‹ Etudes esthetiquesChapitre 146 sur 174 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

exécutions capitales se contentera, faute de mieux^ de quelque noir mélodrame.

Si le plaisir cruel a disparu, quel plaisir l'a remplacé? M. Fa guet ne veut pas admettre, avec Saint-Marc Girardin, que ce plaisir vienne d'un sentiment de sympathie ; mais il nous parait raisonner quelque peu à faux : « Rencontrer une misère humaine et la plaindre et surtout la secourir, dit-il, et a la secourir jusqu'à s'y associer », pour rappeler le mot charmant de Mérimée sur Nodier, oui, c'est ceci qui est d'un cœur bon. Mais rechercher une douleur humaine clans le dessein d'en être ému et dans la conviction consolante que, du reste^ on n'aura point du tout à la secourir, je ne vois pas en quoi cela révèle sympathie de l'homme pour l'homme ; et je puis voir, je crains de voir en quoi cela indique le pur et simple instinct de férocité adoucie, sans doute, parla civilisation bénéfîcatrice ».

M. Faguet refuse de distinguer entre la vue de la douleur ressentie et la vue de la douleur simulée^ distinction pourtant essentielle. En outre, il faut bien noter encore une distinction entre la douleur physique et la douleur morale, la première qui évoque la simple pitié, tandis que la seconde engendre la sympathie notamment, comme le remarque très justement Schiller, la sympathie admirative pour la grandeur morale.

(( La convenance morale, dit-il, ne se reconnaît jamais plus vivement que lorsqu'elle se trouve en conflit avec une autre convenance et qu'elle prend le dessus : alors seulement se révèle toute la puissance de la loi morale, lorsque nous la voyons en lutte avec toutes les autres forces de la nature et qu'auprès d'elle toutes ces forces perdent leur empire sur une âme humaine. Par ces mots « les autres forces de la nature » il faut entendre tout ce qui n'est pas force morale, tout ce qui n'est pas soumis à la législation suprême de la raison ; c'est-à-dire sentiments, instincts, affections, passions, tout aussi bien que la nécessité physique et le sort. Plus l'adversaire

l'art et la morale

est redoutable, plus la victoire est glorieuse : la résistance seule donne la mesure de la force et la rend visible. Il s'ensuit que le plus haut degré de conscience de notre nature morale ne peut s' éprouver que dans un état violent^ dans la lutte ; et que le plus haut degré de plaisir moral sera toujours accompagné de douleur » ^

Lorsqu'Œdipe, ce résumé des douleurs humaines, apparaît les yeux crevés, partant pour son exil sans terme, ce n'est point pour lui-même que nous aimons ce spectacle sanglant; mais nous avons vu cet homme chercher le coupable pour en purger son royaume, et, quand il l'a découvert en lui-même, il maintient inébranlablement sa sentence et l'applique sans faiblesse. Antigone nous touche jusqu'au fond du cœur, parce qu'elle sacrifie à son devoir fraternel et sa vie et son amour. Pas n'est besoin de parler du Cid et de Polyeucte. Chez les héros de Racine, la grandeur morale éclate moins ; mais Andromaqne n'est -elle pas un admirable modèle de mère et de veuve? et si Iphigénie ne nous satisfait pas absolument, ce n'est pas faute de noblesse, mais faute plutôt de faiblesse : chez elle, la lutte entre la nature et le devoir n'apparaît pas assez. Si nous considérons enfin l'un des plus éclatants succès de la seconde moitié du xix- siècle, nous voyons^ dans la Fille de Roland^ une lutte du devoir contre l'amour aussi fortement accusée que chez les héros de Corneille,

M. Faguet aurait bien dû répondre à Schiller, car le noble poète allemand a nettement marqué l'origine la plus haute de l'émotion tragique. Cette émotion peut venir d'en bas ou d'en haut, et les deux sources peuvent parfois mêler leurs ondes : les distinguer peut être alors œuvre fort délicate et où les plus subtils pourront se trouver en défaut ; mais celui qui ne reconnaît que l'origine inférieure sera essentiellement inapte à faire le départ entre deux éléments dont il nie l'un,, pour ainsi dire a priori.

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