CHAPITRE VI
sonnée, quand arrive juste à point Timagène pour empêcher cette catastrophe en annonçant la mort de Séleucus, le frère d'Antiochus ; mais cette mort en elle-même arrêterait Faction sans la transformer. Heureusement Séleucus a parlé et, pour comble de bonheur, sa voix s'est éteinte sur le dernier mot, si bien qu'Antiochus ne sait s'il doit se défier ou de sa fiancée ou de sa mère : est -il une plus cruelle énigme, et n'y a-t-il pas là de quoi satisfaire Aristote ?
Ces dénouements, on le voit, ont une importance capitale, mais en même temps ils sont purement artificiels : pourquoi Timagène ne tarde-t-il pas quelques secondes de plus ?
D'autres dénouements non moins artificiels ont un tout autre caractère, tels certains dénouements de Molière où une reconnaissance, nullement préparée, vient soudain résoudre une action peu passionnante^ quand le poète a suffisamment étudié ses personnages. On dirait ici que Fauteur méprise profondément le sujet et n'y voit qu'un fil destiné à relier les scènes de mœurs ou de caractère qu'il désirait nous montrer, et c'est ainsi que deux principes absolument contraires peuvent conduire aux dénouements sans valeur morale ou philosophique : dans le premier cas, le besoin de piquer la curiosité amène à si bien équiliber le mécanisme qu'un souffle venu on ne sait d'où le fait soudain basculer ; c'est là le dénouement qui convient au vaudeville, en même temps qu'au mélodrame. Dans le second cas, le mépris de la curiosité s'affiche au point que le poète semble se moquer ouvertement de ceux qui auraient assez méconnu son œuvre pour y chercher une source d'intérêt d'origine aussi basse : le procédé est peut-être impertinent, mais, avec quelques atténuations de forme, c'est bien de lui que dérivent les dénouements de la plupart des comédies véritables.
Dans la tragédie et dans la pièce dramatique sérieuse, tout change. Nous sommes en présence de personnali-
l'art et la curiosité
tés humaines complètes, excitant à la fois nos facultés intellectuelles et notre sympathie. C'est en ayant devant les yeux ce genre de pièces qu'Alexandre Dumas fils a pu dire, dans sa seconde préface de la Princesse Georges : « Si la chute de votre oeuvre ne vous blesse que dans votre orgueil ou dans vos intérêts, si elle ne vous trouble pas dans votre idéal et dans vos convictions, si à la seconde représentation vous êtes prêt à modifier votre idée, votre développement ou votre conclusion pour complaire au public à qui vous prétendiez la veille apprendre quelque chose de nouveau, vous serez peutêtre un homme de théâtre ingénieux, un imprésario adroit, un improvisateur habile; vous ne serez jamais un poète dramatique. Vous pouvez vous tromper dans le détail de l'exécution ; vous n'avez pas le droit de vous tromper dans la logique et l'enchainement des sentiments et des faits, encore moins dans leur conclusion. On ne doit jamais modifier un dénouement. Un, dénouement est un total mathématique. Si votre total est faux, toute votre opération est mauvaise ».
Or, ce qu'il y a de curieux, c'est que le dénouement de la Princesse Georges repose sur un incident encore plus accidentel que l'arrivée de Timagène au bon moment du 5*^ acte de Rodogune : la balle qui devait atteindre le prince de Birac frappe M. de Fondette,*(( le mouton du sacrifice d'iVbraham », comme dit Dumas lui-même dans sa première préface. N'est-ce donc qu'un dénouement de mélodrame? non assurément, bien que l'incident soit purement mélodramatique ; c'est qu'en effet l'incident vient se greffer sur un développement tout psychologique. « Une femme comme Séverine, dit Dumas, la jalousie peut la pousser jusqu'au mouvement spontané du second acte, mais pas au delà. A partir da moment où, au lieu de nommer son mari à M. de Terremonde, la princesse^Georges, avertie subitement par sa conscience, n'a trouvé que ce seul mot : Cherchez ! — à partir de ce moment, cette