CHAPITRE VI
dits ; ce sont des personnes réelles assez puissamment vivantes pour que vous les reconnaissiez, non pas à cause de votre connaissance générale de l'humanité, mais abstraction faite de cette connaissance, presque malgré elle, et seulement parce que vous avez cette faculté, en présence d'un être vivant, de sentir qu'il vit ^ ».
N'est-ce pas là l'effet que produisent les grands personnages tragiques, et si Œdipe se particularise un peu trop par la singularité de ses aventures, Antigone n'alteint-elle pas au suprême degré ce double don de la vie, qui en fait une personne réelle, et de la généralité qui permet d'en extraire si facilement un type?
Mais revenons à ce qui constitue proprement notre sujet et cherchons à contrôler les conceptions théoriques que nous avons formulées en étudiant quelques-unes des principales œuvres dramatiques. Nous pouvons prévoir que les poètes chercheront instinctivement à cacher aux autres et à eux-mêmes l'influence du milieu contemporain et seront très portés à se vanter d'avoir fait une exacte peinture des temps anciens; de même, les critiques contemporains, qui leur sont favorables ne doivent pas trop s'apercevoir de cette adaptation du sujet à leur époque, car elle n'est bonne qu'à condition de passer à peu près inaperçue.
Lorsque l'art est à sa naissance, tous les sujets revêtent une intense couleur locale toute contemporaine, et l'on n'aurait que l'embarras du choix pour en emprunter des exemples aux mystères du moyen âge. Il ne faudrait pas croire cependant que nos aïeux fussent sans prétention à la vraie couleur locale, spécialement dans les costumes, détail matériel où cette prétention exige une moindre réflexion. C'est ainsi que, lors de la représentation des Actes des apôtres a Bourges, en 1536, les persécuteurs « estoient honnestement vestus et ha-