CHAPITRE VII
menter pour longtemps de sophismes les vrais ennemis de l'art, parmi lesquels nous nous refusons à le ranger.
Peu d'hommes ont été, plus que Paul Bourget, tourmentés par la question de la valeur morale des artistes ; il hésite et se contredit quelque peu, mais combien poignante est parfois sa pensée. La note pessimiste se trouve à la dernière page d'un de ses derniers romans ; mais c'est un personnage du roman qui parle, et celui qui lui inspire ses anathèmes n'est rien moins qu'un grand artiste^ mais seulement un habile ouvrier de lettres. Quoi qu'il en soit, voici cette conclusion de la Duchesse bleue :
(( Et c'est alors que j'ai vraiment compris pourquoi je ne serai jamais un grand artiste. Pour eux, pour les êtres comme je l'ai toujours connu, lui, comme elle est devenue, elle, après la première épreuve, la vie tout entière, leur cœur y compris, n'est qu'une occasion de produire cet acte spécial qu'ils ont à produire, cette précieuse sécrétion qu'ils élaborent comme l'abeille fait son miel, comme l'araignée fait sa toile, par un instinct aveugle et féroce à la manière de tous les instincts Un amour, une haine, une joie, une douleur^ c'est du terreau à faire pousser la fleur de leur talent, fleur de délicatesse et de passion pour laquelle ils n'hésitent pas une minute à tuer en eux toute délicatesse vraie et toute passion vivante. Pour un mot à dire sur la scène, pour une phrase à écrire dans un livre, cette femme et cet homme vendraient leur père, leur mère, — Camille ne m'a même pas parlé de la sienne ! — ils vendraient leur ami^ leur enfant, leur plus doux souvenir ! Et moi qui aurai passé ma vie à sentir ce qu'ils expriment si bien, lui avec du noir sur du blanc, elle avec des gestes et des accents émus, n'arriverai-je jamais qu'à me paralyser avec ce qui les exalte, ces natures d'expression, à m'épuiser par ce qui les nourrit, ces âmes de proie ? Et la destinée veut-elle que les artistes, petits ou grands, se distribuent nécessairement
l'art et la morale
entre ces deux races : celle qui traduit merveilleusement, sans les sentir, les passions que Fautre race éprouve sans pouvoir les traduire ? »
Voilà de cruelles imprécations, plus cruelles que tout ce que peut dire M. Brunetière ; mais ce sont les imprécations d'un ami. Ecoutez-le maintenant parler devant les peintures d'un des artistes les plus mal famés de la Renaissance italienne, le Sodoma. Après avoir déclaré que les anecdotes qui courent sur les grands hommes ou seulement les hommes connus sont toutes fausses ou faussées, il s'exprime ainsi :
« Pour moi qui ai étudié de bien près la vie et la personne de certains artistes très chers, j'ai acquis la certitude, contrairement au plus enraciné des préjugés, que le talent est toujours et sans aucune exception modelé à la ressemblance de l'âme. J'entends une certaine sorte de talent, celui qui ne réside ni dans Thabileté de la facture, ni dans la science profonde des effets, mais dans une transcription contagieuse de sensibilité. Les faits de la vie d'un homme sont si peu significatifs ! L'apparence que nos actes dessinent de nous dans l'imagination des autres est si mensongère ! Les connaissentils jamais exactement, ces actes, et s'ils les connaissent, sont ils capables d'en démêler les obscures racines ? Leur disons-nous l'univers de pensées qui s'est remué en nous depuis que nous vivons, la parole que nous nous prononçons à nous-même, la tragédie secrète de nos espérances et de nos misères, les palpitations de notre personnalité blessée et de notre Idéal mutilé ? Quelqu'un semble-t-il s'être plus confessé que certains poètes de nos jours, un Musset, un Heine, et rien ne reste plus énigmatique et plus impénétrable que ces deux figures ! Que dire de celui qui, n'ayant pas eu de mots à son service, n'a traduit son rêve intérieur que par des regards et des sourires de Madonès ou de Saintes, par le geste d'un Ange dans un coin de fresque, par une ligne de bouche, une ondulation de chevelure, Far-