REMONTANT A LA XII* DYNASTIE
(Cours du Collège de France, mars 1879.)
Le Papyrus de Berlin n° 3 renferme les débris de deux ouvrages : un dialogue philosophique entre un Egyptien et son âme, et un conte fantastique 1 .
Le conte commençait à la ligne i56 , et remplissait les trente-six dernières lignes du manuscrit actuel (1. 1 56-i 91)*. Arrivé à cet endroit, le copiste, ou fut interrompu dans son travail, ou perdit patience : le manuscrit, arrêté brusquement à la fin dune ligne, n'a jamais été terminé. Les onze premières lignes ont été effacées dans Y antiquité, et le conte n'a plus de commencement.
1 J'ai indiqué déjà l'existence de ce conte dans une note de la traduction allemande de mon Histoire ancienne, p. 602.
* Dans le fac-similé , M. Lepsius n'a pas numtroté les onze lignes effacées. Il numérote les lignes restantes de i56 à 180.
« Donnez-moi que je descende le marais qui va dans cette grotte, [car] j'ai vu ià une femme qui n'avait point [l'apparence] mortelle : mes cheveux se contractent quand je vois ses tresses, et Ton ne
1 La suite du texte donne ici pour phonétique à l'idéogramme
*— J j les lettres ^>\ I . C'est la même expression qu'on trouve
au Tombeau de Ti (Brugsch, Die œgyptische Grâberwelt, Tafel V, n* i63; Ébers, JEaypten im fVort und Bild, 1 1), où un berger dit
*r«*™:^foto,to,^«y^.F*«.kr«-.
vaches quelles sortent de la mare». Le tableau nous montre que ?• au moins avec cette prononciation, désigne les flaques peu profondes que l'inondation laissait sur le sol.
* m *** * ainsi déterminé est nouveau pour moi. D'après le contexte et l'analogie du sens yrenier, coffre à provisions, il doit désigner une cavité dans le sol, gouffre, yrotle, chemin creux. La traduction • grotte» n'est qu'une approximation du sens réel.
9 Je ne puis déchiffrer les signes qui remp'issent la fin de la ligne 169 (1 58). Le mouvement général de la phrase indique clairement le sens : • Point elle en [semblance] de mortel. »
4 Mot nouveau. Le sens du contexte exige qu'on traduise comme j'ai fait. Je pense que ce mot est la racine de ^ | Vnn. « serpent, reptile •, littér. : • celui qui se resserre en anneaux», avec » formatif des noms d'action et d'état. Nous dirions : c mes cheveux se hérissèrent». Sur des têtes crépues, comme Tétaient celles des Égyptiens, l'horreur jroduit une contraction plus forte, un resserrement des anneaux de la chevelure.
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peut dépeindre sa couleur de peau. Jamais je ne lui parle, tant sa terreur [pénètre] mes membres.
«Je vous dis : Oh! quant aux bœufs, passons- [les] h gué ! Oh! [il faut] transporteries veaux, faire reposer le menu bétail à l'entrée du marais , les bergers chacun derrière son troupeau! Jetons -nous, à leau, tandis que les bœufs passent à gué par bandes, mettant à l'arrière ceux des bergers qui s'entendent aux choses [magiques] pour jeter un charme sur le passage de l'eau.
1 Le texte est un peu mutilé. La lecture Ml i est
cependant certaine.
* Litt. : • Sa teiTeur après mes membres. »
3 Le mot est dans les Denhmàler de Lepsius (Band II , Blalt 1 27) , au-dessus d'une scène où des bœufs .«ont plongés dans un canal. Un homme debout sur la rive les pousse à l'eau : 8 w" jlI 1 ^^ ^ffh» Le sens est t faire passer à gué, passer à gue», probablement une variante de "w 1 1 »— * v— i.
4 Le mot à mot de toute la phrase est : • Je dis à vous : Oh ! les boeufs nous faisons passer à gué! Oh! transporter veaux, faire se coucher le menu bétail à la ]M>rte du marais , les bergers après ce qui [les] concerne! Faisons-nous plonger à [de] passer à gué les
r^œSiWHS.Jr'-MS**^
« Et quant à celui-ci qui dit : « Grand merci , ù «bergers, je ne puis m' écarter de cet Ouady, cette «année, [car] le dieu Nil a [déjà] décrété ses décrets » concernant la terre, et l'on ne peut plus distinguer «Ouady du lit 'du Heure;* reste tranquille dans l'intérieur de ta maison, tandis que [les] troupeaux restent en U-ur place! Va-t-en, puisque tu crains la destruction et que tu redoutes de [tj'éloigner [avec
bœufs en compagnie* , faisant arrière les sachant Ifs chose* îles bergers pour enchanter le passer l'eau. ■
1 Litt. : .En cet i/-rfiï. . . . avec la forme en ■ suffise. ^
* <!c îl-dit, le disant., du substantif *"V ""•
■ Je considère | >X\Ll camme elant ">•■ ■**•« locution
conjuguée à la première personne. Elle signifie au propre icïalter la personne., et conjuguée .je fais l'action dWalter la personne», ici : «je crie : Soit exaltée la personne., c'est-à-dire «je salue, je remercie .. On a de même T S ïf) ' ' TT ^* " j 1 ' M* l'action : Salut à toi S, c'esl-b-dire «je le salue-.
1 Litt : .0 gardiens maies..
1 Lill. i ■ Le dieu Nil décrète les décrets qui sont en rapport avec la terre.; eu d'autres termes, le Nil a commencé d'inonder la terre.
1 C'est le même signe qu'on trouve plus liant derrière - 1.
Hi'tVrrPWJI^TII^Pl^SiP
ma
moi] pour détruire la fureur de la déesse Ousirit et des terreurs de la Dame des deux pays. »
Le lendemain , à l'aube , il se mit en route comme il avait dit, et cette déesse, quand il se trouva en face du Ouady, elle vint à lui , dénudée de ses vêtements, les cheveux épars
Le conte dont ce fragment révèle l'existence remonte à la xn e dynastie, plus haut peut-être, si, comme le dialogue philosophique contenu dans les premières lignes du manuscrit, le texte que nous avons aujourd'hui n'est qu'une copie exécutée d'après un manuscrit plus ancien 2 . Tout mutilé qu'il est, sa seule antiquité suffît à en faire un document d'importance. On a pu essayer de prouver avec quelque apparence de raison que l'histoire de Rhampsinite est un emprunt fait par l'Egypte à des peuples
1 Mot à mot : «Fut faire, comme il avait dit, se mettre en route pour soi, fut cette déesse, il donnait front à l'Ouady, elle vint».
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—H 78 *»étrangers '. On a rru retrouver dans le Roman des deux frères, qui pourtant est du Xttt siècle avant notre ère, des données empruntées aux religions des Sémites 5 . Le fragment du Papyrus de Berlin a été écrit, au plus tard, vers le xxx' siècle avant notre ère. Je crois qu'il y aurait une certaine hardiesse à rechercher dans un ouvrage aussi vieux la trace d'une influence éirangère.
Aussi bien le paysage et les scènes décrites sontelles empruntées à la nature et aux mœurs de l'Egypte. Nous sommes au bord d'une de ces nappes d'eau, moitié marais, moitié étangs, sur lesquelles les seigneurs de l'ancien Empire aimaient tant a chasser les oiseaux, à poursuivre le crocodile et l'hippopotame. Il est question de l'inondation et « des décrets que le Nil a décrétés au sujet des terres ■ qu'il arrose, de bergers c[ui transportent au delà d'un canal des bœufs ou du menu bétail, des terreurs de la déesse Ousirit ou de la Maîtresse des deux pays. Il ne faut pas aller bien loin dans les nécropoles de Memphis et de lieni-IIassan, pour y rencontrer des bas-reliefs qui serviraient d'illustration au texte de notre conte. On voit, dans le tombeau de Ti, les bergers conduisant leurs troupes de bœufs et de veaux à travers un canal ou une Saque. Hommes et bêles ont de l'eau jusqu'à mi-jambe; même un des bou-
1 Ilecemniem t'ncDre par M. Gaston Pari» dans un mémoire lu s l'Institut en 1876 cl resté inédit.
' Cf. l'article (le M. Fr. I.enormiiiil , dans srs l'rrinîhrs riviliia* ,i™.l.l.,,.3 7 5-(o,.
viers porte sur son dos un malheureux petit veau que le courant aurait emporté '. Le conte ajoute à ce que nous connaissions déjà par les monuments figurés un détail curieux et bien caractéristique. Il nous montre ceux des bergers qui s'entendaient au métier marchant derrière leur troupeau et récitant les incantations destinées à conjurer les périls du fleuve. Le Papyrus magique de la collection Harris renfermait plusieurs formules de ce genre , dirigées contre le crocodile et, en général, contre tous les animaux dangereux qui vivent dans l'eau. Elles sont trop longues et trop compliquées pour avoir servi à l'usage journalier : j'imagine que les charmes des bergers étaient courts et faciles à retenir.
Il n'est pas fort aisé de deviner avec certitude quel était le sujet du conte. J'ai trouvé pourtant dans le curieux livre de Mourtadi , sur les merveilles de l'Egypte, une légende qui présente quelque analogie avec l'épisode raconté dans le fragment. Tandis que le roi Gébire s'évertuait à construire Alexandrie pour la reine Gharobe , son berger menait paître au bord de la mer les troupeaux qui fournissaient de lait la cuisine royale. « Un soir, comme il remettait ses bètes entre les mains des bergers qui lui obéissaient, lui, qui était beau, de bonne mine et de belle taille, vit une belle jeune dame sortir de la mer, -qui venait vers lui , et qui , s'étant approchée de lui de fort près, le salua. Il lui rendit le salut, et elle com-
1 Brugsch, Die myyplischc Grâberwelt , Tafel V, i63 et 164.
— «■( 80 )«— mença à parier à lui avec toute la courtoisie et civilité possible, et lui dit : «O jeune homme, voudriez- « vous lutter contre moi pour quelque chose que je «mettrai en jeu avec vous p — Que voudriez-vous « mettre en jeu ? i répondit le berger. — « Si vous me « terrassez , dit la jeune dame , je serai à vous et vous « ferez de moi ce qu'il vous plaira , et si je vous ter- ■ rasse, j'aurai une bête de votre troupeau. » Comment la jeune dame terrassa le berger, comment le roi Gébirc voyant disparaître ses brebis lutta avec la jeune dame et la terrassa à son tour, cela n'est-il pas écrit en L'Egypte de Mourtadi, fils duGaphiphe, de la traduction de M. Pierre Vattier, docteur en médecine, lecteur et professeur du Hoi en langue arabique 1 ? Je pense, quant à moi, que la belle femme du conteur égyptien faisait à notre berger quelque proposition du genre de celle que la jeune dame du conteur arabe faisait au sien.
L* Egypte Je Martatli . jili du Gaphtphr,
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