CHAPITRE PREMIER
priété d'expression, toute relative à l'état moral de l'auditeur, état moral qui peut varier d'un auditeur à l'autre, selon les plus récents incidents de la vie de chacun... Il y a de même des idées picturales, sculpturales, architecturales, tout à fait irréductibles les unes aux autres. Ces idées plastiques sont ce que les artistes appellent les motifs, qu'il faut bien se garder de confondre avec les sujets. Le sujet à traiter peut convenir à plusieurs arts ditférents ; par exemple : une mère allaitant son enfant peut être représentée par un peintre ou un sculpteur, mais cette donnée^ dépourvue de toute forme sensible spéciale, ne devient motif cFart qu'à mesure qu'elle est pensée par un cerveau de peintre ou de sculpteur, et elle le sera tout différemment par l'un et par l'autre » \
S'il en est ainsi^ on peut affirmer dès maintenant qu'Hanslick est en grande partie dans le vrai quand il affirme la prééminence dans l'art (nous élargissons sa thèse d'ordre purement musical) du beau propre à cet art sur la puissance émotionnelle. C'est ce qu'exprime heureusement Sully Prudhomme. Il dit d'abord que, pour être artiste, un homme doit :
1" Posséder un sens excellent sur la foi duquel il puisse apprécier et contrôler les rapports mathématiques des vibrations qui ébranlent le nerf spécial afPecté à ce sens, pour jouir de l'harmonie des sensations correspondantes ;
2" Etre apte à choisir, composer et réaliser (ou noter) les combinaisons harmonieuses les plus conformes à son idéal prescrit par son tempérament.
Puis il s'exprime ainsi : « Ces qualités sont si essentielles que, malgré leur insuffisance, celui qui les possède est bifii plus voisin d'être un artiste que l'homme qui, manquant de celles-là, en a d'autres d'un ordre beaucoup plus élevé ; cet homme pourra être plein
f , l'Expression dans les Beaux-Arts, pages 19 et 20.
qu'est-ce que l'art?
d'imagination et d'intelligence, mais tout ce qu'il introduira dans son œuvre d'inspiration poétique et d'invention n'y suppléera pas ce qui fait proprement la pensée picturale, sculpturale, musicale, etc., telle que nous Tavons définie, il est un poète fourvoyé dans les arts » (pp. 29 à 31).
Nous ne saurions suivre ici notre grand poète philosophe dans son étude si pénétrante sur le rôle de l'expression dans les arts; mais nous nous appuierons encore sur lui pour faire ressortir ce qu'il y a parfois de contradictoire dans les deux faces de l'art. « Les vrais musiciens, dit-il, sont moins préoccupés de la puissance expressive de la musique que de la volupté toute spéciale causée au sens de l'ouïe par les combinaisons savantes des sons ; la romance la plus banale sera très capable, au contraire, d'émouvoir profondément un auditeur peu musicien » (p. 116). De même, « une personne qui n'est pas douée pour goûter la sculpture s'arrêtera toujours devant les groupes les plus mouvementés, dont l'action intéresse le plus la sensibilité morale. Un sculpteur ne considérera l'expression qu^au point de vue des belles formes qu'elle motive » (pp. 169 et 170).
Y a-t-il donc une véritable antinomie entre la beauté artistique et l'expression ? Nous ne le pensons pas ; mais l'homme complet, pour ainsi dire, est introuvable, et par suite chacun sera plus ou moins sensible à Tune ou à l'autre des qualités de l'œuvre d'art ; et il va de soi que l'artiste goûtera généralement plus ce qui répond à l'essence même de sa nature. Il est cependant aisé de trouver des exemples d'artistes ayant l'âme assez élevée pour faire à l'expression la place qui lui est due, sans rien sacrifier des exigences de la beauté spécifique. Tel nous apparaît Eugène Fromentin dans son livre sur Les Maîtres d'autrefois. Nous allons en extraire une page parmi cent autres ; elle est un peu longue sans doute, mais il est bon de se laisser peu à peu pénétrer