CHAPITRE VI
drame d'aventures ; il va falloir que le cinquième rattrape le temps perdu, en condensant tout ce qui fait le vrai sujet de la pièce. Nous sommes sur le préau de la prison où sont détenus Didier et Saverny ; Marion arrive avec la grâce, mais Laffemas lui en montre la révocation, puis, dans une courte scène, la décide à payer d'un prix infâme le moyen de faire évader Didier. Ainsi se trouve escamotée l'une des peintures essentielles du drame, celle de la déchéance indélébile que conserve cette femme au milieu de son sincère amour, déchéance que n'effaceront point, au dénouement, les belles phrases de Didier. Il nous est enfin donné d'entendre celui-ci épancher sa douleur en élans lyriques d'un superbe effet et aspirer, comme à une délivrance, à la mort qui l'attend le soir même. Bientôt arrive Marion qui vient le faire évader, et la voilà la scène à faire^ mais la voilà dans de mauvaises conditions, car il faut résoudre deux situations distinctes, celle qui résulte de ce que Marie est Marion et celle que fait naître la scène précédente avec Laffemas. Il y a là une superposition qui ne permet pas de développer les conséquences du premier fait ; seule donc la dernière situation peut fournir ce qu^elle contient, et Victor Hugo du reste, quelque critique de détail qu'on puisse formuler, en a tiré un superbe parti. Pourquoi faut-il que, au dernier moment, la couleur locale nous ressaisisse et nous montre une litière gigantesque, portée par vingt-quatre gardes à pied et entourée de trente autres gardes avec torches et hallebardes^ litière dans laquelle est supposé se trouver le cardinal se rendant au lieu du supplice ?
Après avoir constaté, par une épreuve tout expérimentale, le mal fait au drame de Victor Hugo par la recherche des peintures de mœurs et de la couleur locale, voyons si le grand principe de l'atmosphère morale a été observé par lui dans l'intimité des caractères. Il ne s'agit pas ici de la vérité historique des personnages, car, à ce compte, le rôle de Marion deLorme
l'art et la curiosité
serait d'une invraisemblable fausseté : évidemment, selon l'expression de Gœthe, le poète lui a fait l'honneur de lui emprunter son nom pour l'appliquer à un être de sa création. D'autre part, nous reconnaissons que^ dans un rôle secondaire comme celui de Saverny, Hugo a pu être assez fidèle à l'esprit de l'époque et bien rendre l'insouciance et la gaiété de la jeunesse française au milieu des tragiques aventures du règne de Louis XIII et du commencement de celui de Louis XIV ; mais, quand il s'agit de son héros, il est absolument dominé par son génie propre et l'esprit général de la littérature contemporaine. Didier est bien le frère de René, de Werther et de Chatterton. Considérons-le, en efiPet, non au milieu de sa douleur, mais lorsqu'il s'abandonne naïvement à son amour pour Marion, car alors, s'il est sombre et fatal, c'est qu'il l'est essentiellement. Ecoutons-le au premier acte, lorsque sa belle amie l'accueille avec ce doux reproche :
Me laisser compter
L'heure en vous attendant !
Didier, gravement.
J'hésitais à monter.
. . . Tout à l'heure, au pied de ces murailles, J'ai senti de pitié s'émouvoir mes entrailles, Oui, de pitié pour vous. — Moi, funeste et maudit, Avant que d'achever ce pas, je me suis dit : « Là-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première Veille, sans tache encore, un ange de lumière, Un être chaste et doux, à qui, sur les chemins, Les passants à genoux, devraient joindre les mains. Et moi, qui suis-je, hélas ! qui rampe avec la foule ? Pourquoi troubler cette eau si belle qui s'écoule ? Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi, d'un souffle impur. De cette àme sereine aller ternir l'azur? Puisqu'à ma loyauté, candide, elle se fie, Celle que l'innocence à mes yeux sanctifie, Ai-je droit d'accepter ce don de son amour, Et de mêler ma brume et ma nuit à son jour ?
Seul, à vingt ans, la vie était amère et triste; Je voyageai. Je vis les hommes et j'en pris En haine quelques-uns et le reste en mépris ;