‹ Etudes esthetiquesChapitre 155 sur 174 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

vent : enflés par la gloire, vous les en avez pour ainsi dire crevés. Combien ces grands auteurs ont-ils donné la gêne à leur esprit, pour arranger leurs paroles et composer leurs poèuies? Celui-là étonné lui-même du long et furieux travail de son Enéide, dont tout le but après tout était de flatter le peuple régnant et la famille régnante, avoue dans une lettre qu'il s'est engagé dans cet ouvrage par une espèce de rnsmie, pe?ie vitio mentis. Leur conscience leur reproche qu'ils se donnaient beaucoup de peine pour rien, puisque ce n'était après tout que pour se faire louer » (chap. XIX).

Dans la lettre à Innocent XI, nous voyons l'histoire et la géographie étudiées, osons-le dire, scientifiquement^ sans une incessante préoccupation de l'utilité directe pour la religion. Relisez par exeaiple ce qu'il dit des œuvres de César, ou bien ce passage sur la géographie : (( Parmi tout cela, nous voyions la géographie en jouant et comme en faisant voyage : tantôt en suivant le courant des fleuves, tantôt rasant les côtes de la mer et allant terre à terre ; puis tout d'un coup, cinglant en haute mer, nous traversions dans les terres, nous voyions les ports et les villes, non en les courant comme feraient des voyageurs sans curiosité, mais examinant tout, recherchant les mœurs, surtout celles de la France, et nous arrêtant dans les plus fameuses villes pour connaître les humeurs opposées de tant de divers peuples qui composent cette nation belliqueuse et remuante ».

De là, passons à la condamnation de la curiosité^ comme forme de la concupiscence des yeux : « Est-ce une chose si merveilleuse de savoir ce qui meut les hommes et la cause de toutes leurs illusions, de tous leurs songes ?... Cette curiosité s'étend aux siècles passés les plus éloignés : et c'est de là que nous vient cette insatiable avidité de savoir l'histoire... Si c'est pour en tirer quelque exemple utile à la vie humaine, à la bonne heure; il le faut souffrir et même louer, pourvu

l'art et la morale

qu on apporte à cette recherche une certaine sobriété » ^ Voilà l'exigence du but immédiatement pratique, qui est la mort de la vraie science.

Certes, il ne nous vient pas à la pensée de critiquer en soi l'idéal d'ascétisme de Bossuet, et nous n'entendons aucunement rabaisser ceux qui renoncent aux arts et aux sciences en même temps qu'à toutes les douceurs de la vie : un Vincent de Paul n'a pas besoin de culture humaine, et cependant il n'en fut pas dépourvu, celui dont Gondi, le général des galères, fit l'instituteur de ses enfants. Mais là n'est pas la question : il s'agit de la masse des chrétiens et de la direction à leur donner. Assurément il est fort bon de leur apprendre à refréner la concupiscence ; mais, puisque vous admettez la nécessité, pour la plupart, du remède du mariage, il est sans doute à désirer que les formes élevées de l'amour viennent se superposer à l'instinct animal. Or à interdire la peinture de ces formes élevées, ne courez-vous pas le risque d'en laisser s'atrophier les germes, au plus grand bénéfice des formes inférieures ? Nous pensons donc qu'il convient, tout en rendant hommage à la pensée si forte et souvent si j^rofonde de Bossuet, de reconnaître que, vers la fin de sa vie, sa doctrine morale s'était trop rapprochée de celle des jansénistes, et qu'il en arriva ainsi à méconnaître les véritables conditions du développement du monde chrétien.

En parlant ainsi, nous ne croyons point manquer au respect dû à ce grand évêque, et l'étude de ses deux œuvres que nous avons citées nous parait devoir faire écarter absolument le détour au moyen duquel, dans une intéressante conférence sur les Lectures de femmes^ M. l'abbé Vacandard, aumônier du lycée de Rouen, a cru pouvoir recommander la lecture des œuvres de Corneille et de Racine : « Leurs tragédies, dit-il, contenaient sans doute, au temps où elles paru-

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