DES MEMBRES ET DE L'ESTOMAC
Le Musée de Turin possède, entre autres objets précieux, un morceau de tablette d écolier qui paraît n'avoir attiré l'attention d'aucun savant. Il provient de la collection Drovetti, et se compose actuellement de deux planchettes assez minces, reliées par de petites chevilles. Le bois a été stuqué sur linge Pin, puis le stuc peint en rouge. L'écriture est fine, cursive, du type que nous ont fait connaître les monuments des derniers temps de la xx* dynastie. Le texte était ponctué, mais la teinte de l'encre rouge s'est confondue avec celle du stuc, et la plupart des points ne sont plus visibles. Dans son état actuel, la tablette mesure 93 millimètres de haut sur 35 centimètres de large, et n'a plus que huit lignes dont voici la transcription :
Procès du Ventre et de la Tête, — où sont pu-
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bliés les plaidoyers faits par -devant les Juges suprêmes ; — tandis que leur président veillait à ce qu'on démasquât le mensonger, — son œil ne cessait de pleurer. — Accomplis les rites exigés — pour le dieu qui déteste les iniquités , — après que le Ventre eut dit sa plainte, — la Tête prit la parole longuement :
o G est moi , moi , la maîtresse poutre de la mai-
. l Litt. : «pour publier ( 56* c ^ r * ^r^ê 6 R euou f» £«*•
• schrifï, 1873, p. 0,4, to make known after accurate inqairy) ce « qu'on a fait de discours à haute voix par-devant les Juges. » Je ne sais si Ton a remarqué que les scribes ont traité la plupart des expressions où entre ?T\ e JÏ » IIP* 3)' etc * comme de véritables mots composés qui ne prennent les marques du pluriel qu'après le second mot,]) ^ * jft §JTt ^, » HP^^frlP + V
î2)i etc -
* Litt. : • Apporter ce qu'on fait en choses justes au dieu, » etc. Peut-être faut-il traduire I œ» «sagement, habilement • : «La
• tête parle sa bouche sagement ». Le mot , ici et partout ailleurs
dans ce texte, est écrit W^,*?*^.: cest déjà l'orthographe qui prévaut dans beaucoup de manuscrits hiératiques des basses époques.
j: 4 S¥P±»vn%2:i:Jia»fc£î;
^ son entière, — d'où les poutres partent et qui « couple les poutres : — tous les membres [s'ap- « puient?] sur moi et sont en joie. — Mon front «est joyeux; — mes membres sont vigoureux; — « le cou se tient ferme sous la tête; — mon œil voit «loin; — la narine se gonfle et aspire Tair; — «loreille s'ouvre et entend; — la bouche émet les
1 Litt. : t Passant les poutres, coupler les poutres. » C'est une allusion à la maitres.se poutre qui sert de lien aux autres poutres et de laquelle les autres poutres partent dans toutes les directions.
1 Ici, comme au Papyrus de Leyde I 371 (cf. Études égyptiennes, t. I, p. id6, note 3), je considère comme la forme écourtée de
»*, et F origine du copte t dans tott mma main», etc.
3 C'est l'orthographe du texte. Si elle est exacte, il faudra en conclure que m M * , V H <=>\ *J t est une forme dérivée en V
initial , d'une racine M ^ Jf .
4 Je ne puis expliquer "1. 1 b jl w- j^ que comme une forme fautive de . (Brusch, Dict. hier», Suppl. , p. 70a) où le
scribe, par distraction, aura mis derrière la première syllabe V le pluriel de l'article ^L S. La locution ^ V 1 \ IK3 J * Jï
<^Aï-x.ru*Pfs^
wrtm*
Uïàmti
a sons et cause; — les deux bras sont vigoureux — <« et font si bien que l'homme arrive à la considérait tion, — marche le front levé, — regarde en face
a les grands comme les petits — C'est
a moi qui suis leur reine, — c'est moi la tête de «mes compagnes, qui ferai un très mauvais parti « — & qui a tenu ce langage, — n'est-il pas faux? — «Qu'on m'appelle la tête!» — C'est moi qui fais u vivre , . . . »
est aualogue à la locution f£ V j , que j'ai signalée ailleurs : « La bouche émet [les sons] et trouve sa réponse, »
1 Litt. : • Ses deux bras ( se rapporte nécessairement à \± , t qui est du masculin) travaillent à [ce que] vienne l'individu étant «distingué, étant son front levé, — étant il regarde les grands « comme les petits ». m *^ jA est la forme en m prothétique de
2L!^JL<L!*j! v 2|'«H^ ( Bru s sch ' Dicu hiér *
p. i558; Suppl. , p. i336).
1 II manque la valeur de cinq à six lettres à la fin de la ligne.
Le reste du plaidoyer a disparu avec le reste de la tablette; quelques fins de lignes effacées m'empêchent de traduire entièrement le peu qui subsiste du début. On n'y reconnaîtra pas moins sûrement une version de la fable des Membres et de l'Estomac, analogue aux versions orientales qui donnent à cette fable la forme dramatique d'un procès. Les savants qui s'occupent de ces matières tireront mieux que moi les conséquences générales de cette découverte. En ce qui concerne spécialement l'Egypte, le texte dont je viens de donner la traduction nous fait connaître pour la première fois d'une manière certaine quelques-unes des formalités usitées dans une cour de justice égyptienne. Les trente ^^^^J A sont réunis, leur président ^ , tout en surveillant les débats, ne cesse de verser des larmes, ému sans doute par les harangues pathétiques qu'il entend; les deux parties plaident elles-mêmes leur cause et font des effets d'éloquence. Il est fâcheux que la fin manque : peu I être nous aurait-elle donné, avec l'arrêt du tribunal, une idée sommaire des formalités qui accompagnaient le prononcé d'un jugement dans l'Egypte pharaonique.
Boulaq, le 11 novembre 1882.