‹ Etudes esthetiquesChapitre 159 sur 174 · Chapitre vii · texte numérisé non relu

Chapitre vii

qui viennent d'être dites, condamné l'art dramatique : la logique va nous presser et nous faire condamner bien d'autres choses. Voici d'abord la peinture et la sculpture, qui ont pour conséquence l'existence de la profession de modèles laquelle^ pour être conciliable avec la pureté des mœurs, comuie l'est après tout celle des comédiennes, n'en est pas moins éminemment dangereuse pour la moralité de celles qui la pratiquent. Durand (de Gros) a cru pouvoir invoquer cet argument en le limitant à l'emploi du nu dans Tart : « L'excellent Clianning, dit-il, un véritable saint s'il en fut, se déclare partisan des arts plastiques ; mais le chaste unitarien n'a sans doute pas réfléchi que pour exécuter la Vénus de Milo, ou l'Esclave grecque de Powers (réputée le chef-d'œuvre de la statuaire américaine), Fartiste a été dans la nécessité de faire poser devant lui de vraies femmes nues, qui ont dû étouffer en elles toute pudeur au point de s'ofl'rir in puris naturalihus aux regards de tout un atelier de jeunes gens » \

En fait, on ne saurait limiter la portée de cet argument, car l'étude du nu est indispensable pour l'exécution de peintures ou de sculptures drapées ou habillées. Ecoutons sur ce sujet le P. Sertillanges, l'éminent professeur de philosophie morale à l'Institut catholique de Paris :

« Une première chose dont il faut convenir, dit-il, en se basant sur le témoignage des maîtres, c'est que le nu est la grande école de l'art. Là en effet se trouvent les vraies difficultés au point de vue technique. Celui qui n'est pas initié de bonne heure aux mystères de structure de la machine humaine, à l'emmanchement des membres, au jeu compliqué des articulations et des muscles, au balancement des lignes et aux délicatesses changeantes des carnations, celui-là ne peut pas prétendre être peintre, du moins dans la complète acception du mot. Fùt-il même formé, il lui sera bon, presque né-

i. Nouvelles recherches sur V Esthétique et la Morale^ p. 214.

l'art ËT la MOilALË

cessaire, de s^entretenir la main en peignant sur nature, de temps à autre, quelque bon morceau, comme le musicien arrivé ne laisse pas d'exécuter des gammes ; comme Liszt transposait, dit-on, une fugue de Bach chaque matin avant déjeuner.

« Cela étant^ on ne saurait contester aux artistes le droit de faire du nu, à titre d'étude, en dépit des inconvénients qu'il présente. Ces inconvénients, c'est aux directeurs d'école, aux chefs d'atelier et plus tard à la bonne volonté de chaque artiste à y prendre garde ; ils ne doivent entraver d'aucune façon, dans les circonstances ordinaires, le libre développement d'un art précieux » \

Cette conclusion est précédée d'ailleurs des considérations générales suivantes : « Puisque le nu n'est pas mauvais en soi, mais seulement dangereux, il y a lieu de discuter dans quelle mesure la considération du danger doit arrêter le peintre : on ne peut pas supprimer tout ce qui est dangereux. Dirons-nous que, l'art n'étant point chose indispensable, il y a lieu de lui donner pour bornes les limites du danger ? Ce serait aller, selon nous, beaucoup trop vite en besogne. L'Eglise a exclu des catalogues de l'index les poètes licencieux de la Grèce et de Rome, à cause, dit-elle, de « l'élégance de la forme » : preuve évidente qu'à ses yeux tout n'est pas dit contre les choses d'art quand on en a constaté le péril ».

Que si l'on n'accepte pas cette doctrine sur l'attitude à observer envers ce qui est dangereux, nous comprenons fort bien qu'avec Bossuet on proscrive le théâtre, mais la logique exige qu'on proscrive également l'art de la peinture, qui entraîne comme condition nécessaire l'existence d'une profession que l'on peut bien considérer comme aussi dangereuse que celle de comédienne. Certes, nous ne nous plaindrons pas de ce que celui qui aura réédité avec conviction la chaleureuse apostrophe

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