les frères et sœurs des malades notamment ;

4° Une surveillance spéciale des écoles, pour en écarter à la fois, dans la mesure du possible, les convalescents, les débutants et les suspects ;

5° Une désinfection immédiate des déjections et des objets qu'elles ont pu souiller;

6° Une observation par les personnes de l'entourage des

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malades, d'une propreté rigoureuse et de précautions spéciales pour ne pas transporterai! dehors les germes infectieux ;

7° Une désinfection ultérieure de tous les objets à l'usage des malades et des locaux occupés par eux. Ces conclusions sont tout à fait conformes à celles que je donnais naguère à la suite d'une étude sur la diphtérie à Paris.

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