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CHAPITRE PREMIER

à titre de privilège, cette propriété de comporter des pensées artistiques, non intellectuelles et non susceptibles d'être exprimées par des mots. Ce prétendu privilège nous parait tenir au développement dans le temps de l'œuvre musicale, alors qu'architecture, sculpture et peinture produisent des œuvres immuables; la poésie, il est vrai, et la danse se rapprochent à ce point de vue de la musique, mais la poésie exprime des idées intellectuelles^ et il est aisé, par suite^ d'attribuer à celles-ci le caractère qui, dans la musique, fait croire à des pensées musicales; quant à la danse, son alliance avec la mimique est de nature à produire un effet analogue.

Quoi qu'il en soit, nous ne croyons pas plus que M. Dauriac à Texistence des pensées et des jugements d'ordre purement artistique ; mais tous les arts présentent des idées au sens étymologique, idées par ellesmêmes étrangères à l'expression du sentiment, mais éminemment propres à évoquer Fimpi ession du beau spécifique particulier à l'art en cause. Ce beau, remarquons-le bien, est absolument différent de l'agréable et indépendant de l'expression. En peinture, les arabesques exigent l'élégance des formes, mais les natures mortes, encore moins expressives, ignorent souvent cette exig-ence : un rayon de lumière se jouant dans un chaudron de Vollon suffit pour causer une intime jouissance à celui qui possède un œil sensible. Le modèle vivant lui-même peut être traité de cette manière, et, quand au musée de Lille on s'arrête fasciné devant l'horrible trogne de Ilille-Bobbe, c'est un triomphe pour le pinceau du grand Frans Hais d'avoir donné à un tel degré le sentiment du beau pictural, en représentant, au moyen de couleurs qui n'ont rien de séduisant, une personne aussi peu séduisante elle-même au physique qu'au moral.

On peut d'ailleurs donnei', pour les divers arts, des exemples d'idées bien caractéristiques. Lorsque ces idées sont géniales et de grande portée, elles devien-

qu'est-ce que l'art?

nent le point de départ de méthodes, de systèmes ou de procédés généraux qui tombent dans le domaine public et deviennent des lieux communs, gloire suprême des grandes découvertes. En musique, on aura les procédés du canon et les lois de la fugue ; en poésie, la forme si parfaite du sonnet tentera d'innombi-ables poètes ; en peinture, on pourra suivre la filiation qui rattache nos modernes pointillistes à Eugène Delacroix et à Turner, en passant par les impressionnistes.

A côté des grandes idées, il y a les petites idées, qui séduisent l'artiste et qui donnent un accent personnel à l'œuvre qu'elles inspirent : n'était-ce pas une de ces idées de peintre qui s'emparait de Bastien-Lepage lorsque, à demi-mourant, il s'enivrait de toutes les blancheurs dont s'enveloppait la pauvre Marie Bashkirtseff, plus mourante encore que lui? « Je ne peux pas sortir du tout, dit-elle vers la fin de son Journal, mais ce pauvre Bastien-Lepage sort, alors il se fait porter ici, s'installe dans un fauteuil, et comme ca jusqu'à six heures. Je suis habillée d'un fouillis de dentelles, de peluche, tout ça est blanc, mais de blancs divers ; l'œil de Bastien-Lepage s'en dilate de plaisir : — Oh ! si je pouvais peindre ! dit-il ». Déjà cet enivrement que lui causaient tous ces blancs s'était emparé de lui^ mais alors il pouvait tenir un pinceau, et il avait fait ce merveilleux portrait de Sarah Bernhardt qui doit faire oublier tous les autres.

Ainsi en est-il dans tous les arts, et c'est avec raison que M. Sully Prudhomme les réunit tous à cet égard ; si, dans le passage qui suit, il emploie le mot c penser », son application à la peinture au même titre qu'à la musique lui enlève la plupart de ses dangers : « Inventer dans un art déterminé, dit-il, en musique, en peinture, en sculpture, en architecture, c'est avant tout découvrir des harmonies exclusivement propres à cet art ; en un mot, c'est penser dans cet art ] une idée musicale n'a rien de commun, en tant que musicale, avec sa pro-

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