Quarante ans de théâtre, tome IV, p
l'art et la morale
de Cliimène ne se ressent-elle point du long demi-siècle passé sur elle. Cet anatlième repose d'ailleurs sur une forte doctrine ; il n'est point inspiré par les circonstances d'un jour et c'est méconnaître la profondeur de la pensée de Bossuet que de prétendre y rester fidèle tout en honorant l'œuvre de Corneille et de Racine.
Grande sans doute est la puissance du temps. S'il ne lui est point donné de changer le poison des âmes en une nourriture salutaire^ il permet d'envisager chaque chose avec plus de justice, et il donne des leçons de sagesse et de modération. Telle est bien la puissance que célébrait M. l'abbé Vignot dans son Eloge de Racine^ prononcé le 23 avril 1899 en l'église Notre-Dame de la Ferté-Milon : « Singulière puissance du temps, s'écriait-il. Un poète dramatique est né ici que l'on a qualifié de malfaiteur ^ ; lui-même a déféré à cette censure ; il s'est, en plein élan^ arrêté au milieu d'une carrière soudain apparue à ses yeux comme le chemin de l'abîme ; il a imaginé la pénitence la plus rude à un artiste, pis que l'abandon, pis que le mépris, l'oubli de son art. Et voici qu'avec les représentants de l'Etat, de la ville et de la province, l'Eglise s'empresse autour de cet enfant perdu ; des religieuses ont disposé ces guirlandes à l'honneur de celui que la mère Agnès de Sainte-Thècle traitait en excommunié ; vous-même. Monseigneur ^, vous souvenant de l'exquis lettré, du guide ès sciences profanes que vous fûtes, êtes accouru pour donner la dernière absoute à ce mort suspect d'hérésie et de paganisme, et pour rehausser l'hommage rendu dans ce sanctuaire à ce maître du théâtre. Car, tout prêts que nous soyons à
\. Le mot n'est pas, croyons-nous, de Bossuet ; satisfait de l'amende honorable du poète, il se borne à en dire : « Si vous dites que la seule représentation des jiassions agréables, dans les tragédies d'un Corneille et d'un Racine, n'est pas dangereuse à la pudeur, vous démentez ce dernier qui, occupe de sujets plus dignes de lui, renonce à' sa Bérénice, que je nomme parce qu'elle vient la première à mon esprit » (chap. III).