CHAPITRE VI
de nos philosophes contemporains les plus pénétrants, M. Bergson, a affiroié que le comique seul vise au général et que le dramatique vise toujours l'individuel \ Au fond, nous ne nous croyons pas très loin d'être d'accord avec lui ; mais la question vaut bien qu'on s'y arrête quelques instants. Nous pensons que toute difficulté disparaîtrait si l'on disait que la comédie vise l'abstrait et que la tragédie vise le vivant. N'est-ce pas là en effet la pensée véritable de l'auteur du Rire, lorsqu'il dit qu'un procédé du poète comique « consiste à isoler, au milieu de l'âme du personnage, le sentiment qu'on lui prête et à en faire pour ainsi dire un état parasite doué d'une existence indépendante » ? Au contraire, « en général, continue-t-il, un sentiment intense gagne de proche en proche tous les autres états d'âme et les teint de la coloration qui lui est propre : si l'on nous fait assister alors à cette imprégnation graduelle, nous finissons, peu à peu, par nous imprégner nous-mêmes d'une émotion correspondante. On pourrait dire, pour recourir à une autre image, qu'une émotion est dramatique, communicative, quand toutes les harmoniques y sont données avec la note fondamentale ».
L'opposition signalée ainsi n'est-elle pas celle de l'abstrait et du vivant? quant au général, comment n'en pas reconnaître l'influence dominante dans la tragédie^si, comme le dit M.Bergson, l'observation des autres hommes n'est pas nécessaire aupoète tragique, etsi, à l'audition d'un beau drame, ce qui nous intéresse le plus, c'est moins ce qu'on nous raconte d'autrui que ce qu'on nous fait entrevoir de nous-même ?Ges faits ne viennentils pas de ce que la tragédie remue des sentiments si généraux que tout homme les trouve en lui-même ? Gela est si vrai qu'on a maintes fois remarqué que la tragédie supporte la traduction et peut être goûtée des peuples étrangers, tandis que la comédie ne peut que bien rare-
i. Le Rire, chapitre III.
l'art et la curiosité
ment triompher de cette épreuve. Une autre preuve se trouve dans la facilité qu'a eue Sarcey à transposer au temps présent et souvent dans des situations moyennes les personnages de la tragédie classique \
Entre la généralité de la tragédie et celle de la comédie, nous verrions volontiers la dilTérence que pose M. Faguet entre les personnages de Madame Bovary et les types de la comédie : « Parce que, dit-il, tel personnage, ou de la comédie classique, ou de La Bruyère, ou de Balzac, résume et condense fortement un penchant ou travers très répandu dans Fliumanité, on dit : « Je Fai vu. Je le connais. J'ai vu Harpagon, j'ai vu Gnathon, j'ai vu Grandet, je viens de rencontrer Rastignac. )> C'est un peu vrai ; ce n'est qu'un peu vrai. Le type, très soigneusement tracé, nous a rappelé un homme qui s'y rapporte, dont la principale passion entre dans le type tracé par l'auteur. Et voilà qui est bien, et c'est l'effet d'un très grand art. Mais il est plus difficile encore de créer des êtres qui, sans être des types, sans être des résumés, vous donnent l'impression que vous les connaissez et qu'ils existent et que vous les avez rencontrés quelque part. Car voici la différence : tout à l'heure, à propos d'Harpagon, vous vous rappeliez quelqu'un qui ressemble à Harpagon. Maintenant ce n'est pas quelqu'un qui ressemble à Bovary, que Bovary vous rappelle, c'est Bovary lui-même, qui est si vivant que vous le connaissez lui-même, et qu'il est, dès que vous avez lu le livre, au nombre de vos relations coutumières. Les personnages de Madame Bovary ne sont pas des types, ce sont des hommes qui suggèrent l'idée d'un type et d'un autre et d'un troisième ; ce sont des hommes dont on sent que l'on ferait des types en les déformant, en les prolongeant et élargissant dans un certain sens et en laissant tomber des parties très importantes de leur personnalité ; mais ce ne sont pas des types proprement