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CHAPITRE VI

reprocher à Yoltaire de n'avoir pas fait une pièce chinoise, qui était toute faite d'ailleurs ; mais il est bien permis de sourire de cette couleur locale qui ne consiste guère, selon l'expression de Victor Hugo, qu'en quelques touches ajoutées après coup. Ne la blâmons pas d'ailleurs, car elle donnait satisfaction aux exigences du public.

Après Voltaire, la littérature tragique offre un médiocre intérêt ; mais Ducis uiérite de fixer l'attention, parce qu'il peut être considéré comme l'un des fondateurs de l'école du bon goût, dont l'imitation des modèles est l'unique préoccupation et qui arrive ainsi aux plus invraisemblables absurdités : ayant à choisir entre la couleur vraie du sujet et la couleur contemporaine, elle en choisit une troisième. Ducis, par exemple, adaptant l'œuvre de Shakspeare à notre scène, reste exactement fidèle aux détails des pièces grecques de Racine : son Hamlet implore les dieux et embrasse l'urne contenant les cendres de son père. Et ce n'est pas un cas isolé^ c'est un système bien arrêté ; écoutez par exemple ce que sont devenues les sorcières de Macbetli :

On a vu sur nos bords la terrible Iphyctone, Iphyctone, interprète et ministre des dieux.

L'école romantique, avec Victor Hugo à sa tête, s'inspira d'une façon plus intelligente de l'œuvre du grand tragique anglais, et il ne sera peut-être pas inutile de nous rendre compte de ce que fut celle-ci au point de vue de la couleur locale.

Quoi qu'on en ait dit, nous pouvons prévoir qu'elle en a peu, si nous ajoutons foi à ce jugement porté par Taine sur Shakspeare, dans son Histoire de la littérature anglaise : « Ses personnages, dit-il, sont tous de la même famille. Bons ou méchants, grossiers ou délicats^ spirituels ou stupides, Shakespeare leur donne à tous un même genre d'esprit qui est le sien. Il en fait des gens d'imagination dépourvus de volonté et de raison, machines passionnées, violemment heurtées les

l'art et la curiosité

unes contre les autres ». Un poète qui se met ainsi constamment dans son œuvre ne peut guère peindre que son temps et son pays, en même temps que lui-mêmei Tel est bien du reste l'avis d'un critique très pénétrant et très bien informé de tout ce qui touche l'Angleterre, M. Augustin Filon^ qui, étudiant Yà Politique de Shakespeare dit : « Je suis persuadé que les Romains de Shakespeare sont les Anglais contemporains d'EUsabeth et de Jacques, de même que les animaux de La Fontaine sont les Français de 1660 » K

Parmi les pièces à sujets romanesques, Ro7néo et Juliette fournit un exemple frappant du génie anglais transporté dans un sujet italien. Pour nous en rendre compte, rapprochons le drame de Shakespeare du récit de Luigi da Porto, le premier conteur italien qui ait écrit l'histoire des amants de Vérone.

La Juliette anglaise est attirée par l'idée de la mort, son esprit s'abandonne à toutes les imaginations terrifiantes qu'évoque ce mot. Ecoutez-la au moment où elle va boire le narcotique qui doit la faire passer pour morte ; elle ne pense pas seulement à Roméo qui viendra la délivrer, épiant son réveil dans le tombeau, elle songe à toutes les terreurs qui pourront Tassaillir, si elle s'éveille avant l'arrivée de son époux : « Et si une fois enfermée dans la tombe, s'écrie -t-elle, je m'éveille avant que Roméo ne vienne me délivrer ? Oh ! ce serait horrible ! nul air ne pénètre dans ce redoutable caveau, et j'y serais infailliblement suffoquée avant l'arrivée de mon Roméo. Ou, si je vis, que deviendraije dans les ténèbres de la nuit et de la mort, au milieu des terreurs de ce funèbre séjour, antique réceptacle qui a reçu depuis tant de siècles les ossements de mes ancêtres ; où Tybalt saignant encore, fraîchement inhumé, pourrit dans son linceul ; où^ à certaines heures de la nuit, on prétend que des esprits reviennent ? Hélas !

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