Le Pays laurentien, sept
L'EXODE DE 1760-63. o1 a laient politiquement s’appartenir à eux-mêmes. Grande rumeur! Qu'est-ce que cela? On était loin des proclamations françaises d'autrefois qui disaient, en bref: “Repoussez les Anglais, car s’ils entrent chez vous, ils mettront le pays à feu et à sang, feront de vous des esclaves et vous arracheront vos biens (8).”
Le masse du peuple vivait à la campagne, ne désirant que la tranquillité et prenant goût aux paiements en espèces, à la liberté du commerce, à la vente assurée de ses produits, à la certitude que les guerres ne recommenceraient point. L’on n’avait connaissance des garnisons anglaises que par des voyages aux petites villes de Montréal, Québec et Trois-Rivières. Les corvées étaient abolies. Le culte religieux n’était point troublé. Les officiers de justice et ceux de la partie civile parlaient français. Les lois restaient les mêmes, Les seigneurs ne se plaignaient de rien, Avait-on sujet de s’attrister, de regretter un régime dont on comprenait enfin la déplorable façon d'agir? Quel déchi- ent de coeur pouvons-nous donc supposer chez ce peuple “empli de bon sens qu’étaient les anciens Canadiens. Non! je n’accepte ni lamentations ni colère de leur Part ,pas plus que le découragement; et si je ne vais point jusqu’à supposer qu’ils se montrèrent joyeux de la transformation universelle c’est que je reconnais chez eux un sentiment de décence et de respect d'eux-mêmes qui les retint dans la mesure du raisonnable.
J’ai cru autrefois (9) que les Canadiens, voyant Vexpul-
8. On sait que, en juin 1759, les habitations de la Rivière- Ouelle, des paroisses de Sainte-Anne et de Saint-Roch, de Saint- Jean-Port-Joli et autres furent incendiées et dévastées; c'étaient des mesures de guerre déplorables qui ne se renouvelèrent qu'en 1837, à Saint-Eustache,
9. Histoire des Canadiens-français, 1883, VII, 89; VIII, 94-7.
——— sion des Acadiens (1755), s'étaient tenus pour avertis et que, de 1760 à 163, et ensuite, ils avaient conduit leurs actions d’après la crainte de voir renouveler l'« xpulsion. Pas du tout. Les Canadiens étaient plus éclairés que les Acadiens. Ceux-ci s'étaient laissés mener par les émissaires français. Les Canadiens avaient une bonne classe instruite. Les Acadiens n’en avaient aucune, Les premiers n’agissaient que sous l'influence du dedans, par les hommes de marque de leur milieu; les Acadiens, eux, tous sous l'influence française du dehors, qui était mauvaise (10). Les Canadiens étaient cultivateurs en grand, hommes de métiers, de profession, avec clergé, seigneurs, nobiesse, commerçants, notaires, écoles. Les Acadiens étaient à la fois cultivateurs en petit et navigateurs, pêcheurs, sans école, ni clergé, ni noblesse, ni profession, ni hommes de marque.
Rien d'étonnant que nous n’ayons pas fait de coche mal
taillée quand le changement de drapeau a eu lieu. * * *
Dans les iivres d’école, on France, il est dit que les Français abandonnèrent le Canada en 1763. Cette phrase a causé dernièrement à Paris une discussion entre professeurs
10. Les Canadiens étaient nn peuple composé de quatre ou cinq classes sociales formant un tout intellectuel à divers degrés. Les étant uniquement paysans ou pêcheurs, ne formaient par cons quent qu'une seule classe modeste et ne s’oceupaient de rien en dehors de leur groupe, C’est pour cela qu’ils ont conservé avec mn amour si touchant les anciennes et pieuses coutumes ancestrales, qui, malheureusement, semblent disparaître lentement chez nous.
En 1760, on comptait au Canada cent soixante-dix prêtres environ: en 1766, il en restait cent. trente-huit,, car il n'y avait pas eu d'ordination depuis 1758. Quelques prêtres français étant repassés en France (1763) lors de l'émigration, qui suivit le traité de paix, de deux cent soixante-dix personnes, au dire de Murray (21 août 1764). Mgr Briand qualifia cette désertion de “crimineile retraite”,
de collèges et des journalistes. L'un d'eux m'écrivit: “D'où viennent les Canadiens--français d'aujourd'hui? Nous savons que, en 1765, les Francais abardonnèrent le Canada.”
Je répondis: “D'où viennent les Français qui habitent l'Alsace et Ja Lorraine? Nous savons que, en 1871, la France abandonna ces deux provinces,”
Le Français de 1763 eurent connaissance du retour de quatre ou cinq cents de leurs compatriotes et ils en conclurent qu’il ne restait Personne au Canada De tout temps, les colonies françaises ont été dépourvues de colons, — jamais on aurait imaginé qu’il en restait soixante mille sur les bords du Sant-Laurent,
Le Figaro, de Paris, est un maître dans l'art d'expliquer notre problème, “Voyez, s’écrie-t-il, combien les Anglais sont adroits. A Ja prise du Canada, ils embarquèrent nos gens sur des navires et les transportèrent en France, mais comme ils offraient des fermes aux soldats qui voudraient devenir sujets anglais, plus de quatre cents soldats consentirent à demeurer dans la colonie et d’eux sont issus les Canadiens-français d’à présent.” Coûte que coûte, vous ne ferez jamais comprendre à un Français que notre peuple est resté chez lui après la cession du Canada à l’Angleterre: les livres d'écoles sont positifs à affirmer que nous sommes retournés en France.
Tous les livres ne sont pourtant pas remplis de cette erreur. Je citerai Raynal qui, dans l'Æistoire des deur Indes, publiée en 1770. marque assez clairement la situation de 1763: “L/acquisition d'un territoire immense n’est pas le Plus grand fruit que la Grande-Bretagne doit retirer de la Prospérité de ses armes. La Population considérabie qu’elle a trouvée au Canada est un avantage bien plus important. A la vérité, quelques-uns de ses nombreux habitants ont fui
une domination nouvelle qui n’admettait entre les hommes d’autre différence que celles des qualités personnelles de léducation, de l’aisance, de la faculté d’être utile à la société, mais l’émigration de ces êtres méprisables dont l'importance n’avait pour base que des coutumes barbares (11) a-t-elle dû être regardée comme une calamité? La colonie n’a-t-lle pas beaucoup gagné à être débarrassée de tous ces nobles oisifs qui la surchargeaient depuis si longtemps, de ces nobles orgueilleux qui entretenaient le mépris de tous les travaux.” (12)
L'ouvrage de Raynal a e’1 du retentissement par toute la France et aurait dû ouvrir les yeux aux gens prétendu: instruits. J’observe que Raynal dit: “l'émigration de ces êtres méprisables” expliquant qu’ils méritent le mépris à cause de leur noblesse, ce qui était une faute de naissance seulement.
Il n°a pas l’air de penser aux êtres qui étaient venus piller le Canada et qui furent obligés de filer lorsque le drapeau français
Ferma son aile blanche et repassa les mers.
Le mot important dans le passage de Raynal qui vient d’être cité est “quelques-uns” 11 donne à entendre que les