‹ Etudes esthetiquesChapitre 39 sur 174 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

dérogations à cette loi, mais il s'efforce cFen atténuer la portée: a Pour certains détails de la race humaine, ditil, il semble qu'une déviation de la moyenne soit préférée, et qu'en tout cas nous puissions souffrir plus facilement un écart dans un sens que dans l'autre. Ainsi de très longs cils, une bouche plutôt petite, de petites mains et de petits pieds sont admirés. Pourquoi? Il faut ici nous rappeler ce que j'ai dit plus haut de la notion de la correspondance. Ces particularités, en effet, ne se trouvent pas isolées, elles se rencontrent ordinairement chez les individus qui sont aussi admirables sous d'autres rapports. Elles font ainsi partie intégrante du type et ne s'en séparent point. Ce sont de vrais signes de beauté » (p. 38).

Nous ne nous appliquerons pas à réfuter par une argumentation directe cette théorie de la moyenne, car nous en trouvons une réfutation bien curieuse résultant de l'étude du langage, dans le livre de M. Griveau sur Les éléments du beau^ qui a complété d'une façon souvent si heureuse les indications esthétiques tirées du langage par M. Sully Prudhomme. Résumons d'abord les conséquences générales qu'il déduit de son étude des qualificatifs.

Trois lois résument ces conséquences : loi du péjoratisme des extrêmes, loi d'indifférence des moyens, loi d'opposition des intermédiaires. On constate d'abord le caractère absolument défavorable des termes situés aux deux extrêmes. Au milieu, la langue est d'une grande pénurie, et souvent les termes qu'elle fournit confinent au péjoratisme : pour la plupart, ils sont tout au moins caractérisés par leur insignifiance même. Restent donc deux zones favorables, au-dessus et audessous de la moyenne, à distance suffisante des extrêmes : ce sont les zones du beau et du joli

1. M. Griveau a repris cette thèse fondamentale de son esthétique dans son livre sur La Sphère de beauté.

l'art et la nature

L'insignifiance esthétique de la moyenne ressort tout particulièrement des cas où elle est loin d'être prise en mauvaise part, car alors même elle apparaît comme incapable de fournir un vocable vraiment favorable, tandis que, de part et d'autre, les qualificatifs peuvent exprimer nettement l'admiration ou le charme. A première vue, si belle taille désigne incontestablement une taille élevée sans exagération, on peut considérer la petitesse de la taille comme essentiellement plus défavorable qu'une taille moyenne, et il en est bien ainsi s'il ne s'agit que d'une personne dont aucune qualité ne dépasse une honnête moyenne. Mais qu'il s'agisse d'une jeune fille gracieuse et délicate en tous ses attributs physiques et moraux, et aussitôt sa petitesse prend une valeur très positive : n'a-t-on pas d'un accord unanime baptisé de "petite doyenne Mademoiselle Reichemberg, la plus exquise des ingénues, lorsque l'âge^ venant sans lui avoir enlevé son charme et sa grâce, en eût fait la plus ancienne sociétaire de la Comédie Française ? Sans doute une taille moyenne ne peut être comptée pour un défaut ; mais qui ne sent le ridicule qu'il y aurait à énoncer cette qualité dans un surnom tel que celui que nous venons de rappeler?

Taine, dans la dernière partie de sa Philosophie de V Art, s'est élevé singulièrement au-dessus de la théorie philistine de la moyenne. L'œuvre d'art ayant pour but, selon lui, de manifester quelque caractère essentiel ou saillant, plus complètement et plus clairement que ne font les objets réels, l'artiste se forme l'idée de ce caractère et transforme, d'après son idée, l'objet réel qui devient ainsi Vidéal. On se souvient d'ailleurs du merveilleux talent avec lequel il fait ressortir l'échelle des valeurs des divers idéals d'après le degré d'importance et le degré de bienfaisance des caractères qu'ils expriment. Peut-être le côté moral, sans lui échapper assurément, n'est-il pas placé par lui assez haut, et Rembrandt le choque-t-il quelque peu ; mais il a bien

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