‹ Etudes esthetiquesChapitre 127 sur 174 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

mais elle n'est pas sans contenir quelque enseignement. Notons d'abord que Tesprit de polémique, qui ne pouvait y faire défaut, y introduit les passions du moment : « En quelque lieu, a dit Villemain, en quelque temps que sa fiction transporte Voltaire, sapoésie sera toujours philosophique et pleine d'allusions modernes ». D'autre part, ayant le génie du théâtre, il sentait bien que les peintures d'histoire y trouvent difficilement place : « J'aurais bien voulu, écrit-il à l'occasion Adélaïde Duguesclin^ parler un peu de ce fou de Charles YI, de cette mégère Isabeau, de ce grand homme Henri V ; mais quand j'en ai voulu dire un mot, j'ai vu que je n'en avais pas le temps, et non erat his locus ».

Ce n'est pas à dire que Voltaire n'ait pas eu la prétention de peindre fidèlement les mœurs des pays où il plaçait les sujets de ses drames: « J'ai voulu peindre les mœurs des ïartares et des Chinois, dit-il dans sa préface de r Orphelin de la Chine. Les aventures les plus intéressantes ne sont rien quand elles ne peignent pas les mœurs )),et la Harpe, fidèle commentateur des intentions du maître, ne manque pas de s'écrier avec admiration : « Toujours des peintures de mœurs !» Or ce que vaut cette prétention à la fidélité locale, on peut l'apprécier en rapprochant l'œuvre de Voltaire de celle qui l'a inspirée, V Orphelin des Tchao. Tout l'intérêt du drame chinois roule sur un jeune enfant qu'il faut sauver de la mort, but auquel les personnages mis en scène sacrifient, le plus simplement du monde, soit leur propre vie, soit celle de leurs enfants. Ces actes de dévouement sont expliqués par le fait qu'il s'agit du dernier descendant d'une race illustre et malheureuse ; ils mettent ainsi en évidence le culte de la famille chez les Chinois^ et la facilité avec laquelle on se donne la mort est un second trait de mœurs.

Pour porter cette action sur la scène française, Voltaire en modifie singulièrement la base morale : l'orphelin qu'il s'agit de sauver n'est plus le simple rejeton

l'art eï la curiosité

d'une noble famille, c'est le fils de Tempereur, massacré avec tous ses autres enfants par les Tartares de Gengis-Khan : par là sont mises enjeu la dynastie et l'indépendance nationales, ce qui change complètement le principe d'action des personnages et fait disparaître du drame le culte des Chinois pour la famille ; aussi Voltaire, pour rester fidèle à son programme de couleur locale, ne peut qu'y faire une froide allusion :

Cet empire détruit, qui dut être immortel, Seigneur, était fondé sur Je droit paternel.

Ce premier changement n'a pas suffi. Alors que, dans l'œuvre originale, tout rintérêt est concentré sur Torphelin, dans l'adaptation il est reporté sur les parents, Zamti et Idamé, qui sacrifient leur enfant pour sauver l'héritier du trône ; aussi, tandis que le vrai Chinois qui sacrifie son fils ne laisse voir aucune angoisse. Voltaire développe longuement la lutte entre le patriotisme et la nature. Enfîn^ si nous considérons la facilité avec laquelle les Chinois se donnent la mort, nous retrouvons l'intention de couleur locale qu'annonce la préface, mais les circonstances où se manifeste la pensée du suicide sont telles que Voltaire a dû mettre la couleur locale dans les mots, tant elle est peu dans le fait lui-même : Gengis- Khan, amoureux d'Idamé, consent à épargner ses victimes si Zamti lui abandonne son épouse ; mais Idamé repousse avec horreur une telle proposition et obtient la faveur d'un dernier entretien avec Zamti. C'est alors qu'elle lui parle de mourir ensemble :

De nos voisins altiers imitons la constance ; Delà nature humaine ils soutiennent les droits, Vivent libres chez eux et meurent à leur choix ; Un affront leur suffit pour sortir de la vie, Et plus que le néant ils craignent l'infamie. Le hardi Japonais n'attend pas qu'au cercueil Un despote insolent le plonge d'un coup d'œil.

Que vient faire ici l'exemple des Japonais, alors que, dans les circonstances données, l'idée du suicide n^a rien de caractéristique ? Loin de nous la pensée de

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