‹ Études égyptiennesChapitre 14 sur 47 · DU PAPYRUS DE TURIN ET DU PAPYRUS HARRIS · texte numérisé non relu

DU PAPYRUS DE TURIN ET DU PAPYRUS HARRIS

On ne se représente pas volontiers un Égyptien d'autrefois amoureux et à genoux devant sa maîtresse. Voici pourtant deux recueils de chants d'amour que Ton vient de découvrir parmi les manuscrits de Turin et de Londres. lis nous donnent des fragments si mutilés qu'on ne réussit pas toujours à en déterminer la signification précise, mais assez étendus, malgré tout, pour qu'on puisse juger du tour que prenait la passion dans la littérature égyptienne.

Lorsque MM. Pleyte et Rossi songèrent à publier les manuscrits de Turin, ils trouvèrent, dans les cartons du musée, vingt-deux petits fragments, couverts d une belle écriture hiératique de la xx* dynastie et provenant d'un même rouleau. Ils en reconstituèrent

iS

quatre pages plus ou moins complètes, de sept lignes chacune, qu'ils reproduisirent en fac-simiié sur les planches LXXIX-LXXXII de leur grand ouvrage 1 et dont M. Pleyte s'efforça de reconnaître le sens. Il y vit les restes d un livre magique , analogue à ceux qu'il avait déjà traduits, soit à Leyde, soit à Turin même 2 . M. Ghabas reprit l'étude en 1 8 7 3 , au point où l'avaient laissée MM. Pleyte et Rossi , et changea Tordre des fragments. D'après lui, «la planche LXXXII est la a première et précède la planche LXXIX , que suivent « régulièrement les n™ LXXX et LXXXI. De plus , les « premiers fragments verticaux, placés à la droite des «pages LXXX et LXXXI, paraissent appartenir à « d'autres parties du texte. » Le papyrus une fois remanié, M, Ghabas crut y reconnaître une histoire d amour. Un haut personnage, portant le titre de général d armée et appartenant peut-être à la famille royale, y racontait les aventures qui lui étaient arrivées «dans un jardin magnifique, où il avait été en- « traîné par une de ces messagères d'amour dont les « imitatrices infestent encore aujourd'hui les grandes «villes modernes.» M. Chabas songea immédiatement aux bateaux des fleurs de la Chine et donna au récit le titre $ Épisode du Jardin des fleurs 5 . Une version anglaise de sa traduction fut insérée dans le re-

1 Pleyte et Rossi, Les Papyrus hiératiques de Turin, in-fol., 1869- 1878. La livraison où sont publies les chants d'amour a paru, si je ne me trompe, en 1871.

1 I(L ibid., p. 118 et suiv.

3 Lu à l'Institut le vendredi 1 7 avril 1874 , publié dans les Comptes rendus, 187 A, p. 117-114.

cueiï des Records of the Past 1 , et popularisa son œuvre. M. Pleyte a reproduit cette version anglaise dans un appendice de son ouvrage sur les papyrus de Turin 3 , et personne n'a songé jusqu'à présent à ' en contester l'exactitude.

L'examen que j'ai eu l'occasion de faire du manuscrit, pendant mon séjour à Turin en juillet-août 1880, m'a prouvé qu'il y avait eu erreur dans le classement des fragments. Sans entrer dans le détail des investigations très minutieuses auxquelles j'ai soumis les débris des manuscrits, je me bornerai à constater :

i° Qu'une note de deux lignes dont les débris ont été reproduits par M. Rossi au bas de son fac-similé, établit d'une manière certaine l'ordre réel d'un quart environ des fragments ;

a° Que des restes de signes tracés au bas du facsimilé de deux des planches de Rossi ne sont que les traits complémentaires d'autres fragments de signes tracés au haut du fac-similé des deux autres planches, ce qui nous force à superposer les planches deux à deux, et nous fournit, au lieu de quatre pages de sept lignes chacune , deux pages de quatorze lignes;

3° Que la dernière ligne de la seconde page ne renferme que deux mots, placés en vedette au commencement de la ligne , et qui offrent un sens complet , ce qui indique soit la fin d'un paragraphe, après lequel l'écrivain est allé à la ligne , soit la fin de l'ou-

1 Records ofike Past, t. VI, p. iS3 sqq., 1876. ' Papyrus hiératiques de Turin, p. saa-aaS.

vrage. Je pense que, malgré 1 absence de la formule ordinaire d'explicit, nous avons ici la fin de l'ouvrage, car les deux ou trois débris de signes qu on aperçoit sur la gauche paraissent être dune écriture différente et plus petite que l'écriture du reste du papyrus.

Le manuscrit, reconstitué par moi de la sorte, a été photographié à ma prière par M. Lanzone , dont l'obligeance est bien connue des égyptologues. Je reproduis la photographie sur une des planches qui accompagnent ce mémoire, mais en la réduisant au tiers environ de la grandeur originale : en la comparant aux fac-similés de l'ouvrage de MM. Pleyte et Rossi, on reconnaîtra aisément en quoi l'arrangement nouveau diffère de l'ancien.

Deux rubriques intercalées indiquent une division du texte en trois paragraphes. En étudiant ces trois chapitres on verra que les éléments du roman imaginé par M. Chabas ont disparu. Il ne s'agit, dans notre manuscrit, ni d'un militaire amoureux, ni d une entremetteuse complaisante, ni d'un Jardin des fleurs, mais de trois arbres qui prennent la parole l'un après 1 autre et vantent la beauté d une femme. Le discours du premier est très mutilé :

« . • . — mes graines sont l'image de ses dents, —

1 Le même mot que • , 11* (Brugsch, Dictionnaire hiéro-

glyphique, p. 75a), qui, lui-même, est une forme écourtée de ■

■ff^'â&M !>.S^if lan^Whi.' lia- ^îlw- «h a'4ii.«javvAi*i li .,i.vr^j. i »H««AM-J itm i

Page 1