CHAPITRE VII
vénérer les vertus domestiques de Racine, avouons-le, elles n'eussent point à elles seules causé une telle affluence de pèlerins. S'il n'avait été que bon époux, bon père, bon citoyen, bon chrétien, nous ne lui eussions pas permis de bouleverser Tordre des offices dominicaux ^ ; et le pasteur de ce diocèse n'eût pas interrompu ses tournées apostoliques pour présider une cérémonie aussi inusitée. C'est bien un peu à l'occasion des « bagatelles » autrefois jugées damnables et par leur auteur condamnées que nous l'accueillons céans. Et nous nous rappelons ce qui advint naguère, Monseigneur, à votre illustre voisin, Monsieur de Meaux : quand il s'agit d'élever un monument à l'inflexible docteur des Maximes sur la Comédie, des comédiens en firent les premiers frais, et un prélat sollicita leur concours ; ce fut la revanche spirituelle et généreuse de Scapin, et je m'assure que là-haut la grande âme de Bossuet, enfin détendue, y prit plaisir. Pas plus en chaire que sur la scène, il ne faut jurer de rien, excepté de ce qui est éternel. Tout arrive : on ne joue en aucun endroit tant Molière, non pas même dans sa maison, que dans des collèges congréganistes ; et Racine aujourd'hui ne sera par personne fêté avec plus d'amour que par ce clergé et ces fidèles réunis à l'heure de vêpres ».
Voilà ce qui s'appelle remettre les choses au point. Mais nous n'avons pas parlé encore de l'objection la plus troublante contre le théâtre, objection formulée par Bossuet sous la forme la plus énergique : « Quelle mère, je ne dis pas chrétienne^ mais tant soit peu honnête, n'aimerait pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre ? Quoi, l'a-t-elle élevée si tendrement et avec tant de précautions pour cet opprobre ? L'a-telle tenue nuit et jour, pour ainsi parler, sous ses ailes avec tant de soin pour la livrer au public et en faire un écueil à la jeunesse ? Qui ne regarde pas ces malheu-
1. En raison d'une représentation, par la Comédie-Française, des Plaideurs et d'une partie de Bérénice,
L^ART ET LA MORALÉ
reuses chrétiennes, si elles le sont encore^ dans une profession si contraire aux vœux de leur baptême ; qui, dis-je, ne les regarde pas comme des esclaves exposées, en qui la pudeur est éteinte, quand ce ne serait que par tant de regards qu'elles attirent, elles, que leur sexe avait consacrées à la modestie, dont Tinfirmité naturelle demandait la sûre retraite d'une maison bien réglée ? Et voilà qu'elles s^étalent elles-mêmes en plein théâtre avec tout Tattirail de la vanité, comme ces sirènes, dont parle Isaïe, qui font leur demeure dans les temples de la volupté^ dont les regards sont mortels et qui reçoivent de tous côtés, par les applaudissements qu'on leur renvoie, le poison qu'elles répandent par leur chant » \
Assurément l'argument pourrait être mis sous une forme moins mélodramatique ; mais il n'en reste pas moins vrai que la profession de comédienne est éminemment dangereuse, et que chaque spectateur a la responsabilité d'une profession qu'il encourage. Il ne servirait de rien de répondre que chaque spectateur n'a qu'une fraction infime de responsabilité ; c'est bien ici le cas d'appliquer la maxime de Kant : Interrogez-vous vousmême^ et voyez si^ en généralisant le motif de Faction que vous allez faire, vous pouvez le considérer comyne un principe de législation universelle. Que notre action ait par elle-même les conséquences réprouvées ou que ces conséquences ne soient que le résultat de la répétition du même acte par une foule d'autres hommes, il importe peu : par le seul fait de notre acte, nous adhérons à celui des autres et en assumons la responsabilité. Aussi y a-t-il là un sujet d'anxiété morale profonde, et si la question était isolée, nous n'oserions dire qu'il faudrait passer outre. Mais c'est là une de ces questions qu'on résout par l'absurde^ comme on dit en mathématique.
Supposons en effet que nous ayons, pour les raisons 1. Maximes et réflexions sur la comédie, chap. VIII,