D'Eugène Delacroix au néo-impressionnisme
2. En publiant en 1859 les Fragments de son ami Alfred Tonnellé, Heinrich semble s'excuser d'y comprendre deux notes peu profondes sur Turner, non qu'elles lui parussent insuffisantes, mais plutôt parce que Turner ne lui semblait pas mériter pareil honneur: « Son goût, dit-il, savait faire justice de ces engouements passagers qui placent pour un moment un homme habile au niveau d'un grand maître ». L'engouement dure toujours, et la vaste salle de la National Gallery consacrée à Turner est constamment encombrée de copistes.
l'art et la nature
Ruskin n'ignorait pas les avantages de la touche divisée et l'a maintes fois recommandée, et l'américain Rood, dans sa Théorie scientifique des couleurs^ en a célébré les vertus. Mais il est inévitable qu'un principe soit poussé^ souvent par des hommes de grand talent, au delà des limites légitimes de son application et aboutisse ainsi à sa propre négation : c'est bien ce que nous parait avoir fait M. Signac lui-même. Nous avons vu de lui un paysage charmant, peint par toutes petites touches, (( comme de la paille hachée finement », selon l'expression de Ruskin ; Fœuvre est d'une exquise finesse de ton et d'une parfaite harmonie à la distance normale. Toutefois, elle ne satisfait plus son auteur, parce que, si le mélange optique n'assombrit pas les tons, il les rend moins saturés : or M. Signac est un cliromo-luminariste^ qui ne tient pas moins à la saturation de la couleur qu'à la clarté des tons. Dès lors il lui faut renier ce qu'il a adoré, et ce n'est pas un spectacle sans intérêt que de voir l'homme d'hier célébrer dans sa brochure les mérites du mélange optique au moment même où l'homme d'aujourd'hui élargit son pointillage de façon à rendre ce mélange impossible aux distances d'où ses tableaux doivent être vus. Il en résulte que la peau humaine y est vue forcément sous l'aspect d'une série de taches multicolores; si on lui objecte que cet aspect n'a aucun rapport avec la nature, Il répond que l'art n'a pas à imiter la nature, cette imitation ne reposant que sur un préjugé scientifique et la peinture n'ayant pour objet que de produire des combinaisons colorées qui charment l'œil. On peut se demander alors si les sujets humains sont bien favorables à un art qui tient aussi peu compte de l'apparence ; en tout cas, on est là en présence d'un art très spécial et non d'un large procédé d'interprétation de la nature.
Quoi qu'il en soit de cette critique des procédés actuels de M. Signac, le procédé de la touche divisée fournit un moyen de donner aux tableaux une clarté exception-