‹ Études d’hygiène publiqueChapitre 15 sur 19 · DE LA TUBERCULOSE A PARLS ET SA PROPHYLAXIE · texte numérisé non relu

DE LA TUBERCULOSE A PARLS ET SA PROPHYLAXIE

Monsieur le Préfet, un rapport de la Commission des logements insalubres vous avisait récemment que dans un appartement habité par la famille Racine, rue du Faubourg-Saint-Honoré , 161, plusieurs personnes étaient successivement mortes de tuberculose. Vous m'avez alors chargé de rechercher si les faits relatés dans ce document étaient réellement des cas de tuberculose développés par contagion, et s'il y avait lieu de prendre des mesures de précaution dans l'intérêt de la santé publique. J'ai l'honneur de vous soumettre le résultat de l'enquête à laquelle je me suis livré à ce sujet.

La famille Racine comprenait huit personnes : le père, la mère et six enfants. Depuis quatre ans, elle habitait l'appartement dont il est question, appartement qui donne sur une cour étroite, et est composé de deux petites pièces à plafond peu élevé. Dans l'une de ces pièces couchaient le père, la mère et deux enfants, le plus jeune et l'aîné; l'autre pièce servait tour à tour de cuisine et de salle à manger pour tout le monde, puis de chambre à coucher pour les quatre autres enfants.

(1) Ce rapport adressé :\ M. le Préfet de police, président du Conseil d'hygiène publique et de salubrité du département de la Seine a été lu dans la séance du 20 novembre 1885.

gQ ÉTUDES d'hygiène l'UULIQUE

Toute cette famille était de souche robuste, et, d'après ce qui m'a été affirmé, elle ne paraît pas avoir compté de phtisiques parmi ses ascendants. J'ajouterai qu'avant son arrivée dans le faubourg Saint-llonoré. aucun de ses membres n'avait eu de maladie sérieuse. Or, dans l'espace de cinq mois, trois d'entre eux ont successivement succombé à la tuberculose. Les circonstances dans lesquelles sont survenus ces décès méritent d'être signalées d'une façon particulière.

L'aînédes enfants fut placé, àl'âge de treize ans, comme valet de chambre chez un officier supérieur de l'armée de Paris. Au bout de quatre ans, vers la fin de 1881, ne voulant pas suivre son maître en province, il entra en qualité de caissier dans une pharmacie du faubourg Saint-Honoré, située non loin de la nouvelle habitation de sa famille. A la vie active qu'il avait menée jusqu'alors succéda une vie absolument sédentaire; il était obligé de rester dans un air confiné de 7 heures du matin à 9 heures du soir. Sa santé qui, jusqu'à ce moment, avait toujours été bonne, commença, au bout d'une année, à décliner un peu et, à partir du mois de mai 1883, il sentit ses forces décroître sensiblement, fut pris de toux, eut quelques crachements de sang et dut rentrer dans sa famille. Le 16 janvier dernier, il succombait avec tous les signes d'une phtisie pulmonaire arrivée à la dernière période .

Ce jeune homme avait mené une vie très régulière ; il était tout dévoué à sa famille, à laquelle il consacrait ses instants de liberté. Un détail important à rappeler, c'est qu'il avaittoujours couché dans la même chambre que son père, sa mère et son plus jeune frère, un bébé de dix-huit mois.

DE LA TUliEUCULOSE A PARIS 87

Or, la mère, quin'avait pas quitté le chevet de son fils, ne tarda pas (elle avait joui jusque-là d'une excellente santé) à tousser, à maigrir et à cracher le sang ; bientôt elle dut prendre le lit à son tour, et, le 13 mai suivant, elle succombait à la même maladie.

Quant au bébé, il ne survécut pas longtemps ; il fut emporté, sept jours après la mort de sa mère, par une méningite tuberculeuse contractée vraisemblablement dans ce miheu infectieux.

Ainsi, sur quatre personnes qui couchaient dans une même chambre, trois ont succombé à la même affection, la tuberculose. La quatrième, le père, survit seule. Il ne paraît pas menacé pour le moment, mais cette immunité tient, peut-être au métier qu'il fait : il est marchand des quatre saisons et vit en plein air toute la journée. En ce qui concerne les autres enfants qui couchaient dans la seconde chambre, ils paraissent avoir échappé à l'infection.

En présence de cette succession de décès survenus dans des conditions identiques, sous l'influence d'une tuberculose des poumons ou des méninges, il est impossible de ne pas admettre l'influence de la contagion. L'aîné des enfants a vraisemblablement apporté la tuberculose dans sa famille et l'a transmise à sa mère et à son petit frère par l'intermédiaire des voies respiratoires (air expiré ou parcelles de crachats desséchés). Je partage donc l'opinion des membres de la Commission des logements insalubres qui ont vu dans ces faits « des cas de contagion probables, dignes de fixer l'attention du Conseil d'hygiène et de salubrité ».

Dans ces conditions, il était évidemment nécessaire de

88 ÉTUDES d'HYGIKNE PUBLIQUE

prendre des mesures de précaution. La famille Racine est allée habiter une autre maison, et son ancien appartement a dû être lavé avec soin, repeint et tapissé de papiers neufs.

Les faits semblables à ceux que je viens de rapporter ne sont malheureusement point rares à Paris. La tuberculose s'y développe encore de beaucoup d'autres manières. Nous vivons avec elle sans le moindre souci des ravages qu'elle fait parmi nous, sans prendre aucune précaution pour nous en garantir; elle ne cause pas de panique comme le choléra parce qu'elle frappe à bas bruit, lentement, et cependant elle fait de bien plus nombreuses victimes que cette maladie : elle tue chaque année, à Paris, plus de 10,000 individus! La question de la tuberculose intéresse donc au plus haut degré l'hygiène publique.

On peut dire, du reste, qu'il est en hygiène comme en politique des questions qui, à un moment donné, s'imposent à l'attention de tout le monde. Tant qu'elles n'ont pas été suffisamment étudiées, qu'elle ne sont, pour ainsi dire, pas mûres, on les néglige volontiers ou, du moins, on en parle peu; mais dès que la lumière commence à se faire sur elles, il paraît opportun, urgent même, de s'en occuper. Tel est le cas pour la tuberculose.

L'histoire de cette affection présente des points qui sont encore l'objet de nombreuses discussions. Ces points doivent être momentanément laissés de côté, mais il en est. d'autres qui soht définitivement acquis à la science et qui peuvent, dès maintenant, permettre d'aborder avec fruit, au point de vue de l'hygiène publique, l'étude des causes et de la prophylaxie de la tuberculose à Paris. Je

crois donc remplir un devoir en -portant cette grave question devant le Conseil d'hygiène et de salubrité du département de la Seine.

Si l'on consulte les documents publiés par Trébuchet (1) sur' la mortalité de Paris, on voit que la phtisie pulmonaire entre pour une grande part dans cette mortalité. Ainsi, sur 266,531 décès survenus par maladies de 1839 à 1850 inclusivement, 50,293 furent dus à la phtisie. Il résulte encore des mêmes documents que la phtisie pulmonaire occupe de beaucoup le premier rang de la mortalité.

Mais, pour avoir sur ce sujet des renseignements précis et publiés régulièrement chaque année, il faut arriver à l'année 1866, époque à laquelle fut fondé le Bulletin de statistique municipale, recueil qui fut continué jusqu'à l'année 1879 inclusivement. Il fut alors remplacé par le Bulletin hebdomadaire de statistique municipale, que dirige avec un si grand soin M. le docteur Jacques Bertillon.

J'ai mis à contribution ces précieuses sources de ren- ^ seignements, et dans deux tableaux (A et B) j'ai donné la mortalité de chaque année par phtisie pulmonaire. Malheureusement, les deux statistiques présentent quelques différences dans leur division des périodes de la vie.

(1)Teéb0CHET. Annales d'hyriicne ■puhlique,tj XLII, 13. 350; XLIII, p, 5; XLIV, p. 11 et 322; XLV, p. 336; et Boudin. Traité de ycogra- 2>hie et de statistique médicales, 1857, t, II, p. 254.

90 ÉTUDES D'HVGIÈNE PUBLIQUE

En ce qui concerne les décès de quinze à soixante ans, la première (A) les répartit entre 15 et 25, 25 et 40, 40 et 60; la seconde (B) seulement entre 15 et 35, 35 et 60 ans. Comme il n'est pas possible de corriger cette divergence, je donne chacune des deux statistiques avec leurs divisions propres. En outre, dans le but de rendre leurs résultats plus facilement comparables, j'ai réuni dans un seul groupe — de la naissance à la cinquième année — les décès que M. le D"^ Bertillon avait classés de la manière suivante : de 1 jour à 3 mois, de 3 mois à 1 an, de 1 à 2 ans et de 2 à 5 ans.

La phtisie pulmonaire n'est pas la seule manifestation de la tuberculose. Cette maladie peut atteindre aussi, comme on sait, d'autres parties du corps : les méninges, le péritoine, l'intestin, les organes génito-urinaires, les ganglions lymphatiques et même les os et les articulations. Il faudrait donc, pour étudier complètement la mortalité parisienne par la tuberculose, comprendre dans une seule statistique toutes ces manifestations. Malheureusement les documents font défaut, ou plutôt on n'en trouve que de très incomplets. Ce n'est, en effet, qu'à partir de l'année 1881 que figure, sur le Bulletin hebdomadaire de statistique municipale, à côté de la phtisie pulmonaire, un autre groupe portant cette dénomination vague : aigres tuberculoses. En outre, il est à remarquer que, sous la rubrique méningites, on a dû certainement ranger un certain nombre de méningites tuberculeuses qu'il aurait fallu joindre aux autres manifestations de la tuberculose.

Quoi qu'il en soit, et malgré les lacunes que je viens de signaler, les chiffres suivants, relatifs seulement à la

DE LA TUBEnCULOSE A PARIS

RAPPORT des décès

PAU PHTISIE h. tous les

décès de l'aunée

Proportion

pour 1000 bat).

60 ANS ft

Page 1