CHAPITRE VI
Pour ne pas affaiblir l'antithèse, donnons de suite le tableau de la tragédie française : «L'intérêt de curiosité remplaçant les autres ressorts dramatiques, voilà le fond de l'art dramatique français et l'âme de notre tragédie. Ce point de vue a tout changé, renouvelé tout. Nous avons vu que l'art de l'intrigue en était la suite immédiate. Notre goût pour les unités, expliqué plus haut par d'autres causes, s'y rattache encore étroitement. Le ressort curiosité nous en fait une loi. Quand l'intérêt est de curiosité, il ne faut pas qu'il se disperse : donc un seul lieu, un temps très court, surtout un seul fait. La curiosité consiste à suivre une action en sa marche, à essayer d'en prévoir la tîn, à calculer les probabilités, entin à voir où l'action aboutit. Dès qu'elle a abouti, la curiosité cesse. Elle peut renaître le moment d'après. Sans doute : mais c'est un autre mouvement de curiosité qui commence ; ce n'est pas cekii de tout à l'heure qui continue. Le sentiment n'est donc plus un. Or, nous ne trouvons d'unité dans Fart, que quand nous trouvons l'unité dans le sentiment que l'œuvre d'art inspire. Une succession d'actions ne nous inspirant qu'une succession de mouvements de curiosité, une oeuvre d'art composée d'une succession d'actions ne nous paraîtra pas une au point de vue de la curiosité ^ ».
Qu'il y ait du vrai dans cette antithèse, nous ne le contesterons pas; mais combien exagérée est-elle ! Nous pourrions prendre une à une les tragédies grecques que le temps ne nous a pas ravies, et nous verrions combien de réserves exigerait le tableau schématique qu'en a tracé M. Faguet; mais l'étude serait longue, et nous aimons mieux rapprocher de la conception qu'il s'est faite de cette tragédie celle d'un homme assez bien placé pour la connaître et pour donner à ses lecteurs une idée suffisamment exacte des goûts des Grecs: nous voulons parler d'Aristote. Dans sa Poétique, il s'appli-
\. Drame ancien, Draine moderne, p. 164.
l'art et la curiosité
que à donner la plus haute idée de l'importance du sujet : « Le plus difficile, dit-il, est le plan de la pièce ; car la tragédie ne représente pas les hommes, mais leurs actions, leur vie, leurs succès bons ou mauvais : ce qui consiste tout dans l'action, puisque la fin de l'homme est une action, et non pas une qualité. Nous sommes bons ou mauvais selon nos inclinations ; mais nous sommes heureux ou malheureux selon nos actions. L'action et la fable sont à proprement parler la fin de la tragédie, et par conséquent en sont la partie la plus considérable. Quand on remplirait une pièce de belles sentences, de riches expressions et de beaux sentiments^ on n'aurait pas réussi au point principal de la tragédie, qui se peut passer de ces ornements sans rien perdre de sa qualité, pourvu qu'elle ait un beau sujet et des événements bien rangés. Enfin les incidents et le dénouement, qui sont des parties de la fable, sont pleins d'attraits et d'agréments, aussi sont-ce les véritables coups de maître » \
Nous ne dirons pas que ce soit là l'idée que nous laisse précisément la lecture du théâtre grec, et Aristote voit bien que ce théâtre ne répond pas exactement à son idéal : « Il est constant, continue-t-il, que ceux qui traitent le dramatique réussissent plutôt dans l'expression et dans le caractère de leurs personnages que dans la conduite et la disposition de la pièce, ce qui est arrivé au plus grand nombre des premiers poètes. La conduite d'une pièce est son principe et son âme. Le caractère des personnages est un bel ornement, mais de moindre conséquence » ^
1. Chapitre VI. Nouh' citons d'après la vieille traduction de de Norviile.
2. Il ne faudrait pas croire cependant qu' Aristote néglige l'étude des caractères : il leur consacre le chapitre XV, où l'on voit que, bien que la bonté puisse se rencontrerdans une femme ou dans un esclave, « cependant il est difficile de leur donner ce caractère sans pécher contre les règles de l'art ou mettre bien de la bagatelle dans une pièce sérieuse ».
CHA.PITRE VI
Nous ne ferons pas au génie grec l'affront de voir dans ces lignes son expression vraiment fidèle ; mais on nous accordera bien qu'Aristote, quoique né à Stagire, a du se pénétrer suffisamment de l'esprit d'Athènes où il étudia, vécut et enseigna assez longtemps, pour qu'on accueille avec quelque scepticisme l'assertion que les combinaisons dramatiques étaient indifférentes aux Athéniens.
Si maintenant nous nous reportons à la tragédie française, nous y reconnaîtrons sans doute un goût marqué pour la mise en scène d'un sujet bien délimité et conduit avec art, ce qu'exigeait Aristote ; mais nous nions formellement que, dans les œuvres restées les modèles de notre théâtre^ ce souci du sujet ait nui à la peinture des caractères. Corneille qui, dans sa longue carrière, a donné d'illustres exemples des défauts comme des qualités que comporte notre génie national, peut nous montrer comment le sujet ou bien sert de support à une profonde étude de caractères ou se suffit à lui-même et engendre un beau mélodrame. Polyeucte nous parait réunir, à un degré exceptionnel, les- doubles qualités dont nous parlons ; nous n'avons pas riiitention d'en recommencer l'étude tant de fois faite par deplushabiles, mais nous appellerons toute fattentionde nos lecteurs sur les pages vraiment supérieures réunies dans le tome III des Quarante ans de théâtre de Sarcey et consacrées au chef-d'œuvre de Corneille.
Pour considérer une œuvre tragique de conception aussi superficielle que l'autre était profonde, qu'on se reporte à Rodogiine. Certes, ce n'est point une pièce sans valeur, et Corneille pouvait non sans raisons spécieuses, dans l'examen qu'il en a fait, la mettre au-dessus de toutes ses autres œ.uvres. Nous nous souvenons à quel point cette tragédie nous la première fois que
nous la lûmes; aujourd'hui, elle nous laisse singulièrement froid. Nous venons de la relire, et, bien que nous en eussions oublié la fable, nous n'avons aucunement
L ART ET LA CURIOSITÉ
retrouvé l'émotion de nos jeunes années : le cinquième acte seul a réveillé le goût primitif pour le mélodrame.
S'il fallait en croire M. Faguet, le goût français devrait s'attacher tout particulièrement à Rodogiine^ et cependant on sait à quel point cette pièce est réduite au rôle d'une simple curiosité littéraire, tandis que Polyeucte, indépendamment de l'admiration quasi officielle qui s'y attache, retrouve son succès ancien toutes les fois que des artistes dignes de tels rôles en interprètent les personnages.
C'est qu'en effet une forte étude de caractères demeure vraie, et si quelques rides viennent inévitablement faire sentir que l'œuvre est ancienne, le recul qui en résulte ne fait, semble-t-il, que rendre plus frappante sa foncière vitalité. Un mélodrame comme Rodogune nous demeure accessible, il est vrai, car le mélodrame, comme la tragédie, aime les lieux communs; mais, vu son défaut de toute profondeur les moindres variations du goût l'atteignent et en font ressortir Tinanité.
Encore un mot à propos du sujet. Le dénouement s'y rattache intimement, et la manière dont on comprend celui-ci est un symptôme caractéristique de l'importance attribuée au premier. Si le sujet est tout à fait prédominant, on conçoit que la façon imprévue et ingénieuse dont on dénoue l'action aura une importance capitale : là sera le véritable coup de maître, comme dit Aristote. Dans un mélodrame, l'auteur devra placer ses héros dans une situation critique, qui surexcite la curiosité, jusqu'au moment où un incident à la fois imprévu et attendu viendra les en sortir ; mais, au lieu de ce dénouement à simple efiPet, pour ainsi dire, mieux vaut qu'un second incident vienne tout à coup faire rebondir l'action et surexciter encore la curiosité^ en éloignant le dénouement qu'on avait cru toucher.
Corneille, remarquons-le, avait bien deviné les lois du genre dans sa Rodogune. Cette princesse et Antiochus sont sur le point de vider la coupe nuptiale empoi-