CHAPITRE VI
la racine à la dernière feuille de l'arbre. Le drame doit être radicalement imprégné de cette couleur des temps ; elle doit en quelque sorte y être dans l'air, de façon qu'on ne s'aperçoive qu'en y entrant et qu'en sortant qu'on a changé de siècle et d'atmosphère ».
Cet idéal, dont nous discuterons l'application aux temps et aux lieux éloignés, peut être réahsé sans effort, sans parti pris, quand l'artiste peint ce qu'il a devant lui^ le variable en même temps que le permanent. Quand le temps aura passé sur son œuvre, elle conservera sa date ; mais, si l'élément général y occupe une assez grande place, elle continuera à agir sur le public grâce à sa sincérité \ Sans poser nettement la distinction entre les deux genres de couleur locale, Fromentin parait bien l'avoir sentie, dans les reproches qu'il adresse à l'école française : « La peinture de genre a-t-elle fait autre chose en France qu'inventer des scènes^ compulser l'histoire, illustrer les littératures,
1. Il est assez curieux de rapprocher de cette couleur locale contemporaine, naïve et artistique, la couleur également contemporaine, mais systématique et érudite dans laquelle se complaisait Balzac, comme en témoigne sa préface d' Une fille d'Eve : « L'auteur, dit-il, s'est entendu souvent reprocher quelques descriptions, mais ces critiques ne songent pas que ce prétendu défaut procède d'une excessive ambition ; il veut peindre le pays tout en peignant les hommes, raconter les plus beauxsiteset les principales villes de France auxétrangers, constater l'état des constructions anciennes et modernes au dix-neuvième siècle, expliquer les trois systèmes qui ont, en cinquante ans, donné une physionomie spéciale aux habitations. Grâce au soin qu'il a eu, peut-être saura-t-on, en I8o0, comme était le Paris de l'Empire. Par lui les archéologues apprendront la situation du tourniquet Saint- Jean et l'état du quartier adjacent, aujourd'hui complètement démodé. Il y a dans son histoire la peinture archéologique de maisons qui existaient dans Paris et auxquelles on ne voudrait pas croire en 4850, s'il ne les dépeignait pas d'après nature. 11 en sera de même pour quelques coins de province, pour quelques détails de la vie militaire, pour des figures historiques immenses, dont l'histoire ne tiendra jamais compte. Le plaisir que prennent à ces peintures locales plusieurs étrangers illustres, lesquels ont prié l'auteur de songer à eux pour qui la France est le pays des rêves, et qui aiment à en connaître les lieux, les êtres ou les choses, l'a fait persister avec courage et ténacité dans la voie où il est entré » (Préface datant de 1839).
l'art et la curiosité
peindre le passé, un peu le présent, fort peu la France contemporaine, beaucoup les curiosités des mœurs ou des climats étrangers^ ». Ces reproches, opposés aux réflexions déjà reproduites sur les sujets afïectionnés des peintres hollandais, ne laissent aucun doute sur la pensée intime de Fromentin.
Un temps éloigné, mais qui nous est suffisamment familier, supportera dans sa représentation et pourra même exiger une certaine dose de couleur locale. Il y a sur ce sujet, au point de vue de la psychologie du lecteur ou du spectateur, une page admirablement judicieuse de M. Faguet : « Il faut, dit-il à l'occasion de Salammbô, que V époque nous soit assez connue d'avance, parce que si elle ne l'est pas, le roman historique nous instruit trop poumons émouvoir. Comme il nous révèle un monde ignoré, nous le prenons immédiatement pour un livre d'histoire, et, comme un livre d'histoire, nous l'interrogerons sur les pays^ les climats, la topographie, les monuments, les usages, les mœurs et ies costumes, et nous le lirons avec l'intérêt que nous apportons à un dictionnaire d'archéologie. C'en est un certes, mais exclusif de « Tintérêt » proprement dit et contraire à celui-ci, et qui l'empêche de naitre. L'enseignement nous divertit de l'émotion, et plus le livre nous instruit, moins il nous passionne. Quand l'émotion veut naître, nous l'écartons comme élément étranger à la curiosité qui nous occupe. Les personnages peuvent être intéressants, mais les détails inconnus complètement de nous et qu'on nous fait connaître relèguent et repoussent les personnages, il y a deux manières de nous intéresser ; on en a pris une, soit, mais il ne faut pas compter sur l'autre en même temps. Elles sont contraires. Le plaisir d'être instruit est fort, mais froid. Cette froideur studieuse ne s'accommodera pas de l'émotion romanesque et ne lui permettra pas de se produire. Quand nous
\. Les Maîtres d'autrefois. Le sujet dans les tableaux hollandais.