CHAPITRE VII
Un de nos meilleurs critiques, M. Faguet, s'est donné le plaisir paradoxal de faire le procès de cet art à l'étude journalière duquel il consacre une notable partie de sa vie ; mais Tavant-propos de son livre « Drame ancien, Drauie moderne » n'en est pas moins digne du plus sérieux examen. Avant de l'aborder, nous voudrions faire une remarque : dans les discussions sur le plaisir que nous causent la tragédie et la comédie, il est presque inévitable qu'on perde de vue l'un des éléments essentiels de la question. Ce qu'on voit forcément, c'est le plaisir causé par le spectacle des hommes malheureux ou par celui des hommes ridicules ; mais ce qu'on court risque de ne pas voir, c'est le plaisir causé par le beau littéraire pur, car il est un beau littéraire pur comme il est un beau musical pur et, quoique ce beau ne paraisse pas en relation très intime avec la morale^ nous croyons qu'il a une très haute valeur au point de vue de l'élévation de la personnalité. Nous prions qu'on se souvienne bien, puisque nous parlons d'art, que ce beau doit toujours être supposé associé aux sujets d'émotion dramatique.
M. Faguet reproduit l'énoncé du problème du plaisir tragique tel qu^il est posé par Herckenrath, professeur au lycée de Groningue, dans ses Prohlèmes cT esthétique et de morale : a Le plaisir que nous procure la représentation d'une tragédie parait au premier abord une jouissance barbare : nous regardons la souffrance avec avidité, au lieu de détourner les yeux. Ce plaisir serait donc de même nature que celui que certains individus éprouvent à voir abattre un animal ou à assister à une rixe sanglante » (p. 71). Voilà une question bien posée, sous forme d'objection ; mais il n'en est plus de même, à notre gré, quand elle se transforme dans les termes suivants : (( Gomment un homme peut-il prendre plaisir à la souffrance d'autrui ? »
Ici on nous affirme que nous prenons plaisir à la souffrance d'autrui, et tout naturellement on trouve
l'art et la morale
l'origine de ce plaisir dans la survivance d'instincts féroces ^ : si telle est la source du plaisir tragique, nous accordons bien volontiers quelle est profondément impure ; mais nous croyons qu'il y a là une vraie méconnaissance du caractère de l'émotion esthétique. Nous ajouterons toutefois qu'émotion féroce et émotion esthétique peuvent s'associer en proportions variables, et que c'est ainsi que l'on peut confondre deux émotions, deux plaisirs réellement opposés l'un à l'autre.
Qu'un instinct cruel fasse souvent prendre plaisir au simple spectacle de la souffrance, c'est ce que l'expérience ne montre que trop ; d'autre part, ce plaisir abominable peut s'associer à un autre, qui déjà revêt un caractère esthétique : tel est le cas des combats de taureaux pour les véritables amateurs, car le courage et l'habileté y jouent un rôle supérieur. Les exercices actuels du cirque, où il y a danger^ sans douleur nécessaire pour aucun être, élèvent d'un échelon la valeur de Témotion. Puis arrivent le mélodrame et la tragédie. Ici on entre dans la pure sphère du jeu : le danger a disparu à son tour, et les émotions ne sont que figurées. En principe donc, doit disparaître tout plaisir cruel ; toutefois celui-ci peut subsister de deux façons. Si l'illusion scénique, si chère à certains théoriciens, se produit, il est certain que le plaisir causé par la plus noble tragédie devient vraiment barbare. D'autre part, un spectateur peut aussi fort bien, sans illusion aucune, jouir de l'image de la souffrance comme telle,: l'habitué des
4. Saint-Marc Girardin donne avec raison comme exemple de ces instincts ce que saint Augu^tin rapporte de son ami Alipius qui entraîné au cirque, depuis longtemps abandonné par lui, se laissa aller à regarder un gladiateur blessé : <s La vue du sang qui coulait, dit Augustin dans ses Confessions, remplit son cœur de je ne sais quelle cruelle volupté. Il voulait en vain détourner ses regards, il les sentait s'attacher sur ce corps palpitant; il buvait à long trait la fureur des combats ; il se repaissait des crimes de l'arène ; son àme s'enivrait malgré lui d'une joie sanguinaire )> {Cours de littérature dramatique, tome I, chapitre I. De la nature de l'émoticn dramatique).