‹ Etudes esthetiquesChapitre 16 sur 174 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

jugements, il vous répondra que, comme ce sont des jugements sonores, il y a naïveté à en demander un énoncé verbal : c( C'est comme si vous demandiez qu'on vous expliquât avec des mots ce qu'est une sensation de chaud et une sensation de froid ». Quant à la profondeur de ces jugements sonores, elle est telle que « la musique est une sagesse plus haute encore que toute philosophie et que toute théologie » (p. 158-163).

S'élevant tellement au-dessus du monde de la pensée verbale, cette doctrine des jugements sonores parait bien être irréfutable : comment aurait-on prise par des mots sur des jugements dont la parole ne peut atteindre ni les termes, ni le rapport qui les unit. Impossible à réfuter^ cette doctrine a aussi l'avantage d'être, pour les mêmes raisons, essentiellement indémontrable, ce qui dispense de la démontrer : la pitié est tout ce qu'on saurait accorder aux infortunés philistins qui ne saisissent pas la portée des jugements sonores. Pour M. Camille Bellaigue, c'est dans cette pensée musicale que se trouve « le nerf, le cœur de toute l'esthétique musicale », et le fait que M. Combarieu Fa senti révèle en lui un musicien véritable, authentique. De là vient, conclut-il, « l'éminente dignité de la musique, sa dignité spirituelle. Tandis que les peintres, architectes, sculpteurs peuvent formuler leur idée indépendamment des éléments (couleur, pierre, marbre) par lesquels ils l'expriment, l'élément de la musique, le son, est inséparable de ridée musicale et ne fait qu'un avec elle. Autrement dit, il y a, par exemple, des idées pittoresques^ propres à la peinture ; il n'y a pas une pensée picturale. Il existe au contraire une pensée musicale ; on pense en musique, et le compositeur ne saurait même penser autrement >j \

1. La musique et la poésie d'après un livre récent^ dans le Correspondant du 25 mars 1894. Voir aussi Etudes musicales et 7iouvelles silhouettes de musiciens, pages 146-121.

QU^£ST-CE QUE l'aRT ?

Si tout cela dépasse Hanslick, cela s'y trouve en germe : « L'idée de forme, a-t-il dit, est réalisée en musique d'une façon toute spéciale: les formes sonores ne sont pas vides, mais parfaitement remplies; elles ne sauraient s'assimiler à de simples lignes bornant un espace ; elles sont l'esprit qui prend corps et tire de Inimême sa corporification. Ainsi, plutôt qu'une arabesque, la musique est un tableau, mais un tableau dont le sujet ne peut être exprimé par des mots ni même enfermé dans une notion précise. Il existe dans la musique un sens et une suite, mais de nature spécialement musicale ; elle est une langue que nous comprenons et parlons, mais qu'il nous est impossible de traduire. 11 y a quelque chose de profond dans l'emploi du mot (( pensées » à propos d^œuvres musicales, et dans la distinction qu'établit facilement le jugement exercé entre les vraies pensées et les simples fleurs de rhétorique » (pp. 30 et 31).

Après avoir reproduit une partie de ce passage, Johannès Weber fait cette juste remarque : On aura beau retourner en tous sens la proposition : « Le beau musical est spécifique à la musique », on n'en tirera rien, à moins d^en rester à l'arabesque comme font en effet les gens qui nient l'expression musicale »

M. Combarieu a du reste trouvé un adversaire bien digne de lui en M. Lionel Dauriac, auquel nul ne saurait refuser la compétence musicale nécessaire ; comme Fobjet de ce chapitre n'est point du reste de discuter ces théories, nous nous bornerons à renvoyer à la Revue philosophique de juillet 1894, p. 85^ non toutefois sans mentionner cette juste réflexion que l'analyse reproduite ci-dessus des procédés du musicien est bien propre à démolir la thèse de la pensée musicale.

On a pu remarquer que les partisans de cette pensée et des jugements sonores attribuent à la musique seule,

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