EVALUATIONS DE CHANGE
En Alsace il n'y avait aucun prince qui pût succomber à de semblables tentations. Avant le xiii* siècle, le monnayage se trouvait entr^ les mains des Husgenossen. Depuis cette époque il appartient presque exclusivement à des cités plus ou moins républicaines, comme Strasbourg, Bâle,Colmar, Haguenau,etc. Si quelque seigneur , laïc ou ecclésiastique , posséda pendant cette période son officine particulière, il ne pouvait l'exploiter, qu'en marchant d'accord avec ces villes.
Or nous le demanderons avec confiance à tout esprit sérieux, les grands propriétaires, les riches négociants qui composaient les sénats de nos cités libres ou impériales et la puissante corporation des Husgenossen , quel intérêt pouvaient-ils trouver dans la falsification des monnaies ? Le bénéfice, s'il yen avait eu, ne serait point entré dans leur bourse. En revanche, ils auraient rencontré dans ces manœuvres coupables; les uns, la diminution de leurs rentes ; les autres, la perturbation de leurs relations commerciales, la ruine de leur négoce avec l'étranger.
La fraude n'aurait donc pu provenir que des monnayeurs eux-mêmes. Mais les garanties morales et pécuniaires qu'on exigeait d'eux, les précautions qui entouraient tous les détails de leurs manipulations, le contrôle incessant auquel ils étaient soumis , la surveillance inquiète que les diverses Monnaies exerçaient les unes sur les autres , ne laissaient que peu de marge à la malversation, la suite de notre travail le prouvera. S'il se rencontre quelques exemples de ce genre, la promptitude avec laquelle Je crime est découvert, et la sévérité qu'on déploie dans la répression , nous forcent à ne voir dans ces faits isolés, que des exceptions sans portée.
Nous sommes par conséquent en droit de nous appuyer sur les règlements monétaires, sans nous arrêtera l'exécution un peu sommaire que leur inflige un économiste moderne.
M. Cibrario ' rejette le témoignage de ces règlements f souvent trompeurs, surtout depuis que les princes com- « mencérent à altérer les monnaies, qu'on mettait en circulation tpour une valeur nominale de beaucoup supérieure à la « valeur réelle. > Nous venons de voir que cette raison fût-elle
t Économie
In..
politique du Moyen-Age, trad. par. M. Barneaud, Paris
CiBRARIO.
bonne en soi, ne prouverait rien contre nous. Il ne veut pas davantage de l'essai des pièces. « Cette méthode est un peu « plus sûre, mais elle ne Test pas complètement. Car, comme € il ne nous reste qu'une petite quantité de ces monnaies, € nous ne pouvons nous assurer si la pièce soumise à notre € étude est de bon aloi, ou si elle est une de celles que les faus- « saires mettaient alors si fecilement en circulation. » Il est permis de croire que cet obstacle n'est pas, en général, aussi grave que M. Cibrario semble le supposer. En tout cas ce n'est pas celui qui serait le plus difficile à écarter. Mais notre économiste a' trop hâte d'exposer son propre système, pour aller au fond des choses. Écoutons le.
Système « Au contraire, continue-t-il, la méthode que nous suivons ^^^ « est sûre , parce que nous avons cherché la valeur des mon- « naies dans le cours du change de chaque jour , que nous « trouvons indiqué dans plusieurs centaines de comptes. . . € Le cours du change représente la valeur véritable de ces « monnaies dans le commerce, avec toutes les variations et € oscillations que tant de causes tendent à produire , et l'on € peut voir combien ces variations étaient fréquentes , en € jetant un coup d'œil sur les tableaux qui suivent ... Ces € notables variations provenaient des fréquentes émissions € ou légales ou furtivesde monnaies n'ayant pas le titre voulu, « de la recherche plus ou moins grande , du cours plus ou € moins étendu de telle espèce de monnaie.
« Le florin de Florence dont on connaît le poids de fin et « d'alliage était la mesure des autres monnaies. Il était de la € plus grande pureté, à 24 karats, comme le séquin de Venise... « Le florin de Florence pesait 68 grains. La valeur légale... « du florin de Florence serait de fr. 12,36. Au moyen du « florin et des autres monnaies d'or et d'argent dont le « rapport avec le florin est connu , on peut avoir la valeur de « toutes les autres monnaies. »
Nous sommes loin de contester la bonté de cette méthode ; nous Tavons acceptée plus haut, comme une nécessité, pour les monnaies d'or, et le lecteur verra que plus d'une fois nous saurons y recourir , même pour les espèces d'argent. Mais son application présente tant de lacunes et de difficultés, qu'il serait imprudent de l'exalter aux dépens des autres systèmes, de la prendre pour base unique d'information.
SYSTÈME DE CIBRARIO. 33
Pour que les conclusions acquises par ce procédé aient une rigueur Traiment scientifique, il faut deux éléments certains : une monnaie type, et un rapport direct entre ce type et les diverses monnaies que l'on veut estimer. Or, ces deux conditions sont plus difficiles à remplir que Cibrario ne le croit. Nous trouvons même que sa critique , si sévère ailleurs, se montre ici de trop facile composition.
Où est d'abord cette monnaie bien connue , invariable, qui sert de mesure aux autres monnaies? Cibrario la rencontre dans le florin de Florence. Le florin, nous l'avouerons, était monnayé avec une assez grande régularité dans le courant du xiir et du xiv* siècle. Mais on verra dans la section consacrée aux monnaies d'or, qu'avant l'année 1400, il avait déjà perdu sa fixité ; et pendant le xv*^ siècle, il subit des altérations si nombreuses et si graves, qu'elles fesaient le désespoir des États qui n'en febriquaient point. Il vit sa valeur intrinsèque diminuer successivement de près d'un tiers. En présence d'une pareille situation qu'eût pu faire Cibrario, s'il avait continué ses recherches au-delà du xiv« siècle ? N'eût-il pas été obligé d'entreprendre , à propos du florin , ces études sur la valeur intrinsèque et la valeur numéraire, pour lesquelles il affecte tant de dédain ? Le travail eût été plus simple, il est vrai, puisqu'il ne s'appliquait qu'à une seule espèce de monnaie; mais les procédés eussent été forcément les mêmes. Et si ceux-ci méritent peu de confiance pour les petites espèces, comment y recourir sans scrupule , lorsqu'il s'agit de fixer la valeur de la monnaie, qui doit être la mesure et la règle des autres monnaies ?
Du reste, sans sortir du tableau dressé par Cibrario, nous rencontrons une assez grande variété de florins. Ainsi pour la seule année 1307, nous avons :
Le petit fl. d'or =-11 sous parisis ou 12 fr. 94.
Le double fl. d'or à la Chaise = 26 sous 8 den. tournois bons ou 25 fr. 54.
Le fl. d*or double à la Chaise = 28 sous tournois bons ou 26 fr. 61.
Le fl. d'or à la masse = 26 sous 4 den. parisis bons ou 25 fr. 02.
Le fl. de Florence = 11 sous den. parisis bons ou 12 fr. 36 K
Il y a des florins parvi ponderis et des florins boni ponderis^ des florins du pape, des florins Robert, des florins d'Orange,
i. Pourquoi le petit florin d'or vaut-il 12 fr. 94 et le florin de Florence 12 fr. 36, quand l'un et Tautre sont, la même année, l'équivalent de 11
des florins vieux, des florins avec épithète et des florins sans épithète. En vérité on n'a pas le droit d'être exclusif, quand on n'a que des bases aussi vagues et aussi mouvantes.
D'un autre côté, est-il bien vrai que le florin étaifja mesure des autres monnaies? L'adoption de l'étalon d'or peut être un desideratum pour l'avenir, c'est certainement une erreur que de le prendre pour règle du passé. Le moindre inconvénient qui en résulte, est l'exagération de toutes les valeurs , par la substitution de la proportion actuelle de 15 */« entre Tor et l'argent, à la proportion douzième qui fat la loi commune du moyen-âge. Nous l'avons déjà dit , l'argent était la monnaie habituelle et régulière des peuples; les espèces d'argent se trouvaient entre elles dans des rapports constants et fixes ; le cours des espèces d'or variait au contraire, et présentait souvent des écarts qui déroutent tous les calculs. Des exemples pris au hasard, comme ceux que nous venons de citer, suflBraient pour le prouver.
Le florin est donc loin de remplir toutes les conditions d'exactitude et de fixité qu'on doit demander à une monnaie type. La seconde donnée du problème n'est pas traitée par Cibrario avec une rigueur plus scientifique. Il a parcouru des centaines de comptes. Mais ces comptes se rapportent à des localités très-diverses, et à des monnaies plus diverses encore. Dans de pareilles circonstances mille influences locales ou particulières peuvent modifier les cours. Pourquoi dans les exemples rappelés plus haut, le florin d'or vaut-il à la même époque 10 V2 et 11 sous parisis? Pourquoi le même florin double vaut-il en même temps 28 sous tournois et 26% sous tournois ? Ces divergences doivent tenir à des raisons de convenances ou de lieux, que Cibrario a négligé d'éclaircir, et qui nous laissent dans la perplexité.
Encore ici rencontre-t-on des rapports directs entre les mêmes espèces d'or et d'argent. Mais quelle confiance méritent les évaluations de Cibrario, quand elles sont le résultat
sous parisis } Pourquoi cet écart de près de 60 centimes ? Parce qu'en 1306 , Cibrario a vu un florin de Florence estimé à 10 \ sous parisis, est-il en droit de calculer sur cette base le petit florin d'or > Pourquoi une difi'ércnce de 1 fr. 30 entre deux florins à la Chaise , qui sont évidemment la même pièce ? De pareils résultats ne sont pas de nature à inspirer une confiance sans réserve.
SYSTÈME DE CIBRARIO. 35
du principe qu'il expose à la fin de notre citation ? S'agit-il de déterminer pour Tannée 1308 la valeur du denier de S. Maurice, voici comment il procède. Combien faut-il de deniers de S. Maurice pour faire un florin ? Notre économiste l'ignore ; mais il sait que 12 9. de S. Maurice valent 22 ô. de Genève. Et le S. de Genève ? Il en faut 13 pour un gros. Et le gros ? Il y a deux données différentes; d'après Tune, 12 gros valent 20 sous viennois ; d'après l'autre , 20 gros valent 34 sous 4 viennois : on opte pour cette dernière. Et le denier viennois? 21 sous viennois font un florin. C'est ainsi par une suite d'évaluations, empruntées à des comptes et à des lieux différents, plus ou moins approximatives par elles-mêmes , qu'on prétend arriver à des conclusions sûres et précises.
Grâce à ce système on rencontre , pour la même espèce, des variétés qui seraient vraiment désespérantes par leur nombre , si elles n'étaient pas fantastiques. Prenons pour preuve le gros tournois, la monnaie d'argent la plus répandue et la plus constante de cette époque. En voici les diverses évaluations, d'après Cibrario :
1300 : 11 Vf au florin fr. 1,03
1302 : 19 «y. viennois, dont 19 sous = 1 fl. ou 0,98 1303:26 ^ viennois 1,04
1304 : 19 â. viennois , dont 20 sous au fl. ou 0, 93
1305 : 20 â. viennois , dont 20 sous au fl. ou 0,98
1308 : 20 â. viennois, dont 21 sous au fl. ou 0,94
20 «/» â. viennois 0,97
1309 : 20 â. k réperon, dont 20 sous au fl. ou 0,98
11 d' baleys, dont 12 sous au fl. ou 0,94
1310 : 27 â. impériaux, dont 28 sous au fl. ou 0,95 1313 : 24 â, de Philippe 0,79 1315 : 24 â. faibles , dont 25 sous au fl. ou 0,95
1320 : 27 d. faibles , dont 29 V« sous au fl. ou 0,90
1321 : 28 â, faibles 0,93 1325 : 28 â, faibles, dont 30 sous V. au fl. ou 0,91
1329 : 16 Vt *• deLausanne,dontl8sousaufl. ou 0,90
42 a. d'Asti faibles, dont 522 au fl. ou 0,95
1330 : 28 â, faibles , dont 30 sous au fl. ou 0,93 1332 : 28 â. faibles , dont 29 sous au fl. ou 0,95 1334 : 28 ô. faibles , dont 29 sous au fl. ou 0,95 1335:28 â, faibles, dont 25 sous au fl. ou 0,^ 1356 : 20 â. bons , dont 20 sous au fl. ou 0,98
32 â. faibles , dont 30 sous au fl. ou 1,05 1339 : 20 â. bons , dont 20 sous au fl. ou 0,98 1343: 7 /*. deS.Maurice,dont84sousaufl. ou 0,98
37 d, impériaux, dont' 444 <J. au fl. ou fr. 0,98
1346 : 12 V, au fl. de Florence 0,98
Quand on parcourt ce tableau, on ne peut s'empêcher de reconnaître que les variations attribuées au gros, sont plus apparentes que réelles. Pendant près d'un demi siècle, Cibrario a manqué de renseignements directs sur le rapport du gros avec le florin, et a dû déterminer sa valeur d'après celle d'autres monnaies plus menues. Comment croire que le gros coté a 1 fr. 05 en 1300, soit descendu à 0 fr. 98 en 1302, pour remonter à 1 fr. 04 en 1303, redescendre à 0 fr. 93 en 1304, reprendre le cours de 0 fr. 98 en 1305, etc. ? Il est clair que si nous le trouvons estimé à 0 fr. 94 et 0,97 en 1308, à 0.98 et 0,94 en 1309, à 0,98 et 1 fr, 05 en 1336, etc. , ces différences ne proviennent, ni d'une altération du gros, ni d'un changement dans son cours, mais des bases sur lesquelles on opère. Ce qui varie surtout , nous dirons même, ce qui varie seul dans la plupart des cas, ce sont les sources auxquelles on puise, ce sont les circonstances particulières au milieu desquelles se fait le change.
Que conclure de là ? que l'esprit de système est toujours un écueil et qu'il inspire souvent aux hommes les plus judicieux des théories dangereuses.
Si au dépouillement des livres de Comptes, Cibrario avait joint l'étude directe des monnaies elles-mêmes , il aurait tiistingué sans peine ce qu'il y avait de légitime ou d'anormal dans certains cours de change S'il s'était enquis de la valeur intrinsèque des espèces monétaires et des modifications qu'elle subissait, il n'aurait jamais recouru à une série d'approximations capricieuses, pour déterminer leur valeur de change. Marche En réalité, les trois méthodes que nous venons d'exposer, SUIVIE DANS sQQt en elles-mêmes toutes trois bonnes , toutes trois sciencEs TUDEs. ^Jf|q^eg L^g conclusions seront plus évidentes ; elles auront
1. Le lecteur ne doit pas oublier que toutes ces évaluations en francs sont exagérées, par suite de la proportion admise par Cibrario.