CCCXXXI. — Données historiques. — Le devoir de la justice
4482. On s’assure, au premier coup d'œil, que cette lettre, ou, si l’on veut, ce billet, a été écrit en même temps que l’épitre aux Colossiens. On voit dans l’une et dans Fautre que Paul était prisonnier, et qu’il avait auprès de lui Timothée, Epaphras, Marc, Aristarque, Démas et Luc (23); l’une et FPautre mentionnent Archippe (2), ministre du Seigneur dans l'Eglise de Colosses et compagnon d’armes de Paul; enfin, celui qui fait l’objet de cette lettre-ci est évidemment le même Onésime qui est nommé dans l’épitre aux Colossiens, comme un frère sorti du milieu d’eux : il était parti de Rome porteur de deux lettres, une pour l'Eglise, l’autre pour Philémon.
4483. (4-7.) Celui-ci était donc membre de l’Eglise de Colosses et un de ses membres les plus zélés, ainsi que sa femme Apphie. Une des congrégations de Eglise s’assemblait dans sa maison (il y en avait une autre chez Nymphas; Coloss. 4 : 15), et il était en édification par son amour et par sa foi envers le Seigneur Jésus. Puis, dans plus d’une rencontre, il avait été en secours et en consolation aux frères souffrants et persécutés. Heureux les Philémon qui, de nos jours comme autrefois, ouvrent leurs demeures aux assemblées des frères, et qui font ressentir les effets de leur charité à ceux qui sont membres du corps de Jésus-Christ !
DONNÉES HISTORIQUES. 363 (Philémon 8-22.) 4484. (8-22.) Onésime, esclave de Philémon, après s'être rendu
coupable de quelque infidélité, s’était enfui de chez son maître, crai=
gnant sans doute le châtiment qui lui était dû. Quand on fuit pressé
par le remords, on fuit le plus loin possible, et ce fut ainsi qu’Oné-
sime franchit la distance considérable qui séparait la Phrygie de la ville de Rome. Gette immense cité était l’égoùt du monde entier, comme l’a dit un de ses habitants, et c’est encore ce que sont les capitales des grands empires. Là se réfugient tous ceux que la honte chasse de leur pays natal, ou qu’attire la facilité plus grande d’assouvir leurs passions, Onésime n’avait pu servir Philémon sans ressentir quelques influences de l’Evangile, et il est probable que sa conscience ne le laissait pas en repos. Par quelle direction de Dieu fut-il conduit auprès de l’apôtre Paul, alors en prison dans cette même ville de Rome, mais avec la liberté de recevoir des visites? c’est ce que nous ignorons. Toujours est-il que celui qui «se fait trouver de ceux qui ne le cherchent pas,» avait résolu de sauver cette âme, et qu’il avait, pour cela même, conduit à Rome, d’abord Paul, puis Onésime. Par où je ne veux pas dire que le Seigneur n’ait eu en vue rien que cela, quoique ce ne soit pas rien que le salut d’une âme; mais le même soleil qui fait mürir les moissons fait éclore une violette, et il en est ainsi des œuvres de la grâce. D’une manière quelconque, Onésime, inconnu de Paul et osant d’autant mieux se glisser dans ses assemblées, Onésime fut mis en rapport avec le grand Apôtre, et il fut engendré au Seigneur par ce prisonnier de Jésus-Christ, comme she se désigne lui-même.
4485. Qu'est-ce que Paul va faire maintenant de l’esclave fugitif ? Cet esclave est devenu son frère, son enfant en la foi. C’est un homme intelligent et dévoué, qui se rend digne maintenant du nom qu’il porte, car Onésime est un mot grec qui veut dire ufile. Il sert PApôtre dans sa prison; il pourra même l'aider à répandre l'Evangile; et puis Paul l’aime de tout son cœur, car il dit de lui : « Ce sont mes entrailles! » Je le demande encore, que fera Paul de cet affranchi du Seigneur? (4 Cor. 7 : 22.) Je ne sais s’il eut un moment la tentation de le garder auprès de lui; mais ce qui est sûr, c’est que l'Esprit de Dieu ne le lui permit pas. De même que PAnge de l’Eternel avait dit à Agar, la fugitive : « Retourne à ta maitresse et t’humilie sous elle » (Gen. 16 : 9), Paul renvoie Onésime à Philémon, en lui remettant la lettre de recommandation que nous avons sous les yeux.
4486. Cette conduite de l’Apôtre vient merveilleusement à appui
364 LE DEVOIR DE LA JUSTICE. (Philémom 8-99.)
des règles qu’il traçait tout à l’heure sur les devoirs réciproques des esclaves et des maîtres (Coloss. 8 : 22-25); maïs elle doit avoir de plus pour effet de nous inspirer de sérieuses réflexions sur les obligations générales de la justice. Rendre à chacun ce qui lui est dü, est le principe le plus élémentaire de la morale, tellement élémentaire qu’il n'est pas de morale, si relâchée soit-elle, qui ne le proclame. Ce principe toutefois est d’une plus vaste portée qu’il ne semble d’abord. Rendre à chacun ce qui lui est dû, c’est non-seulement ne pas retenir ce qui est à autrui, mais c’est remplir avec scrupule les moindres engagements et ne contracter que ceux dont on peut réellement s’acquitter. Tout ceci n’est que juste. De même, il est juste que les femmes soient soumises à leurs maris, et que les maris protégent leurs femmes; que les enfants obéissent à leurs parents, et que les parents aient soin de leurs enfants ; que les domestiques servent diligemment leurs maîtres, et que les maîtres traitent leurs domestiques avec équité. Il est juste d’aimer ceux qui nous aiment, de saluer ceux qui nous saluent, de payer les impôts à l'Etat et de rendre l’honneur à qui HOUR est dû ; il ne l’est pas moins d’être reconnaissant envers ceux qui nous font du bien, de dire la vérité à ceux qui l’attendent de notre bouche, de travailler de nos mains ou de quelque autre manière honnête, afin de n’être une charge pour personne. Geci encore n’est que rendre à chacun ce qui lui est dû : tous ces devoirs sont de stricte justice; et, s’il faut le dire en passant, qui oserait se prétendre juste, à n’envisager la morale que par ce côté?
‘4487. Tout élémentaires que sont les devoirs de la justice, il est donc nécessaire de les rappeler aux disciples de Jésus-Christ, tant à cause de leur importance que parce qu'ils sont très souvent sos Il est vrai que le chrétien est conduit par un principe plus haut que celui de la simple justice. Ge principe, c’est la charité, laquelle ne se contente pas de dire avec les païens : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait» [2914]. Mais qu'on y prenne garde. Il se pourrait qu'au nom de la charité, on fit infraction à la justice; et pourtant la justice est le premier devoir de la charité. C’est le péché dont se rendrait coupable une mère de famille qui, entraînée par son cœur compatissant et par son amour pour les âmes, emploierait ses journées à visiter des malades et à leur annoncer Jésus-Christ, en négligeant les soins dus à sa propre famille; ou un chrétien qui, pénétré des immenses besoins de l’évangélisation, verserait de fortes sommes dans les caisses des sociétés religieuses, en négligeant de satisfaire
LA JUSTICE PAR AMOUR. 365 (Philémon 8-22.) ses créanciers et en donnant ainsi, par charité, le bien d'autrui. Et Paul, s’il eût cru devoir témoigner son amour pour Onésime en le gardant auprès de lui, n’aurait pu le faire sans empiéter sur les droits de Philémon. Or, notre Seigneur a dit qu’il faut Us toute justice (Matth. 3 : 15). sb 4488. Est-ce donc que l’obligation supérieure de Hi rs pourrait jamais être en opposition directe avec la justice et se voir annulée par une obligation inférieure ? Il s’en faut tellement, que c’est lamour, Pamour chrétien qui, seul, rend capable d’être juste en tout et partout. C’est l'amour de Paul pour Onésime et pour Philémon qui l’engage à s’oublier lui-même et à rapprocher l’esclave du maître, en rappelant le premier à son devoir eten exhortant le second à remplir ceux d’un maître chrétien envers son esclave repentant. Relisez toute la lettre, et vous verrez que l'acte accompli par Paul fut un acte de pure justice; mais vous n’y verrez pas moins clairement que cet acte eut pour vrai principe la charité. Avec quelle tendresse il y parle, et de Philémon et d’Onésime ! Avec quelle véhémence il demande grâce pour le pauvre esclave! Ne s’identifie-t-1 pas avec lui, au point de prendre à sa charge la restitution due par Onésime? Et vous, mes chers lecteurs, si vos cœurs sont remplis envers tout le monde de la charité de Christ, vous sera-t-il difficile de remplir les devoirs que la justice vous impose? Pour ne prendre que quelques exemples, si vous aimez vos supérieurs , vous sera-t-il diflicile de les honorer; si, vos concitoyens , de les aider à porter les charges publiques; si, vos enfants, de les élever dans la crainte du Seigneur; si, vos créançieres de vous mettre en mesure de les satisfaire? À 4489. Telle est donc la grande leçon qu’il a plu au Seigneur de nous donner par Pexemple de son apôtre : la justice avant tout, mais la justice par amour; et nous en revenons ainsi à cette déclaration du Saint-Esprit: «La charité est l’'accomplissement de la loi» (Rom. 43 : 10). Cette double action de l’amour et de la justice se voit encore dans la manière dont l’Apôtre demande à Philémon laffranchissement d’Onésime (21). Plein de respect pour les droits du maître sur son esclave, il ne l’invitera pas expressément à un sacrifice qu’il était libre de faire ou de ne pas faire. Il a tout dit en lui recommandant Onésime comme un frère en Christ, bien-aimé de Paul et lenfant de sa captivité. Le reste, il faut que le cœur de Philémon le décide, et je crois facilement la tradition d’après laquelle Onésime fut en effet rendu à la liberté, Qu'il se sait voué dès lors à la prédication de l'Evangile, IV 2