VExpression dam les Beaux-Arts, page
L^ART ET LA MORALE
le sentiment d'apaisement que procure une toile de Corot et parler d'un principe d'immoralité qui se cacherait dans toute forme d'art, c'est forcer le sens des mots jusqu'à manquer complètement de justesse. On prouverait à ce compte qu'il y a un principe d'immoralité dans les mathématiques, car une solution élégante procure au connaisseur une jouissance d'esprit qui a son retentissement dans l'être sensible. Non,, si l'on ne veut pas verser dans le paradoxe et si l'on veut parler juste, il faut dire que Fart, comme toute chose humaine privée de contrôle, risque de courir à l'abus par une pente naturelle, et que de plus, en raison de la nature spéciale de ses moyens, empruntés tous à Tordre sensible, l'art renferme, non pas un principe^ mais un danger spécial d'immoralité, danger auquel succombera presque fatalement l'homme qui ne voit dans l'art que l'art lui-même, ou n'a de règle que de satisfaire le spectateur ^ ».
Avec pleine raison, M. Brunetière flétrit le dilettantisme qui sépare la forme du fond et transporte dans l'exécution tout le mérite de l art ; mais comment ne pas retrouver cette exagération contre laquelle protestait le P. Sertillanges, quand il découvre une nouvelle « cause de cette immoralité que l'on peut regarder comme inhérente au principe même de l'art » dans la tendance qu'ont certains artistes à s'isoler du reste des hommes^ à se transformer surhommes de Nietzsche. Il est vrai que Nietzsche était un philosophe bien plutôt qu'un artiste, et que ses adeptes ne se recrutent pas exclusivement, que nous sachions, parmi les peintres et les sculpteurs.
Avec son haut talent et sa forte pensée, M. Brunetière s'abandonne trop à son humeur essentiellement combattive, en sorte que l'on voit un discours aux sages conclusions se transformer en un pamphlet propre à ali-
1, UArt et la Morale, page 16.