CHAPITRE Vil
Il faut reconnaître que l'impression de beauté tragique n'est pas proportionnelle à l'élévation morale des personnages. Peu de pièces nous ont donné à un plus haut degré cette impression que Britanniciis \ or, si ce jeune prince et Jiinie, surtout cette dernière, sont touchants et ne pourraient disparaître sans grand dommage, on doit cependant constater que Néron et Agrippine sont les deux vrais héros. En vain, dirait on que, si ces personnages ne sont pas îiioraiix^ la moralité est dans l'âme du poète, qui manifestement les réprouve. Cette réprobation est incontestable^ il est vrai, et son absence serait parfaitement choquante ; mais elle reste tout à fait au second plan, et si nous réprouvons^ nous aussi, Agrippine et son fils, nous ne nous laissons aucunement envahir par l'horreur que nous inspirerait leur conduite si nous en étions réellement témoins. Ne tenons-nous pas là l'essentielle immoralité du théâtre? Non, parce que, précisément, nous savons que nous ne sommes pas en présence de faits réels : la vérité de la peinture^ l'enchaînement et la progression des sentiments^ l'admirable facture du vers, tout cela s'unit pour nous donner cette impression de perfection qui^ dans toutes les formes de l'art, constitue l'élément le plus irréductible du sentiment du beau. C'est là, en somme, ce que Schiller oppose à la convenance morale sous le nom de convenance naturelle. Il parait admettre qu'elle peut être séparée de la première, tandis que celle-ci ne saurait suffire à elle seule. La foule subit en aveugle l'impression que le poète a voulu produire sur son cœur; quant aux connaisseurs, ils devraient apprécier et la convenance morale et la convenance naturelle, mais parfois une culture raffinée, que n'accompagne pas un progrès moral en rapport avec le progrès intellectuel, a pour résultat de rendre le connaisseur indifférent à la convenance morale \ Ce que nous dit Schil-
1. Pages 16 à 19. Schiller cite les Français comme particulièrement portés à ce fâcheux dilettantisme.
l'art et la morale
1er, nous Tavions reconnu dès le début de notre étude : il y a là un danger réel, mais tout offre ses dangers, et tout devrait être condamné et proscrit si l'on ne conservait que ce dont on ne pourrait mésuser.
Nous n'avons parlé que de la tragédie, pour laquelle M. Faguet sent bien que sa thèse laisse quelque peu à désirer; aussi reproche-t-il à Saint-Marc Girardin de n'avoir raisonné que sur elle et d'avoir absolument laissé de côté la comédie. « Or on ne dira pas^ poursuit-il, que le plaisir qu'on éprouve à la comédie soit fondé sur la sympathie de l'homme pour l'homme. Il est trop évidemment fondé sur la malignité. Ce qui nous fait plaisir, à la comédie, c'est de nous moquer des sottises d'êtres semblables à nous. C'est évidemment un plaisir à base de férocité. Le médisant, le calomniateur, le taquin, le méchant et l'homme qui se plait à la comédie, sont, doivent être rangés dans la même catégorie éthique. Ce sont de méchantes bêtes. Je le sais bien, puisque j'en suis ».
Avec de Texagération, il y a^ dans cette sortie humoristique, une forte dose de vérité. Pour faire le départ entre celle-ci et ce qui ne l'est pas, nous ne connaissons pas de meilleur inspirateur que le charmant petit livre de M. Bergson sur le Rire. Sans insister ici sur le fond de sa thèse que le comique consiste essentiellement dans du mécanique plaqué siir du vivant, nous nous attacherons particulièrement à ce qui intéresse spécialement la moralité du comique. Or, dès le début, M. Bergson note que Y insensibilité diCcom^di^iiQ d'ordinaire le rire : il n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion. « Je ne veux pas dire que nous ne puissions rire d'une personne qui nous inspire de la pitié, par exemple, ou même de l'affection : seulement alors, pour quelques instants, il faudra oublier cette affection, faire taire cette pitié ».
Cette incompatibilité du rire avec Témotion est une loi fondamentale sur laquelle repose Tart comique : il