CHAPITRE VI
second ordre, bien que souvent des plus attachants^ mais celle du premier poète de l'Allemag^ne, deGœtlie, dont le génie cosmopolite semblait mieux fait que tout autre pour rester fidèle aux inspirations de l'œuvre imitée. W. Schlegel n'a pas craint de dire que « son Tphigénie en Tauride s'allie de plus près à l'esprit de la Grèce qu'aucun ouvrage des modernes », et M'"'^ de Staël, fidèle écho du critique allemand, déclare que « cette tragédie rappelle le genre d'impression qu'on reçoit en contemplant les statues grecques ». Patin et Saint-Marc Girardin n'ont pas eu de peine à montrer combien ces appréciations sont erronées.
Et d'abord la simplicité de la pièce allemande n'a rien de commun avec celle de la pièce antique, ou plutôt elle est le vide. Euripide nous montre Oreste sur le point d'être immolé sur l'autel de Diane par sa sœur Iphigénie, qui ignore le nom de la victime : les faire se reconnaître et retourner en Grèce malgré de graves obstacles, voilà le sujet de sa pièce, dont l'intérêt résulte de la peinture de l'amour fraternel. Chez Gœthe, l'idée fondamentale est la même ; mais, repoussant toute action, il ne suspend nullement la reconnaissance des deux enfants d'Agamemnon et fait dire simplement à son héros : « Je suis Oreste ». D'autre part, Iphigénie décide, à l'aide de quelques aphorismes philosophiques, le roi Thoas à les laisser partir.
Mais c'est surtout dans l'étude des caractères que l'on rencontre de curieuses oppositions entre les deux œuvres. L'Iphigénie grecque gémit sur cette terre étrangère où Diane l'a transportée après l'avoir soustraite au fer de Galchas : « J'habite, dit-elle, un séjour odieux, sans époux, sans enfants, sans patrie, sans amis ». Effrayée par un songe, elle pleure son frère mort à Argos, « lui que je laissai encore à la mamelle, dit-elle, tendre tleur, faible enfant encore suspendu au sein de sa mère, Oreste, destiné à porter le sceptre d' Argos ». L'Iphigénie allemande reporte bien sa pen-
l'art et la curiostté
sée sur le foyer paternel, mais elle se hâte d'écarter une émotion banale pour déplorer la condition sociale des femmes : « Je ne juge point les décrets des dieux ; mais l'état des femmes est bien digne de pitié ! Dans l'intérieur, à la guerre, l'homme commande, et hors de son pays il sait pourvoir à ses besoins. Il a le plaisir de la possession ; la victoire le couronne ; une mort glorieuse lui est réservée. Mais la femme, dans quel cercle étroit est renfermé son bonheur ! Obéir à un époux farouche, c'est son devoir et sa consolation ». — « Jamais femme ou tille des héros de la Grèce, dit justement Saint-Marc Girarclin, a-t-elle pensé ou parlé ainsi! Iphigénie, Antigone, Polyxène pleurent de mourir sans époux et sans enfants ; mais elles ne pleurent pas de l'idée d'obéir à un époux. Elles regrettent les joies de l'hymen et de la maternité ; elles ne regrettent pas leur indépendance ^ ».
L'opposition n'est pas moindre entre les deux Oreste. Quand le héros d'Euripide fait ses adieux à Pylade, qui rougit d'abandonner son ami et de retourner seul vers Argos, il lui dit que la mort n'est pas un mal pour luimême, persécuté par les dieux; il lui recommande sa sœur Electre qu'il lui a donnée pour épouse : « Aie des enfants de ma sœur... ne l'abandonne jamais en voyant la solitude de son alliance et de la maison de mon père... Elève-moi un tombeau qui conserve mon souvenir, et que ma sœur l'arrose de ses larmes et y dépose sa chevelure... Adieu, compagnon de mes chasses, le plus fidèle de mes amis, élevé avec moi dès l'enfance, toi qui as porté si constamment le fardeau de nos douleurs ^ ». De ce souvenir si simple de leurs peines et de leurs plaisirs communs rapprochons les rêveries du soir, au bord de la mer, que l'Oreste allemand rappelle à son ami : « Lorsque les vagues venaient se jouer à nos pieds, et que le monde si grand, si vaste, se déployait à nos re-