CHAPITRE PREMIER
par ce genre de critique où se fondent, sans qu'on distingue le point de passage, ce qui concerne la facture et ce qui concerne Texpression, parce que critique et peintre sont si grands qu'à vrai dire tout est indissolublement uni sur le tableau comme dans l'âme de cet exceptionnel contemplateur :
« Vous rappelez vous le Bon Samaritain que nous avons au Louvre ? Vous souvenez-vous de cet homme à moitié mort, plié en deux, soutenu parles épaules, porté par les jambes, brisé, faussé dans tout son corps, haletant au mouvement de la marche, les jambes nues, les pieds rassemblés, les genoux se touchant, un bras contracté gauchement sur sa poitrine creuse, le front enveloppé d'un bandage où l'on voit du sang ? Vous souvenez-vous de ce petit masque souffrant, avec son œil demi-clos, son regard éteint, sa physionomie d'agonisant, un sourcil relevé, cette bouche qui gémit et ces deux lèvres écartées par une imperceptible grimace où la plainte expire? Il est tard, tout est dans l'ombre ; hormis une ou deux lueurs flottantes qui semblent se déplacer à travers la toile, tant elles sont capricieusement posées, mobiles et légères, rien ne le dispute à la tranquille uniformité du crépuscule. A peine, dans ce mystère du jour qui finit, remarquez-vous à la gauche du tableau le cheval d'un si beau style et l'enfant à mine souffreteuse qui se hausse sur la pointe des pieds, regarde par-dessus l'encolure de la béte, et, sans grande pitié, suit des yeux jusqu'à l'hôtellerie ce blessé qu'on a ramassé sur le chemin, qu'on emporte avec précaution, qui pèse entre les mains des porteurs et qui geint.
« La toile est enfumée, tout imprégnée d'ors sombres, très riche en dessous, surtout très grave. La matière est boueuse et cependant transparente ; le faire est lourd et cependant subtil, hésitant et résolu, pénible et libre, très inégal, incertain, vague en quelques endroits, d'une étonnante précision dans d'autres. Je ne sais quoi vous invite à vous recueillir et vous avertirait, si la dis-
qu'est-ce que l'art?
traction était permise devant une œuvre aussi impérieuse, que Fauteur était lui-même singulièrement attentif et recueilli lorsqu'il la peignit. Arrêtez-vous, regardez de loin, de près, examinez longtemps. Nul contour apparent, pas un accent donné de routine, une extrême timidité qui n'est pas de l'ignorance et qui vient^ dirait-on, de la crainte d'être banal, ou du prix que le penseur attache à l'expression immédiate et directe de la vie ; une structure des choses qui semble exister en soi, presque sans le secours des formules connues, et rend sans nul moyen saisissable les incertitudes et les précisions de la nature. Des jambes nues et des pieds de construction irréprochable, de style aussi; on ne les oublie pas plus en leur petite dimension qu'on n'oublie les jambes et les pieds du Christ dans VEnsevelùsemenl de Titien. Dans ce pâle, maigre et gémissant visage, rien qui ne soit une expression, une chose venant de l'âme, du dedans au dehors : l'atonie, la souffrance et comme la triste joie de se voir recueilli quand on se sent mourir Pas une contorsion^ pas un trait qui dépasse la mesure, pas une touche, dans cette manière de rendre l'inexprimable, qui ne soit pathétique et contenue; tout cela dicté par une émotion profonde et traduit par des moyens tout à fait extraordinaires » \
Si nous ne nous trompons, une telle description d'un tableau vaut mieux qu'une longue dissertation de principe pour faire comprcmdre ce que l'expression morale donne de dignité à l'art et ajoute à sa valeur technique. Comme contraste, on peut se reporter à l'appréciation, si juste également, que Taine a formulée au sujet de la Vierge à la chaise : u C'est une belle sultane, dit-il, circassienne ou grecque ; sur sa tête est une sorte de turban, et des étoffes orientales rayées de vives couleurs, bordées de franges d'or, tombent autour d'elle ; elle se courbe sur son enfant avec un. beau