Chapitre vîi
m ait un sentiment sincère, auquel ils devaient une valeur esthétique et morale absolument étrangère à ce qu'on leur préfère actuellement. Assurément, il serait bien téméraire de dire que devant ces nouvelles effigies ne se sont pas développées des effusions de la plus pure piété ; mais comment méconnaître que la piété qu'elles tendent à suggérer n'est pas de bon aloi ? Il semble que quelques-uns de ceux qui peuvent réagir se sont émus de ce mal : il sera difficile à déraciner, mais l'œuvre est digne de provoquer de persévérants efforts. Puisse donc ce mouvement se développer et purifier l'une des formes les moins saines de l'art contemporain.
Le départ entre les œuvres qui élèvent et celles qui abaissent soulève une série de problèmes spéciaux qui ne rentrent pas dans le cadre de notre étude ; mais nous pouvons faire entrevoir les principes qui ont inspiré à John Ruskin toute une casuistique souvent subtile, parfois contestable, mais d'une inspiration très haute. Nous trouvons ces principes méthodiquement exposés dans les Sept lampes de l'architecture.
Ces sept lampes sont celles de sacrifice, de vérité, de force, de beauté, de vie, de souvenir et d'obéissance. Des cinq classes d'architecture — religieuse, commémorative, civile, miUtaire et domestique — l'esprit de sacrifice s'applique plus spécialement aux deux premières. C'est lui qui nous incite à l'offre de matériaux précieux et condamne le clinquant et les fausses pierreries ; c'est lui aussi qui exige que le travail ne soit pas étroitement mesuré à cela seul qui apparaît : il n'est pas permis de laisser inachevés les dos des statues du fronton d'un temple, bien que jamais peut-être on ne les verra. Il ne faut pas non plus traiter grossièrement un ornement parce qu'il est éloigné du spectateur : on fera comme aux portails du transept de la cathédrale de Rouen, dont les parties inférieures sont couvertes de bas-reliefs délicats et de petites dimensions, tandis que les niches et statues qui les couronnent sont à la fois colossales et simples,
l'art et la morale
mais d\m travail consciencieux et fini, comme on le constate en les examinant de près.
Le domaine de l'imagination ne doit pas être celui du mensonge, et, si notre dignité, en tant que créatures spirituelles, exige que nous puissions inventer et contempler ce qui n'est pas, notre dignité en tant que créatures morales exige que nous sachions et reconnaissions en même temps que cela n'existe pas. Tel est le fondement de la Lampe ou de l'esprit de vérité. Dans sa guerre contre les mensonges de l'architecture, Ruskin n'échappe peut-être pas toujours aux dangers de la casuistique. Il ne faut pas suggérer un mode de soutien autre que le véritable, et cependant les faisceaux de minces colonnettes de l'architecture gothique seraient écrasés et surtout renversés s'ils n'étaient extérieurement arc-boutés. « Il y a là, dit Ruskin, un cas de conscience délicat ; nous arriverons simplement à sa solution en considérant que, lorsque l'esprit est prévenu au delà de toute possibilité d'erreur de la véritable nature des choses, l'atTecter d'une impression contraire, pour distincte qu'elle soit, n'est pas une malhonnêteté, mais au contraire un appel légitime à l'imagination » ^
A propos des mensonges des surfaces il y a des discussions très intéressantes, notamment celle qui justifie les dessins architecturaux peints en grisaille sur les voûtes de la chapelle Sixtine. Quant à l'emploi du travail
1. La Couronne d'olivier sauvage. — Les sept Lampes de V architecture. Traduction de Georges El wall, p. 111.
Nous ne saurions accepter la thèse de Ruskin au sujet de l'emploi du fer, qu'il admet comme lien et non comme support. Le premier de ces emplois, bien que dissimulé, est absous parce qu'un bon mortier pourrait en faire autant ; quant au rôle de soutien, qui lui revient si naturellement, on le lui interdit au nom de la stabilité des styles, qui commande de garder, même à des périodes de science plus avancée, les matériaux et les principes des époques antérieures. Certes, il est dangereux, pour l'architecte, d'explorer des voies inconnues ; mais, en utilisant les matériaux nouveaux selon leurs qualités propres, il fait œuvre saine et respecte la Lampe de vérité malgré la subtilité de Ruskin.