CHAPITRE VI
les premiers sont plus dans le vrai et restent plus fidèles à la vocation du peintre ?
Nous venons d'opposer, pour ainsi dire, la littérature à la peinture, et cependant dans la première comme dans la seconde, nous croyons que le sujet doit rester au second plan. Nous avons vu combien il est nécessaire à l'œuvre dramatique, mais il nous reste à montrer qu'une pièce où il domine est une œuvre inférieure.
M. Faguet, qui a le goût de l'antithèse, a tracé de la tragédie grecque et de la tragédie française deux définitions en absolue opposition. La justesse et l'exagération y sont très savamment pondérées, et ces deux esquisses méritent bien d'être rapprochées.
« Les Athéniens, dit-il, ne connaissent nullement Vintérêt de curiosité. Ils ne viennent pas au théâtre pour avoir le plaisir, une situation étant donnée, de se demander et d'apprendre ce qui en arrive. Leur indifférence est étonnante à cet endroit. L'intérêt qui peut naître de l'incertitude de l'événement est inconnu ou méprisé d'eux. « Jamais chez les Grecs l'événement n'est incertain... Il n'y avait personne qui, dès le commencement de la pièce n'en vit clairement la fin » (Patin). Ceci est d'une vérité presque absolue. OEdipe- Roi peut-être seul fait exception. Il leur importe si peu d'être en suspens à l'endroit de la catastrophe que leurs auteurs ne se font aucun scru^^ule de l'annoncer d'avance. Euripide résume par provision sa pièce dans un prologue. Grand débat à ce sujet. Schlegel s'étonne d'un tel mépris du pathétique attaché à la curiosité. (( Je ne vois pas pourquoi l'intérêt excité par l'incertitude de l'événement ne serait pas au nombre des impressions que doit produire une fiction dramatique ^ ». Lessing, toujours fanatique d'antiquité et paradoxal dans ses moyens de défense, assure « que l'intérêt dramatique est d'autant plus fort et vif que nous aurons
l. Cours de littérature, o« leçon.
L^ART ET LA CURIOSITÉ
tout prévu depuis longtemps et avec plus de certitude », et il ajoute : (c Je suis si loin de penser qu'il faille dérober au spectateur le dénouement que je ne croirais pas me proposer une tâche au-dessus de mes forces si j'entreprenais un drame où le dénouement serait annoncé d'avance, dès la première scène ». Saint-Marc Girardin croit que le prologue était une nécessité pour que le public pût suivre la pièce dans ces grands théâtres où bien des paroles devaient se perdre. On se demande alors pourquoi toutes les pièces grecques n'ont pas de prologue. Enfin la plupart considèrent l'invention du prologue comme une marque d'impuissance de la part d'Euripide.
« La vérité est, ce nous semble, que le prologue, c'està-dire le fait d'annoncer à l'avance l'événement au spectateur, n'est nullement une nouveauté introduite par Euripide. Dans les Choéphores d'Eschyle, on annonce à l'avance l'événement au spectateur. Dans VElectre de Sophocle, Oreste expose d'avance, comme en un prologue d'Euripide, le plan détaillé de ce que feront plus tard les divers personnages.
« Une telle manière de procéder supprime presque sûrement les péripéties et les combinaisons dramatiques. Et, en etfet^ péripéties et combinaisons sont rares dans les pièces grecques. Nos modernes s'en étonnent et se demandent par exemple comment Euripide avec ses procédés si commodes de prologue et de deus ex machina a pu être, dans l'estime des Athéniens, le rival de Sophocle, plus soucieux, il faut le dire, d'ordonnance logique. Ne doit-on pas raisonner tout autrement et dire : Les Athéniens ont admiré autant Sophocle qui, dans quelques pièces, a donné l'idée d'une trame dramatique assez serrée, qu'Eschyle qui ignore ce que c'est que combinaisons dramatiques et qu'Euripide qui s'en passe. Donc les combinaisons dramatiques leur étaient indifférentes ^ ».