CHAPITRE II
éternelle, et chaque jour renouvelée d'Osiris contre Typhon: nous avons eu tout cela sous les yeux. Enfin la nuit a triomphé, mais la lutte avait été longue. L'or en s'éteignant s'est changé en feu, puis en rouge, puis en pourpre sombre. Le cercle flamboyant s'est rétréci. Trois quarts d'heure après, ce n'était plus qu'un disque étroit de tous les côtés pressé par les ténèbres, et comme un souvenir lointain du jour. La nuit, la vraie nuit a fini par atteindre l'Occident lui-même. En levant les yeux, je me suis aperçu que Vénus n'était plus seule. Toutes les constellations étaient allumées ))\
Heureux l'artiste auquel la nature parle un langage qu'il entend ; mais combien de fois^ pressé de suggestions diverses, il ne sait à laquelle s'abandonner et regrette sans cesse celles qu'il lui faut sacrifier, toujours prêt à les regarder comme les plus précieuses et les pkis vraies. Alors ce sont des tourments que Cherbuliez a rendus assez plaisamment en faisant parler un peintre en veine de bouder contre son « chien de métier » : « Quel est donc ce fatal penchant qui nous pousse malgré nous à donner une figure à ce que nous avons dans la tête, à montrer aux autres ce que nous avons vu, à leur faire sentir ce que nous avons senti ? Eh ! parbleu, j'ai tout senti, mais je n'en puis exprimer que la centième partie, tant nos moyens sont misérables ! Regardez-moi dans les yeux, vous y verrez le monde ; regardez mes œuvres, vous n'y trouverez que ce que j'ai pu dire, et je vous jure que ce que je n'ai pas dit était le plus beau de l'affaire. Mon sentiment est un fleuve, je suis condamné à n'y puiser qu'avec un tout petit arrosoir, et j'ai beau lui ôter sa pomme pour arroser au goulot, l'eau qui en sort n'est qu'une goutte au prix de celle qui court là-bas... Vous m'avez affirmé tout à l'heure que mon tableau venait à merveille. Allez, ne vous gênez pas, traitez-le de chef-d'œuvre. Je
1. Eugène Fromentin, peintre et écrivain, par Louis Gonse^ suivi d'un Voyage en Egypte, page 272.
l'art et la nature
ne le finirai pas. Quand je le compare à l'autre, à celui qui est dans mon âme, dans mes nerfs et dans mes yeux, je ne sais que trop tout ce qui lui manque, et la nature le sait encore mieux que moi ))\
Il ne dit pas tout dans sa mauvaise humeur : non seulement il est impuissant à rendre tout ce qu'il y a dans la nature, chose que nous savons assez ; mais il se débat contre une bien plus terrible impossibilité : inconsciemment ou non, il conçoit et imagine mieux que la nature. Est-ce à dire qu'il poursuive un type idéal de l'arbre ou de l'homme parfait? plût à Dieu pour le repos de ce malheureux que pareil idéal ne fût pas une chimère, car si le but était inaccessible, tout au moins y en aurait-il un. A vrai dire, il n'y en a pas, et pourtant c'est la loi de tout grand artiste de faire comme s'il en existait un. La question vaut qu'on s'y arrête.
Incapable de reproduire vraiment la nature, nous l'avons assez vu, l'artiste doit faire autre chose qu'elle, s'il ne veut pas se condamner à lui rester déplorable" ment inférieur. Pour certains, le rôle de Tartiste est de dégager une moyenne. « Dans les objets réels, dit Herckenrath, il y a toujours du trop ou du trop peu ; mais ces impressions contraires se balancent, s'effacent mutuellement dans notre esprit et ne laissent subsister que la moyenne )^ ^ ; puis il continue: « Pour la beauté humaine, cette théorie parait assez plausible. Le type d'une race, ce sont les traits vers lesquels gravitent sans cesse les écarts individuels. Le type de la beauté masculine, c'est un homme dont la taille ne soit ni trop grande ni trop petite, les muscles développés normalement (l'Hercule Farnèse^ beau comme type d'un hercule, est difforme en tant que type d'homme), les membres ni trop longs ni trop courts, ni trop gras ni trop maigres, etc. ». Herckenrath reconnaît bien certaines