CHAPITRE VII
seule touche ardente : les hommes qui l'ont faite l'avaient en haine et furent contents d'en avoir fini.
Si Ruskin indique la Nature comme unique inspiratrice de la heauté, il se refuse à l'isoler de l'homme et ne la goûte que si elle en conserve le souvenir et l'empreinte. Aussi la Lampe du souvenir s'impose-t-elle à l'architecture, et nous avons le double devoir de rendre historique l'architecture de notre époque et de conserver, comme le plus précieux des héritages, celle des siècles passés. C'est avec une émotion profonde qu'il parle des maisons que nous devons élever pour y établir notre foyer et qui doivent être durables et belles ; mais c'est surtout dans l'architecture publique que nous devons travailler pour l'avenir. « Ce n'est que lorsqu'un édifice s'est vu confier la renommée des hommes et qu'il est sanctifié par leurs exploits, lorsque ses murs ont été les témoins de nos souffrances et que ses piliers surgissent des ombres de la mort, que son existence, plus durable ainsi que les objets de ce monde qui l'enveloppent, se voit tout autant que ceux-ci douée de langage et de vie » ^
Enfin la dernière Lampe est celle d'obéissance, ce « principe auquel la politique doit sa stabilité, la vie son bonheur, la foi son acceptation, la création sa continuité ». Pour l'architecture, ce principe veut qu'elle soit soumise à une loi nationale ou^ en d'autres termes, que, dans un pays donné, elle forme une école. Grâce à cela, les architectes pourront apprendre la langue qu'ils auront à parler au lieu de s'épuiser à apprendre tous les styles : ce n'est que par la facilité acquise à employer un style unique que les artistes peuvent atteindre à la liberté leur permettant d'agir dans le sens d'une modification de ce style.
1. Notons que Ruskin professe une répulsion absolue pour les restaurations, qu'il considère comme la destruction la plus complète des édifices, une destruction accompagnée d'une fausse description. La restauration réduit à néant le travail ancien et ne peut, au mieux, qu'en donner une copie froide et sans vie.
l'art et la morale
Nous avons résumé, d'une manière à la fois bien sèche et fort longue, la doctrine des Lampes de F architecture ; mais il nous semble qu'il se dégage de là, sous une forme il est vrai un peu confuse, une véritable morale de l'œuvre d'art, morale à la fois très haute dans ses grandes lignes et très éloignée d'un étroit dilettantisme : les oeuvres les plus humbles peuvent satisfaire aux exigences essentielles de Ruskin. Aussi croyonsnous qu'il y aurait un intérêt profond à ce que des principes de cet ordre se répandissent et inspirassent les appréciations sur les œuvres d'art proprement dites et sur tout ce qui n'a point un caractère exclusivement utilitaire. IN 'est-il pas certain, par exemple, que le choix d'une collection de bons livres devrait reposer avant tout sur des règles de ce genre ? Ne serait-ce pas le seul moyen de lui donner une vertu secrète et vivifiante, bien supérieure à celle qu'on peut espérer quand on ne s'attache guère qu'aux idées, souvent de pure commande, qui servent de programme obligatoire aux ouvrages visant un public spécial ?
Nous ne saurions nous arrêter plus longtemps à cette question du départ entre les œuvres saines et les œuvres avilissantes, question soulevant une foule de problèmes spéciaux que nous ne pouvons aborder. Il nous reste d'ailleurs à examiner une difficulté d'ordre général, singulièrement troublante pour qui croit à la valeur morale de l'art : l'expérience ne prouve-t-elle pas l'extrême danger de la culture esthétique ? Ce danger, dont la renaissance italienne offre une manifestation qu'on peut dire classique, existe assurément, et c'est au noble poète Schiller que nous en demanderons le secret :
(( Une éducation esthétique très raffinée, dit-il, habitue l'imagination à se diriger selon des lois, même dans son libre jeu, et la sensibilité à ne point goûter de jouissances sans le concours de la raison ; mais on arrive bientôt à exiger que la raison, en retour, se dirige, même dans les opérations les plus sérieuses de sa puis-