‹ Etudes esthetiquesChapitre 126 sur 174 · CHAPITRE VT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VT

gards, souvent alors un de nous tirait son épée avec feu, et les belles actions h venir sortaient autour de nous du sein de la nuit, innombrables comme les étoiles ».

Ne reprochons point à Gœthe d'avoir peint ses héros conformément à son génie et à celui de sa race, mais constatons que ce génie est bien plus éloigné du génie grec que ne Test celui de Racine. Si l'on a pu reprocher à celui-ci la galanterie de ses héros et si, dans l'ébauche du premier acte d'une Iphigénie en Tauride qu'il nous a laissée, l'amour joue son rôle accoutumé, un fds du roi Thoas aimant la jeune prêtresse de Diane, trouve-t-on que Gœthe ait fait beaucoup mieux en faisant soupirer le roi Thoas lui-même, en son veuvage?

Un mot encore à propos de Racine, qu'on a tant de peine à quitter. La question du décor n'est pas étrangère à celle de la couleur locale ; eh bien ! en une thèse de doctorat des plus captivantes, M. Le Bidois nous a montré comment Racine a su assurer la décoration de ses pièces d'une façon qui résout la question de la couleur locale en détournant l'attention de la toile peinte. « La scène matérielle de la tragédie de Racine... n'est, même dans la pensée du poète à' Athalie. qu'un cadre assez insignifiant. Loin de compter sur elle pour rehausser son drame, il lui sait gré surtout de ne point arrêter nos regards, de ne point les détourner de ce qui est pour lui le principal objet. Il entend que sa tragédie nous offre un plaisir d'ordre tout spirituel, et plus que sur tous les maître Georges, tous les Rubé et Chaperon du monde, c'est sur lui-même, c'est sur lui seul que Racine compte pour nous dispenser nos plaisirs. Il ne nous faut donc pas chercher dans les dessins et nomenclatures de tel ou tel mémoire célèbre, ni dans aucun registre théâtral, les maigres renseignements qu'ils peuvent offrir sur la mise en scène de la tragédie de Racine. Son décor véritable est ailleurs.

« Nous ne le trouvons pas même dans ces descriptions de la scène et de son idéal prolongement dont il

l'art et la curiosité

a été parlé plus haut ^ : celles-ci s'accordent avec lui dans un fm et juste rapport; elles lui sont un harmonieux accompagnement, elles ne le contiennent pas. Où faut-il donc le chercher, ce décor insaisissable ? Nulle part ailleurs qu'à sa place véritable, c'est-à-dire sur la scène, et cela toutes les fois qu'une passion vivement émue se donne en spectacle à nos yeux, c'est-à-dire, chez Racine, à tous les moments du drame.

« Il n'en faut point douter, si le drame de Racine est d'ordre psychologique, si son sujet est, avant tout, un conflit violent de passions^ son lieu véritable^ c'est l'âme, et, par une conséquence logique, son décor parfaitement approprié, c'est la figure humaine.

« Le visage, « théâtre, disait Mascaron, où toutes les passions paraissent avec leur livrée », n'offre-t-il point par lui-même ce spectacle complet qu'exigent les théoriciens de la scène ? n'est-il pas véritablement le plus simple et le plus riche décor, le plus naturel à la fois et le plus apte à se plier aux exigences de Fart^ celui qui se prête le mieux à toutes sortes de variétés et de changements ? bref ne réalise-t-il pas toutes les conditions d'une belle décoration plastique ? Mais il offre un décor plus spirituel que matériel ; l'âme s'y imprime aussi fortement qu'il est possible, ou plutôt elle y transparait elle s'y manifeste dans un maximum d'éclat par un minimum de matière, par une matière dont l'âme même constitue la substance et modèle la forme. Aussi est-il aisé de comprendre qu'un drame tout psychologique, comme la tragédie de Racine, ne puisse rencontrer un miroir plus fidèle et plus parfait. C'est là le « point d'optique idéal » ^

Mais il faut nous détacher de Racine. Certes l'œuvre dramatique de Voltaire n'a qu'une valeur bien relative,

1. Il s'agit des perspectives de second plan qu'ouvre Racine à l'imagination: l'Orient désert dans Bérénice, toutes les régions qu'évoque Mithridate, Troie, la mer et les vents dans Jphigénie, etc.

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