‹ Etudes esthetiquesChapitre 148 sur 174 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

ne faut pas que le poète laisse s'émouvoir le spectateur, et ceci nous explique que le rire éclate surtout en face du comique de mots et du comique de situation, qui sont, pour ainsi dire, indépendants des personnes. C'est, du reste, une loi du genre que, dans les pièces fondées sur ces ordres du comique, surtout le dernier, les personnages ne soient guère que des fantoches. Il en résulte à la fois que leurs infortunes ne nous touchent aucunement et que leur immoralité ne nous choque pas, parce que nous ne les prenons pas au sérieux. Il n'est plus du tout question de convenance morale, et il se produit alors dans sa plénitude un phénoaiène que Schiller constatait comme possible dans la tragédie. « Il y a, dit-il, un assez grand nombre de circonstances où la convenance naturelle semble charmer notre esprit même aux dépens de la convenance morale. Ainsi l'esprit de suite que déploie dans ses machinations l'homme pervers flatte évidemment notre imagination, bien que ses moyens et son but répugnent à notre sens moral. Un homme de cette trempe est capable d'exciter en nous l'intérêt le plus vif : nous tremblons de voir manquer ses combinaisons, dont nous devrions souhaiter l'insuccès avec la plus vive ardeur, s'il était vrai de dire que nous rapportons toutes choses à la convenance morale... Ce plaisir (que nous goûtons à ce genre de spectacle), nous le goûtons sans mélange^ tant qu'il ne nous vient à la pensée aucun but moral auquel l'action où nous trouvons une convenance soit contraire... La convenance de toute action humaine nous est par elle-même une cause de plaisir du moment que nous n'y considérons rien de plus que le rapport des moyens avec le but. Mais, s'il nous vient à l'esprit de rapporter et ce but et ces moyens à un principe moral, et que nous y découvrions une disconvenance par rapport à ce principe, en un mot si nous nous rappelons que cette action est celle d'un être moral, à ce premier mouvement de plaisir succède une profonde indignation » \ 1, Esthétique. Pages 16 et 17,

l'art et la morale

Quoi de plus aisé que d'appliquer ces principes à nos vaudevilles contemporains et à certaines farces de Molière ? Est-il spectacle plus triste, si on le prend au sérieux, que celui des jeunes gens de Molière recourant aux bons offices des Scapin et des Mascarille pour berner leurs pères, et cependant que de fils respectueux ont ri aux tours de ces valets, que de pères ont conduit leurs fils à ce spectacle sans croire compromettre leur autorité ^ ? Est-ce à dire que des natures perverties ne puissent tirer delà de fâcheuses leçons ? A peu près comme un criminel en découvre dans un livre de chimie. Hâtons-nous d'ajouter que ces œuvres n'offrent qu'une beauté d'ordre assez inférieur, et n'ont le plus souvent que la valeur d'un délassement. Si d'ailleurs l'auteur cherche à surexciter l'attrait de la sensualité, rien d'élevé ne vient en former la contre-partie. Mais laissons ce dernier point pour nous en tenir présentement au comique.

Celui-ci apparaît, somme toute, comme fort innocent dans les œuvres dont nous venons de parler. La question est plus délicate quand il s'agit de la comédie de caractère. Ici le ton s'élève, et il semble qu'au lieu de fantoches nous ayons devant nous des personnages véritables. Voyons comment le poète s'y prendra pour nous empêcher de nous émouvoir.

« Il y a, dit M. Bergson, un art de décourager notre sympathie au moment précis où elle pourrait s'offrir, de telle manière que la situation, même sérieuse, ne soit pas prise au sérieux. Deux procédés me paraissent dominer ce dernier art, que le poète comique applique plus ou moins inconsciemment. Le premier consiste à isoler y au milieu de l'âme du personnage, le sentiment qu'on lui prête et à en faire pour ainsi dire un état parasite

1. Mentionnons une intéressante polémique sur ce sujet, entre Fran= cisque Sarcey et M. Théodore Reinach, à propos du Légataire î;er5e/ (feuilleton du 49 janvier 1885, dans Quarante ans dé théâtre^ t. II, p. ±k^),

Page 1