‹ Etudes esthetiquesChapitre 34 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

nelle, au prix d'une facture paraissant artificielle, mais qu'on doit savoir accepter en considération des efTets qu'elle permet d'obtenir.

De toute cette discussion, d'ordre purement technique, il nous parait ressortir clairement que le principe même du réalisme pur repose sur une illusion, ce principe étant réduit, dans son application la plus élémentaire, à rendre purement et simplement les sensations que provoque en nous le monde extérieur: ce problème implique en effet contradiction, l'artiste ne peut jamais donner qu'une reproduction, non seulement incomplète, mais fausse à bien des égards, de la nature. Nous devons sans doute nous réjouir de cette impuissance, car elle prémunit l'artiste contre la tentation du trompe- Toeil^ véritable mensonge qui avilit l'art: « Notre dignité en tant que créatures spirituelles, a dit Ruskin, exige que nous puissions inventer et contempler ce qui n'est pas ; notre dignité en tant que créatures morales exige que nous sachions et reconnaissions en même temps que ça n'existe pas » \

Si de la simple question de la reproduction des éléments des sensations nous passons à la constitution d'un tableau, le problème, en se compliquant, .ne peut manquer de faire apparaître de nouvelles raisons empêchant une reproduction pure et simple. Fromentin en a donné la démonstration d'une façon si charmante et si péremptoire qui nous lui laisserons simplement la parole :

(( Nous étions en ce moment sur la place du Marché (de Blidah). Une troupe d'enfants indigènes s'y livraient à un exercice d'adresse et d'agilité dont nos collégiens ont l'habitude, et qui, je crois, est cosmopolite, car on le trouve en Irlande aussi bien qu'en Orient. Le jeu consiste à lancer une boule, ou un bâton, ou n'importe quoi de léger qui puisse être enlevé rapidement et

1. Les sept lampes de V architecture, traduction Elwall, p. 108,

i/art et la nature

rejeté loin. Chaque joueur est armé d'un bâton, et c'est à qui arrivera le premier pour relever la boule et la lancer de nouveau. Les joueurs étaient de jeunes enfants de huit à douze ans, agréables de visage et déliés de tournure, comme la plupart des petits Maures, avec la physionomie fine, les yeux grands et beaux, le teint aussi pur que celui des femmes. Ils avaient les bras nus, leur cou délicat sortait d'un gilet très ouvert, leur culotte flottante était relevée jusqu'au-dessus du genou pour les aider à mieux courir, et une petite chachia rouge, pareille à la calotte des enfants de chœur^ garnissait à peine le sommet de leur jolie tête chauve. Chaque fois que la boule était atteinte et partait, tous ensemble s'élançaient à sa poursuite côte à côte^ en troupeau serrée comme des gazelles. Ils couraient en gesticulant beaucoup, perdant leur ceinture, mais n'y prenant pas garde, volant directement au but, sans qu'on les vît toucher le sol, car on n'apercevait du pas léger des coureurs que des talons nus agités dans un flot de poussière, et ce nuage aérien semblait accélérer leur course et la porter.

« Il était deux heures. Le marché venait de finir, la place était entièrement déserte. Un carré de maisons basses et sans toitures, un ou deux cyprès qui pointaient au-dessus des terrasses, la montagne au-delà dont l'horizon dentelé partageait le ciel à plus de moitié, un ciel vide, un grand terrain sans accidents: voilà pour le paysage. Les maisons étaient d'un blanc mat à peine altéré par des écorchures, les cyprès noirs ; la montagne était franchement verte, le ciel d'un bleu vif, le terrain couleur de poussière, c'est-à-dire à peu près lilas. Une seule ombre au milieu de la vive lumière se dessinait du côté de la place où déjà le soleil inclinait, et cette ombre, inondée des reflets du ciel, aurait pu, grossièrement, s'exprimer elle-même par du bleu.

« Vous voyez-bien, dis-je à mon auditeur, cette place et ces enfants ? La scène est familière et dans les condi-

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